Un «climat de terreur» chez Ubisoft Montréal

L’ambiance dans le studio de Montréal, c’est «work hard, play hard» (travaille dur, profite à fond), explique une employée. «Ça crée un climat qui n’est pas sécuritaire, un relâchement des inhibitions et des gens qui ont un comportement de prédateur».
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’ambiance dans le studio de Montréal, c’est «work hard, play hard» (travaille dur, profite à fond), explique une employée. «Ça crée un climat qui n’est pas sécuritaire, un relâchement des inhibitions et des gens qui ont un comportement de prédateur».

Comportements sexistes, discrimination, plaintes ignorées : des employées d’Ubisoft Montréal, qui se présente comme le « plus grand studio de jeux vidéo au monde », racontent un « climat de terreur » alors que le groupe français se débat dans un scandale de harcèlement sexuel.

« [Travailler sur] Far Cry m’a valu deux [épisodes d'épuisement professionnel], du harcèlement psychologique, sexuel, du sexisme, de l’humiliation, et jamais les ressources humaines n’ont daigné m’écouter », écrit à l’AFP une ex-employée, souhaitant rester anonyme.

Elle a planché plusieurs années sur cette célèbre franchise du groupe, un jeu de tir dans un monde ouvert à l’ambiance tropicale, développé dans les locaux en brique rouge des studios d’Ubisoft à Montréal.

Dans une équipe qu’elle décrit comme l’une des plus « toxiques » du gigantesque studio de 3000 personnes, elle explique avoir dû supporter des remarques sur son physique, sur sa situation sentimentale, ainsi que des invitations déplacées de la part du directeur artistique, dans le contexte d’un chantage à la promotion.

Le « climat de terreur » était tel qu’elle craint encore aujourd’hui les répercussions sur sa carrière, même hors du groupe. « Quand de simples artistes comme nous essayons de nous défendre contre des directeurs, c’est quasiment impossible que notre voix soit entendue ».

Ces propos correspondent à une dizaine d’autres que l’AFP a obtenus et recoupés depuis la fin du mois de juin, lorsque des témoignages sont apparus sur les réseaux sociaux d’abord dans le monde du jeu vidéo, puis en visant plus spécifiquement le groupe français.

Fort de 18 000 collaborateurs dans le monde — dont 20 % de femmes parmi les équipes de production —, Ubisoft a depuis annoncé les départs de plusieurs responsables, dont son numéro deux, le directeur de la création Serge Hascoët, la directrice des ressources humaines Cécile Cornet, le dirigeant des studios canadiens Yannis Mallat et deux vice-présidents.

« Une nouvelle page s’ouvre pour le studio de Montréal », a estimé la directrice générale d’Ubisoft Christine Burgess Quemard, dans un communiqué annonçant la nomination de Christophe Derennes à la direction du studio de Montréal.

Dans un communiqué, le p.-d.g. du groupe Yves Guillemot a promis des « changements majeurs dans la culture d’entreprise ».

Sexisme et « work hard, play hard »

Chez Ubisoft, le sexisme, « c’est quelque chose qui est endémique, et pas seulement à Montréal », explique une employée de longue date du studio. Dès son arrivée, un chef d’équipe lui explique l’avoir engagée « parce qu’elle était “cute” » mais qu’« à la surprise de tous, elle faisait bien son travail ».

Année après année, elle comprend qu’il n’y aura « pas de possibilité d’avancement. Après neuf ans dans l’industrie, j’étais payée moins cher que des hommes qui étaient rentrés il y a deux ans. »

Elle se souvient d’« un programmeur qui avait la main à moitié dans son pantalon », des regards insistants. Et découvre un jour l’existence d’une liste de diffusion détaillant les tenues des salariées « pour que les hommes puissent se promener [dans les locaux] et aller les regarder ». « Je suis à peu près certaine que cette [liste de diffusion] existe encore », dit-elle.

L’ambiance dans le studio, c’est « work hard, play hard » (travaille dur, profite à fond), explique une autre employée. « Ça crée un climat qui n’est pas sécuritaire, un relâchement des inhibitions et des gens qui ont un comportement de prédateur ».

La frontière est floue entre travail et loisirs.

Le vendredi, « à partir de 16 heures, les gens vont s’acheter une bière et la ramènent au bureau ». Lors d’une fête en hiver, elle se souvient s’être fait « régulièrement pincer les fesses ou un sein » en passant d’un bâtiment à l’autre via un corridor installé en extérieur, un premier évènement qu’elle juge alors « anodin mais qui évolue ensuite en d’autres choses ».

« Malheureusement, chez Ubisoft, les gens qui agissent mal sont protégés. C’est souvent les gens qui sont haut placés, et si on va voir les ressources humaines ou nos managers, habituellement ils ne font rien », témoigne une ancienne employée.

« S’il y a un souci, la personne visée reçoit une promotion. Et si tu poses des questions sur l’équité salariale, on te dit simplement qu’on peut baisser tes responsabilités, pour que tu aies moins de stress », explique-t-elle. « C’est là que j’ai quitté Ubisoft. »

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