Misères et splendeurs de la rue piétonne

Si certains commerces, comme les bars et les restaurants, profitent de la piétonnisation, ceux qui dépendent d’une clientèle extérieure au quartier craignent une chute de leur chiffre d’affaires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Si certains commerces, comme les bars et les restaurants, profitent de la piétonnisation, ceux qui dépendent d’une clientèle extérieure au quartier craignent une chute de leur chiffre d’affaires.

Les rues piétonnes qui ont vu le jour à Montréal ces dernières semaines sont loin de faire consensus. Déployées dans l’urgence de la pandémie, plusieurs sont à peine utilisées, tandis que d’autres, plus prometteuses, font déjà rêver aux prochains étés loin de la circulation automobile.

« Comme ex-étudiante ayant vécu le printemps érable de 2012, je ne peux qu’apprécier le fait de marcher en plein milieu de la rue et de crier dans ma tête : “À nous la rue !” », lance en riant Mélissa Savoie, croisée en plein milieu de l’avenue du Mont-Royal jeudi dernier. Huit ans plus tard, la jeune femme ne manifeste plus pour la gratuité scolaire, elle se promène simplement dans cette artère fermée à la circulation automobile pour la saison estivale.

Résidente du quartier depuis quelques années, Mélissa Savoie est ravie de voir « le poumon commercial du Plateau Mont-Royal » reprendre vie — après des mois de confinement — en laissant toute la place aux piétons. « Même si on a beaucoup moins de touristes étrangers cet été, c’est une rue toujours très fréquentée rien que par les Montréalais. Si on ne l’avait pas rendue piétonne, je ne me serais pas sentie aussi sereine de l’emprunter dans le contexte actuel. Sans possibilité de garder ses distances, ça n’aurait pas été pareil », estime-t-elle.

Un avis partagé par plusieurs passants rencontrés lors de cet après-midi de juillet caniculaire. Beaucoup vivent dans le quartier. À pied ou à vélo, ils ont l’habitude de fréquenter charcuteries, poissonneries, fruiteries et épiceries fines du coin. D’autres sont venus en métro d’aussi loin que de la Rive-Sud ou de la Rive-Nord pour s’immerger dans l’ambiance « festive » et « chaleureuse » de l’avenue, faire du lèche-vitrines ou encore trouver une place libre sur la terrasse d’un bar. C’est à se demander ce qu’on attendait ces dernières années pour éliminer la circulation automobile, ne serait-ce que quelques mois par année.

Le débat s’enflamme sur les mêmes enjeux depuis 1959, lors de la première piétonnisation en Amérique du Nord, à Kalamazoo, aux États-Unis. Les gens du quartier sont contents, les commerçants sont furieux.

Toutefois, des réticences — voire de la résistance — demeurent du côté des commerçants. Bien que la Société de développement commercial du secteur ait donné son accord, plusieurs ont grincé des dents en mai dernier lorsque l’administration de Valérie Plante a dévoilé le plan estival qu’elle comptait déployer en toute urgence, en raison de la pandémie. Ils craignent une chute de leur chiffre d’affaires, estimant que la réduction du nombre de stationnements et les restrictions de circulation risquent de décourager la clientèle extérieure au quartier.

Ces mêmes raisons ont soulevé le mécontentement des commerçants de la Petite Italie, qui ont forcé l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie à renoncer à son plan de piétonnisation du boulevard Saint-Laurent. À l’inverse, la majorité des commerçants de la rue Ontario, dans Hochelaga-Maisonneuve, se sont montrés favorables à sa piétonnisation, appuyant la demande de résidents en ce sens.

Rue Fleury Ouest, dans Ahuntsic, on a essayé cette formule quelques semaines avant de l’abandonner, faute de résultats concluants. La rue redeviendra accessible aux voitures le 20 juillet. Lors du passage du Devoir jeudi, la rue était d’ailleurs quasi déserte. Les quelques passants circulaient essentiellement sur les trottoirs sans difficulté pour garder leurs distances.

« Qu’elle soit piétonne ou non, ça ne change pas grand-chose pour nous. On dessert beaucoup une clientèle locale. Mais, qui sait, des gens de l’extérieur du quartier vont peut-être venir plus », note Noémy Leroux, qui travaille à la boulangerie La bête à pain. Pour sa part, Alexis Gauthier n’est pas mécontent que le projet de piétonnisation prenne fin. Comme résident, il trouve sa rue plus calme, mais trop vide maintenant que l’espace est réservé à des piétons… qui sont souvent absents. Comme fils du propriétaire de la charcuterie Ça va barder, il se réjouit du retour de la circulation automobile, qui amènera plus de clients que dans les dernières semaines.

Vieux débat

« Le débat s’enflamme sur les mêmes enjeux depuis 1959, lors de la première piétonnisation en Amérique du Nord, à Kalamazoo, aux États-Unis. Les gens du quartier sont contents, les commerçants sont furieux », fait remarquer Gérard Beaudet, professeur à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal.

