L’entraide… ou l’envers d’un monde catastrophe

Baptiste, Gédéon et Aimée se sont prêtés au jeu de la philocréation cette semaine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Baptiste, Gédéon et Aimée se sont prêtés au jeu de la philocréation cette semaine.

Au cours de l’été, Le Devoir mène une série de textes très spéciale durant laquelle des jeunes d’un peu partout au Québec ont été invités à jouer aux philosophes en herbe, en partenariat avec l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal. Ainsi est né Le petit Devoir de philo, qui se déposera dans votre quotidien préféré chaque lundi de la belle saison. Au menu cette semaine : l’entraide.

Avec quatre enfants, la famille de Mélanie Delorme n’a pas eu le temps de s’ennuyer pendant le confinement. « À six, tu ne te sens pas confiné. On est une microsociété », lance cette enseignante au primaire. « Et ça fait plus de divertissement que quand il y a un seul enfant à la maison. »

Plus de monde pour s’amuser, c’est aussi plus de monde pour faire les tâches ménagères et… pour s’entraider. C’est justement à une QuêtePhilo sur ce thème qu’ont été conviés les trois plus jeunes de la maisonnée : Gédéon (7 ans), Baptiste (10 ans) et Aimée (12 ans), sous le regard bienveillant de leur grande sœur, Blanche (15 ans), qui les observe, amusée.

Quand on juge qu’une personne pourrait se faire du mal à elle-même ou quand on n’est pas d’accord avec ce qu’elle fait, ce n’est pas de l’aide utile

A-t-on vraiment besoin d’aide dans la vie ? L’aide peut-elle nuire ? Demander de l’aide rend-il faible ? Si nos trois comparses font des tâches diverses, comme faire la vaisselle, plier le linge ou ranger les jouets, ils sont unanimes sur une chose : il est beaucoup plus satisfaisant d’aider les autres que de recevoir de l’aide. « Si je donne de l’aide à une personne et que ça la rend plus heureuse, c’est plus le fun », a résumé Baptiste.

Comme l’aide apportée à tante Jojo, atteinte de paralysie cérébrale, qu’il était impossible de visiter pendant le confinement. « Elle avait besoin de beaucoup de personnes pour parler. Alors, on l’a appelée deux fois par semaine. Ça la rend plus heureuse », a confié Baptiste. Tout le monde a ressenti les bienfaits de cet acte d’entraide. « Ça nous rend plus forts de l’aider. On parle à Jojo quand les parents ne peuvent pas être là, et c’est le fun parce qu’on apprend des choses avec son système pour parler », a ajouté le garçon.

Un monde catastrophe

Que serait notre monde sans la possibilité de s’entraider ? Un monde catastrophe, estiment nos trois philosophes en herbe. « L’édifice a pris feu parce qu’il n’y a pas de pompiers, et tout va brûler. Il y a eu un choc électrique et une petite explosion, et, là, cet éclair-là a cassé l’immeuble », dit Gédéon en décrivant fièrement le dessin qu’il a été invité à faire dans le cadre de l’activité de philocréation. Baptiste complète cette vision d’apocalypse en commentant le sien. « Il y a des éclairs et un orage, et un chien vient de faire un numéro 2 sur la route. Il pleut. Le camion est impatient. Il y a du feu sur l’édifice parce que l’avion se casse sur la cheminée. »

Aimée a valsé sur le même thème, mais en mettant en scène des personnages qui ont des obstacles à surmonter, comme un bébé qui n’arrive pas à sortir de son parc. «Il y a aussi une grand-mère qui est toute seule », ajoute-t-elle.

Si je donne de l’aide à une personne et que ça la rend plus heureuse, c’est plus le fun

Et quand on se retrouve seul, justement, « peut-on s’aider soi-même ? », demande Léa Cossette Brillant, agente de recherche à l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse de l’Université de Montréal, qui dirige la discussion par vidéoconférence.

Toujours prompt, Baptiste répond « oui », sans hésitation. « Par exemple, quand on fait la vaisselle, on peut s’aider à ne pas se décourager à la faire et à ne pas s’évanouir parce que ça pue trop », dit-il avec le plus grand sérieux.

