Mon voisin le monstre

Issu d’une légende algonquine, le monstre Misiganebic aurait été vu au lac Blue Sea, en Outaouais, par plusieurs pêcheurs entre 1913 et 1930.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Issu d’une légende algonquine, le monstre Misiganebic aurait été vu au lac Blue Sea, en Outaouais, par plusieurs pêcheurs entre 1913 et 1930.

Cet été, Le Devoir se mouille un peu pour conter des histoires de lacs et de rivières. Aujourd’hui : le lac Blue Sea, en Outaouais.

Lorsqu’il était enfant, Louis Mercier avait une peur bleue du monstre du lac Blue Sea. Et il n’était pas le seul. Les histoires du monstre Misiganebic, racontées par les vieux du village, ont marqué des générations d’enfants de la région. Mais aujourd’hui, la légende est en train de s’effacer de la mémoire collective. Louis Mercier, devenu conteur, s’efforce de la garder vivante.

C’est un monstre énorme mesurant plus de 10 mètres de long, avec un corps de lézard, une tête de cheval et une queue de truite. Issu d’une légende algonquine, le monstre Misiganebic aurait été vu au lac Blue Sea par plusieurs pêcheurs entre 1913 et 1930. D’autres affirment l’avoir vu dans des cours d’eau avoisinants, dans le lac des Cèdres et dans le réservoir Baskatong. Et les interprétations sur son origine varient d’une histoire à l’autre.

« C’t’une p’tite salamandre sur le bord du lac qui mangeait des maringouins… » Ainsi débute la légende du lac Blue Sea, telle qu’interprétée par le conteur Louis Mercier. Sur le quai public de la municipalité de Blue Sea, sous un soleil de plomb, l’homme raconte comment la salamandre s’est transformée en monstre au fur et à mesure qu’elle ingurgitait des têtards, des grenouilles, des poissons, puis des poules, des moutons et des chevreuils.

Dans cette légende, qu’il raconte dans les écoles, les soirées du village et à des touristes de passage, le soir, à la brunante, devant un feu de camp, Louis Mercier affirme avoir lui-même vu le monstre. C’est un petit mensonge, avoue le conteur. « Je trouve ça triste, parce que cette légende se perd tranquillement. Alors, j’ai inclus dans mon histoire que je vois le monstre chaque printemps pour dire qu’il est encore là, parce que je trouve ça important que cette légende reste en vie. »

Louis Mercier n’a jamais vu le monstre. Mais il en a entendu parler toute sa vie. Et il a construit son propre récit à partir de petits bouts d’histoires. « Mon père avait fait la drave sur le Grand lac des Cèdres, où est né le monstre il y a 150 ans. Tous les draveurs avaient peur du monstre. Mon père ne voulait pas que je me baigne tout seul. Il ne m’a jamais dit que c’était par rapport au monstre, mais moi, j’ai fait l’association et j’ai toujours eu peur de me baigner dans le lac. Je sais que ce n’est pas dangereux, mais la peur est ancrée en dedans de moi. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le conteur Louis Mercier dit avoir déjà vu le Misiganebic. Un « petit mensonge » qui anime l’imaginaire.

À l’âge de 15 ans, Louis Mercier a parlé à Fidèle Gorley, qui, lui, a vu le monstre. C’était à la brunante, bien sûr. Il a vu ce qu’il croyait être un billot de bois se lever sous son bateau, le projetant plusieurs pieds dans les airs. Puis, il a vu une queue de poisson énorme replonger sous l’eau. « Je ne sais pas ce que j’ai vu, mais j’ai eu peur », a-t-il raconté à Louis Mercier avant son décès. Dans ce temps-là, quand des touristes ou des pêcheurs disparaissaient, on disait que c’était le monstre qui les avait mangés.

Frank Sinatra et Fred Astaire

Un peu plus loin dans le village, Raymond Lacroix note sur un vieux bout de papier le numéro de carte de crédit d’un client qui veut réserver une embarcation pour aller sur le lac le week-end suivant. « Vous pouvez arriver à midi si vous voulez, de toute façon, je vous charge pour la journée », répond-il en anglais avant de raccrocher. Son bureau de location, qui donne sur le lac, est surchargé : les murs sont couverts de cartes postales et d’affiches de femmes sexy, de cartes marines, de poissons empaillés et de hiboux en plâtre. Sur le comptoir, c’est un véritable fouillis : gel désinfectant pour les mains, trousseaux de clés, calculatrice, bouteilles d’huile et autres insecticides.

