Touristes à risques en Gaspésie

Chaque soir, des dizaines de tentes font leur apparition sur les plages de Gaspé. Sur la photo, une famille de Lanaudière croisée lundi soir sur la plage de Haldimand.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Chaque soir, des dizaines de tentes font leur apparition sur les plages de Gaspé. Sur la photo, une famille de Lanaudière croisée lundi soir sur la plage de Haldimand.

Pour se prémunir contre des touristes irrespectueux, la Gaspésie doit remettre en question la mentalité d’ouverture et l’esprit « baba cool » qui font sa renommée. Premier de deux textes sur les nouveaux dilemmes existentiels d’une région victime de son succès.

Mardi après-midi, la voiture d’un groupe de jeunes Montréalais s’enlise dans le sable sur le chemin non aménagé menant à l’extrémité sud de la plage de Haldimand. Encore. Furieux, des résidents qui se trouvaient là en ont profité pour les houspiller. « Vous n’avez pas vu la pancarte là-bas ? Elle dit que c’est fermé aux véhicules motorisés. C’est assez clair. »

Incrédule, le conducteur de la voiture répète que, « sur l’application iOverlander, c’était écrit qu’on pouvait venir ». Le jeune homme au chapeau de paille n’avait pas non plus suivi les nouvelles et entendu parler des tensions des dernières semaines en Gaspésie.

Quelques minutes plus tard, sous la pluie battante, des résidents arpentent les environs de la plage de Douglastown pour ramasser des déchets laissés par les touristes. « Pour nous, c’est vraiment un lieu sacré », résume Julie Brulotte, accompagnée de ses deux fillettes. Ces dernières semaines, Julie ne s’est pas gênée pour en interpeller certains. « Souvent, on leur disait de faire attention et c’était mal reçu. Je me suis fait montrer un majeur par plusieurs personnes devant mes filles », raconte-t-elle découragée. À l’entrée du site, le groupe qui a organisé la corvée distribue sacs et jus aux volontaires, étonnamment nombreux malgré le mauvais temps.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La voiture d’un groupe de jeunes Montréalais s’est enlisée dans le sable, mardi, sur le chemin non aménagé menant à l’extrémité sud de la plage de Haldimand, au grand désespoir de résidents du secteur qui en ont profité pour les houspiller. Des pancartes indiquent que l’endroit est fermé aux véhicules motorisés.

Lundi, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a dit que la situation s’était « beaucoup améliorée » à Gaspé, mais Le Devoir a pu constater que le problème est loin d’être réglé sur les plages. Le soir même, on recense encore une bonne quarantaine de tentes sur la plage de Haldimand et autant sur celle de Douglastown. C’est certes deux fois moins qu’à la mi-juillet, mais c’est beaucoup plus que la poignée de voyageurs qu’on tolère normalement.

« Nous, on ramasse »

À une dizaine de mètres de Julie et des autres, une quinzaine de campeurs de la Rive-Nord, dans la région de Montréal, sont bien installés avec leurs tentes et leurs chiens. Interrogés sur leur impact, ils rétorquent qu’ils ne font pas partie du problème. « Nous, on se ramasse, on recycle », explique Sébastien Germain, en soulignant que son groupe fait ses besoins dans une toilette portative. « Ils devraient installer des conteneurs pour les déchets des toilettes », ajoute un autre. Si la Ville facturait les services, « on viendrait pareil », ajoute Sébastien.

Mais tous les campeurs ne sont pas aussi bien organisés qu’eux. À la plage de Haldimand lundi soir, tous ceux que Le Devoir a croisés ont convenu qu’ils faisaient leurs besoins dans le sable ou dans les herbes hautes derrière la plage.