Du haut de ses 7 ans, son petit frère complète l’idée avec beaucoup de discernement et introduit la notion de responsabilité. « On s’aide soi-même en ne coupant pas des arbres, en ne détruisant pas la planète. Et en mangeant bien aussi. Pas juste des hot-dogs et des frites. »

En vidéo: l'entraide selon les trois plus jeunes de la famille Cousineau

 

Quand aider n’aide pas

Aussi vertueuse soit-elle à première vue, l’aide peut-elle se transformer en nuisance ? Surpris par la question, les enfants déploient leur réflexion comme on avance à tâtons. « Disons que, dans un examen, quelqu’un me demande de donner la réponse…. mais que moi je ne la sais pas… mais je la donne quand même… la personne peut avoir 50 %, alors qu’elle aurait pu avoir 100 % », soutient Baptiste, heureux d’avoir livré sa pensée.

« Donner la réponse, ce n’est donc pas de l’aide ? », reformule à voix haute Léa Cossette Brillant. « En fait, on n’apprend rien quand on donne les réponses à quelqu’un », dit pour sa part Gédéon, le benjamin de la famille. « Ce n’est pas aider si ça ne l’aide pas à apprendre. »

On s’aide soi-même en ne coupant pas des arbres, en ne détruisant pas la planète. Et en mangeant bien aussi. Pas juste des hot-dogs et des frites.

Aimée y va d’une analyse sage et éclairée : « Quand on juge qu’une personne pourrait se faire du mal à soi-même ou quand on n’est pas d’accord avec ce qu’elle fait, ce n’est pas de l’aide utile », soutient-elle. « Disons que quelqu’un a besoin d’aide pour faire une auto, je n’aimerais pas l’aider à faire ça, car ça fait beaucoup de pollution », interrompt son petit frère écologiste.

Deux têtes valent mieux qu’une, dit l’adage. C’est vrai ? « Pas toujours », répond Aimée. « Si une personne prend une décision et l’autre l’influence, ça peut lui nuire. » Mais parfois, cette influence est vertueuse. « Si quelqu’un te fait écouter une musique que tu n’aimes pas mais que tu finis par aimer ça, c’est bien. Parce que tu ne l’aurais jamais découverte sinon. »

Deux personnes pour aider une fourmi morte, ce n’est pas très aidant, lance pour sa part Baptiste. Ce qui allume une idée chez son petit frère. « Je reprends l’idée de Baptiste, mais disons que quelqu’un a mal à deux places. Une personne pourrait mettre de la glace à l’endroit où il a mal et l’autre personne, à l’autre endroit », souligne Gédéon. Dans cette belle famille où règne l’entraide, trois têtes valent assurément mieux qu’une.

Qu’est-ce que la philocréation?

Hybride entre la réflexion philosophique et le jeu, la philocréation permet de rendre amusante une matière qui peut a priori sembler rébarbative pour les plus jeunes citoyens. Une de ses approches clés est de donner vie aux concepts, explique Natalie Fletcher, de l’Université de Montréal, qui a façonné l’approche au fil de son parcours, notamment avec l’organisme Brila. « On veut créer un espace où les jeunes peuvent vivre des expériences et partager leur quotidien pour mieux conceptualiser les termes qu’ils utilisent tout le temps mais sans jamais y réfléchir. »

L’activité de la semaine

L’entraide, un besoin ou pas ?
 

Rassemble ta famille autour de la table pour un dialogue collaboratif sur l’aide. Demandez-vous d’abord si l’aide est toujours une bonne chose. On nous demande souvent de « donner un coup de main », comme si c’était nécessairement la bonne chose à faire. Mais se pourrait-il que l’aide ne soit pas toujours… aidante ? Quelles pourraient être les conséquences d’une « mauvaise » aide ? Et comment pouvons-nous faire la différence entre une bonne et une mauvaise aide ?

Ensuite, posez-vous la question suivante : cela rend-il faible de demander de l’aide ? Vaudrait-il mieux rester indépendant que d’admettre que nous avons besoin d’aide ? Ou, au contraire, est-ce que demander de l’aide est la chose la plus courageuse à faire ? Maintenant, poussez votre réflexion encore plus loin en imaginant une personne qui demande toujours de l’aide et une autre qui n’en demande jamais. Selon vous, quelle posture est globalement la meilleure ?

Enfin, pensez maintenant à votre propre vie : préférez-vous être la personne qui aide ou celle qui est aidée ?

Cette activité est adaptée des QuêtesPhilo, une plateforme de réflexion créative de l’Institut Philosophie Citoyenneté Jeunesse.


À voir en vidéo