Les affaires roulent pour le blueseabien de 71 ans : la COVID-19 lui amène plus de touristes qu’à l’habitude. C’est que la région est un lieu de villégiature très prisé. C’est le duc de Devonshire, gouverneur général du Canada, qui a fait connaître la région au début des années 1900. L’homme avait un domaine sur une île du lac Blue Sea où il recevait tous les notables anglophones de la région. Il y a reçu de grandes stars, comme Frank Sinatra et Fred Astaire, qui venaient pêcher la truite grise.

Dans les années 1950, des familles francophones ont investi les lieux. Depuis, les anglophones et les francophones se partagent les terrains sur le bord du lac. Mais ils ont construit tant de résidences et de chalets qu’il ne reste plus d’espace pour se bâtir, déplore Raymond Lacroix. « Dans les belles années du tourisme, dans les années 1970, il y avait trois dépanneurs, trois stations-service et des restaurants partout. Tout cela est mort et il ne reste qu’une petite épicerie. »

Sous un ventilateur jauni qui roule à pleine vitesse, le septuagénaire se rappelle lui aussi les légendes de son enfance. « Je ne l’ai jamais vu, mais j’en avais peur ! » raconte-t-il en riant.

« On nous disait que c’était un serpent de 40 pieds de long avec une tête de cheval et qu’il faisait une grosse vague quand il passait. Nos parents nous parlaient de ça. À l’école, le petit Garneau disait que son grand-père l’avait vu. Quand le monsieur Garneau nous contait ça, c’était du sérieux. Nous autres, on avait une peur bleue. Quand on faisait du ski nautique et qu’on tombait au milieu du lac, on avait hâte de rembarquer sur nos skis. »

Y croire encore

Aujourd’hui, Raymond Lacroix ne croit plus au monstre du lac. Mais d’autres, qui ont grandi avec cette légende, y donnent encore foi. C’est le cas d’Audrey-Ann Chicoine, 23 ans. Elle habite aujourd’hui à Gatineau, mais ses grands-parents ont grandi à Blue Sea.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Raymond Lacroix est propriétaire d’une petite entreprise de location d’embarcations au lac Blue Sea.

« Mon grand-père est décédé depuis deux ans, mais quand il était encore en vie, il nous a raconté plusieurs histoires du monstre du lac Blue Sea. Et mon grand-oncle dit l’avoir vu de ses propres yeux deux fois. La première fois, il était dans le bois avec ses amis et ils sont arrivés face à face avec lui. La deuxième fois, il était en train de faire sonner les cloches de l’église tout en haut du clocher et il l’a vu au loin. Il était descendu le dire au curé, qui avait renvoyé tout le monde se mettre à l’abri. »

Dans la famille d’Audrey-Ann Chicoine, on raconte que le monstre est né d’une mutation génétique. « Dans ce temps-là, ils faisaient beaucoup de tests, raconte la jeune femme. Un scientifique passait dans le coin et son camion s’est déversé dans le lac Blue Sea. Ça a donné un serpent à tête de cheval. »

Enfant, elle n’avait pas peur du monstre, mais elle y croyait dur comme fer. Encore aujourd’hui, elle est convaincue qu’il a existé. « Moi, j’aime ça ces histoires-là. Je suis très fan de cette époque-là. Et mon grand-père était quelqu’un de très important pour moi. Quand c’est quelqu’un de proche de toi qui te raconte ça et que tu fais confiance à cette personne, t’es porté à croire que c’est vrai. »

Au quai, Tony VanStraubenzee se prépare à partir sur l’eau avec ses petits-enfants, Brigitte et Patrick. La légende du monstre du lac ? Ça lui dit vaguement quelque chose. Le villégiateur, qui loue le même chalet depuis 45 ans, tente de se souvenir des échos qu’il a déjà entendus à ce propos. « Oui, un monstre avec une tête de cheval, je m’en souviens », dit-il alors qu’il s’apprête à larguer les amarres. À ses côtés dans le bateau, Brigitte commence à s’agiter sur son siège. « Un monstre ? Dans le lac ? » Sa voix trahit un brin d’inquiétude. « Tu me raconteras ça quand on sera revenus sur la terre ferme, d’accord, grand-papa ? »