Malgré tout, ces personnes n’avaient rien à voir avec la caricature de touristes désagréables et hostiles dépeints, ces derniers jours, dans les médias et les réseaux sociaux. Installés autour d’un feu de bois de grève, Jean-Paul, ses fils et ses petits-fils ont dit avoir l’intention de laisser leur « spot » dans le même état où ils l’ont trouvé. Pour eux, la Gaspésie n’était pas qu’une solution de rechange aux tout-compris, mais la réalisation d’un vieux projet de road trip. Pas question de réserver pour eux, l’improvisation faisait partie de l’aventure. Quand même, l’un des fils a remis en question le projet quand il a vu des reportages sur les tensions locales. « Je me demandais si ça allait atteindre un point où on allait se faire revirer de bord. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un campement improvisé sous le pont ferroviaire entre les plages des secteurs Haldimand et Douglastown à Gaspé. Ni légal ni illégal, le camping sur les plages n’est encadré par aucun règlement.

Les nouveaux amis de Marcel

Marcel Cormier, le propriétaire du chalet vis-à-vis de leur tente, s’est lié d’amitié avec eux. « Moi, j’aime ça, le monde », lance-t-il en riant. Craignant de ne plus pouvoir avoir accès à la plage devant chez lui, Marcel avait fini par y planter sa tente, lui aussi, pour réserver sa place. « J’ai été obligé de me faire un petit coin. D’habitude, on est tout seuls. » Jean-Paul et ses fils disent qu’ils « surveillent son “spot” » depuis leur arrivée.

Or, les résidents ne partagent pas tous l’état d’esprit de Marcel. Un comité de résidents et d’usagers de la plage de Haldimand presse la Ville d’agir. « On a de la misère à croire que la municipalité n’a aucun pouvoir », affirme l’une de ses membres, Linda Clements. Le comité propose notamment de fermer le chemin de terre où s’enlisent les voitures et d’intensifier la surveillance la nuit.

Plus tôt cet été, l’administration du maire Daniel Côté a voulu adopter un règlement pour bloquer l’accès aux campeurs. Toutefois, une pétition de gens opposés à une interdiction totale de camper l’a convaincue de reculer. Il n’était pas du ressort de la municipalité de le faire, disait ce groupe.

Ce groupe, le réseau libertaire Brume noire, est le même qui a organisé la corvée de nettoyage à Douglastown. « Qu’il y ait des tentes, s’ils respectent le principe du sans-trace, nous, on n’a pas de problème avec ça », dit l’une des organisatrices, Marilou Cypihot-Tremblay, croisée sur le site. « Le problème, c’est que le site est mal aménagé. »

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des agents de la SQ patrouillent sur les plages à la brunante pour faire de la «sensibilisation».

Deux camps s’affrontent ici. Ceux qui veulent bannir le camping sauvage de la plage et ceux qui recommandent qu’on encadre le camping sauvage, en ajoutant des indications, mais aussi des toilettes et des poubelles. Mais qui se chargera de les nettoyer et de les entretenir ? demande le président de Destination Gaspé, Stéphane Sainte-Croix. La Ville n’a pas le personnel pour le faire, souligne-t-il. Comment autoriser le camping sauvage tout en empêchant les touristes parasites d’accéder au site ? Et que diront les campings commerciaux ? Ne risquent-ils pas de crier à la concurrence déloyale?

Pour Gaspé, le débat ne fait que commencer et il est très émotif. « Il faut comprendre que les Gaspésiens ont un rapport très spontané au bord de mer et les visiteurs aussi », dit M. Sainte-Croix. « L’accessibilité au bord de mer, ça va de soi. Ça fait partie de ce qu’on vend comme expérience touristique. » Cependant, la popularité croissante du camping sauvage va forcer la Ville à l’encadrer, selon lui. « La tendance des touristes nomades, hors circuit, est là pour de bon. Ce n’est pas mauvais, mais je pense qu’il va falloir désormais gérer nos bords de mer de façon différente. Il va falloir restreindre l’accès à certains endroits, déterminer des zones où c’est permis. Dans le fond, il faudra organiser le séjour nomade pour laisser le moins possible d’impacts dans le milieu. »

Pour le moment, des agents de la Sûreté du Québec patrouillent sur les plages à la brunante pour faire de la « sensibilisation ». Lors du passage du Devoir lundi soir, deux agents allaient de tente en tente proposer aux campeurs d’aller s’installer ailleurs, dans un site prévu par la Ville. Une offre que personne n’a acceptée. « On part demain », ont répondu la plupart.

À lire demain: Percé, entre fêtes et cauchemar

 

Des pipis dans l’herbe problématiques

À Gaspé, les touristes qui ont pris l’habitude d’aller faire leurs besoins dans les hautes herbes près de la plage ont au moins causé autant de torts au milieu que ceux qui se sont soulagés dans le sable. À force d’être piétiné, l’élyme des sables finit par se transformer en zone sablée. À première vue, cela agrandit la plage, sauf que cela la prive aussi d’une barrière protectrice puisque l’élyme retient le sable et assure le maintien de la plage contre l’érosion qui découle des fortes tempêtes.

À voir en vidéo

10 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 31 juillet 2020 07 h 33

    Hum

    Il s'enlisent ? Alors laissez-les se <<désenliser>> tout seuls.

    Je n'en reviens pas de lire ça, c'est nettement dégoûtant.

    Comme mon père aurait dit: vraiment édifiant...

  • Robert Morin - Abonné 31 juillet 2020 08 h 07

    Une réflexion typique d'un urbain...

    ...déconnecté de la réalité et de la nature et «trop» connecté à son monde virtuel : «Incrédule, le conducteur de la voiture répète que, « sur l’application iOverlander, c’était écrit qu’on pouvait venir ». Typique, mais déplorable!

  • Daniel Cyr - Abonné 31 juillet 2020 08 h 45

    Des cas de COCOVIDES

    On se rappellera qu'il y a moins de deux mois, la population des régions, dont les gaspésiens, desiraient garder leurs frontières fermées aux urbains à cause des cas possibles de COVID. Ils se trompaient de cible car en ce moment avec les frontières interrégionales réouvertes, ils sont aux prises avec des cas de COCOVIDES! Merci Jean-Thomas pour cette invention fort à-propos. Encore une fois, un petit nombre de crétins vient gâcher le portrait et l'image de tout un groupe qui aime et respecte les milieux naturels et sauvages. Comment est-ce possible de venir saccager des endroits qui nous attitent tant? Un autre pan de l'humanitude qui dépasse l'entendement.
    Un adepte du camping rustique... sans être 'sauvage'!

    • Yves Rousseau - Abonné 31 juillet 2020 18 h 19

      Hilarant l'expression «cocovides»
      C'est sans doute une variante du-de la «covidiot-e» qui sévit en ville...
      Le gamin enlisé croit plus à ce que dit son application qu'à la réalité.
      On dirait que certaines «applications» tiennent lieu de cerveau pour certaines personnes.
      Pas étonnant qu'il se soit enlisé...
      Excellent texte de Mme Porter, j'ai hâte de lire la suite.
      Faut-il rappeler que dans la tradition «hippie», c'est toujours les femmes qui finissent par faire la vaisselle dans la «commune» et prendre soin des déchets de tout le monde. Et j'inclus là-dedans les enfants. Combien de «hippies» ont disséminé leurs gênes à tout vent pour ensuite foutre le camp?
      Bref, qui va payer pour installer et nettoyer les «chiottes» des touristes?
      C'est difficile de résoudre la contradiction entre «aimer et respecter les milieux sauvages» et y débarquer en grand nombre sans avoir d'autre préoccupation que sa jouissance immédiate.
      Même contradiction chez les «autorités gaspésiennes» qui voudraient à la fois protéger leurs sites et engranger l'argent du campeur, fut-il «sauvage».
      Pauvre Gaspésie...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 31 juillet 2020 09 h 26

    « Ils s'enlisent ? Alors laissez-les se <<désenliser>> tout seuls.» (Louise Collette)

    Ouais! Et pis appeler les pompiers pour les arroser; on connaît ça en Gaspésie les pompiers pour chasser de la «Maison du pêcheur» ceux dont l'allure fait peur à nos touristes amaricains.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 31 juillet 2020 11 h 37

      Avez-vous lu la Constellation du Lynx Monsieur Lacoste?

      La scène décrite par Hamelin est magistrale.

    • Yves Rousseau - Abonné 31 juillet 2020 18 h 57

      Faire un parallèle entre les idéalistes du FLQ de 1969 et les touristes «sauvages» de 2020?
      À ce que je sache, les gaspésiens contemporains n'ont pas sorti les pompiers, ni la GRC, ni la loi des mesures de guerre de Trudeau père, ni le goudron et les plumes...
      Le seul virus que transportaient les frères Rose à la «Maison du pêcheur» était celui d'une hypothétique libération mondiale des peuples opprimés. Avec les résultats qu'on connait...

  • André Guay - Abonné 31 juillet 2020 09 h 58

    Repenser le camping

    Cette situation illustre la détérioration du camping avec tente au Québec depuis quelques années. Les terrains de camping sont maintenant occupés en grande partie par des saisonniers qui y laissent en permanence leurs immenses roulottes, voire des VR. Ceux-ci sont très populaires et l'espace réservée aux tentes est de plus en plus réduite et n'offre plus une expérience-camping agréable. En fait, les terrains de camping ressemblent de plus en plus à des mini-banlieues où il n'est pas rare de voir une tente coincée entre deux immenses roulottes.
    Certe, le camping sauvage sur les fragiles grèves est à proscrire mais en ce contexte de changements climatiques, ne devrait-on pas favoriser (et valoriser) ceux qui se déplacent dans des véhicules moins polluants pour planter leurs tentes quelques jours par année dans un pays réputé pour ses grands espaces? Une solution intelligente à ce problème favorisant le camping par tente pourrait devenir un attout touristique pour les régions et pour le Québec.
    NB: un VR de taille moyenne consomme environ 45 litres aux 100km

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 31 juillet 2020 11 h 53

      Selon Authentik Canada, c'est de 12 à 30 et il y en a qui consomment aussi peu que 12 à 16L au 100. Votre moyenne est exagérée.

      Ensuite, je crois au contraire que pour préserver les sites, tant mieux si on «parque» dans des stationnements où l'infrastructure doit être là pour de tels mastodontes. Je n'aime pas ces véhicules, mais c'est déjà plus local que les voyages en avion où on dépense ailleurs la richesse nationale. Circuler dans son pays ou chez des voisins permet de le connaitre et d'apprécier toute l'écologie (incluant l'écologie sociale) du territoire. Je préfère d'ailleurs quelqu'un qui utilise son VR quand il «squatte» et qu'il ne met pas ses déchets n'mporte où, purgeant ses toilettes dans des endroits conformes, que ceux qui font n'importe quoi. J'utilise une toilette compost depuis des années, c'est pas aussi facile qu'on le prétend. Ensuite ces véhicules sont revendus, ce qui permet à des gens d'accéder à ce loisir qui n'en auraient pas les moyens.

      Vous avez raison de déplorer la perte d'espace-camping, mais c'est pas une raison d'utiliser un argument purement idéologique de la consommation d'essence dudit véhicule. Si la mère de famille qui le conduit prend les transports en commun ou qu'elle habite en banlieue et travaille en banlieue, elle consomme moins que moi qui fait 90 KM tous les jours, même avec une auto qui fait 6L au 100, mais qui n'aura jamais de VR. Si ces gens n'achètent jamais de chalets, quel est leur bilan carbonne?

      Je maintiens que vous avez raison, il faut augmenter les infrastructures voire en créer pour favoriser l'accès au territoire, particulièrement en camping pour «aménager» l'accès à la nature, afin de la préserver. Je trouve juste que l'argument du CO2 n'est pas le bon. À titre d'exemple, dans mon coin, le camping est interdit par la municipalité (mais permis sur les terres de la Couronne, allez y comprendre quelque chose), si bien que c'est plein de squatteurs irresponsables.