Il rappelle que, dans les années 1960-1970, près de 200 rues piétonnes ont vu le jour en Amérique du Nord. Depuis, seule une trentaine existent toujours. « Celles qui ont survécu sont des rues piétonnes très courtes, sur un ou deux croisements de rues. Elles ont des équipements culturels, un aménagement urbain attrayant, souvent proche d’un campus universitaire, d’une plage ou de musées. »

Ainsi, plusieurs facteurs contribuent, selon lui, au succès ou à l’échec d’une rue piétonne. La rue Fleury Ouest a par exemple une offre commerciale moins diversifiée que celle de l’avenue du Mont-Royal et se trouve dans un quartier beaucoup moins dense, ce qui explique en partie sa faible fréquentation présentement.

« L’avenue du Mont-Royal attire, c’est certain. Elle est devenue un endroit de rassemblement. La question maintenant, c’est : est-ce que les gens y vont vraiment pour magasiner ? », note le professeur.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «L’avenue du Mont-Royal attire, c’est certain. Elle est devenue un endroit de rassemblement. La question maintenant c’est: est-ce que les gens y vont vraiment pour magasiner?», note le professeur Gérard Beaudet.

Si les bars et les restaurants profitent de la piétonnisation en ayant plus de place pour leur terrasse, les autres commerces — surtout ceux qui sont ultraspécialisés — ont dû se priver d’une partie de leurs clients qui venaient en voiture.

Il faut rester prudent avec la piétonnisation, qui est rarement gage de succès, souligne M. Beaudet. Pour redonner la place aux piétons, il propose plutôt de se tourner vers des rues partagées ou de réduire les voies réservées aux automobilistes pour faire de plus larges trottoirs.

De son côté, le directeur des communications de Village Montréal, Stéfane Campbell, invite citoyens et commerçants à laisser une chance à ces nouveaux aménagements. Les premières années de la piétonnisation estivale de la rue Sainte-Catherine Est n’ont pas été faciles, rappelle-t-il. « Quand on arrive avec un changement considérable, c’est sûr qu’il y a de la résistance. Le changement et l’inconnu font peur. Au bout de quelques années, l’habitude embarque. Résidents et commerçants ont maintenant hâte qu’arrivent ces quelques mois d’été où l’on ferme la rue aux voitures », dit-il, espérant même que certains des projets temporaires seront répétés l’été prochain.

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5 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 13 juillet 2020 06 h 03

    Étrange qu'on n'aborde jamais le fait que les temps, us, coutumes et contraintes ont changé et que les modèles d'affaires de jadis doivent eux aussi évoluer. Malheureusement, au 21e siècle, la ville de Montréal est trop populeuse et trop envoiturée pour l'espace physique disponible. Un commerce "de destination", dans le quartier central le plus densément peuplé du Canada, ce n'est plus possible.

    Si j'avais une entreprise de biberons en plomb ou en amiante, j'aurais fait faillite depuis longtemps. Si j'offrais mes services de maréchal-ferrant et entretien de calèches dans le quartier Saint-Henri, je n'aurais pas beaucoup de travail. Si des commerces n'ont plus leur place dans un quartier - ce qui n'est la faute de personne, que l'évolution des sociétés partout dans le monde - pourquoi changer le quartier et la vie des riverains plutôt que de déplacer les commerces désormais mal localisés? Pourquoi pas plutôt soutenir financièrement les entrepreneurs et commerçants qui auraient avantage à déménager? Tant qu'à être fiers de notre belle société relativement socialiste.

    Si la piétonnisation profite à certains lieux et pas à d'autres, pourquoi pas planifier les artères commerciales en fonction de cela, plutôt que l'inverse? "Nous avons besoin de lieux piétonniers ici; ça se déplace exclusivement en voiture par ici, etc." Les administrations municipales ont tous les leviers nécessaires pour ce faire, au plus grand bonheur de tous.

    C'est bien beau, un climat d'affaires agréable, mais une qualité de vie pour les citoyens aussi, c'est important. Surtout quand ils font le choix responsable d'habiter en ville et d'éviter de contribuer aux très nombreux problèmes causés par l'étalement urbain et l'obstination à résider loin de son lieu de travail.

    • Jean Richard - Abonné 13 juillet 2020 11 h 27

      Montréal trop envoiturée ? Je suis bien d'accord sur ce point.
      Montréal trop populeuse pour l'espace physique disponible ? Peut-être, mais dans ce cas, on fait quoi ? On dépeuple Montréal ou on trouve un peu d'espace pour les gens qui y habitent ?
      Je ne sais pas s'il existe des données sur le sujet (sans doute que oui), mais si on calculait l'aire occupée par un immeuble et qu'on la divisais par le nombre d'occupants, on aurait peut-être la surprise de constater qu'une voiture stationnée (donc, une voiture immobile) occupe beaucoup plus de territoire qu'un citadin. Une case de stationnement sur rue fait presque 20 mètres carrés et le stationnememnt sur rue ne représente qu'une fraction de l'espace réel occupé par une seule voiture immobile.
      Alors, ne cherchons pas trop loin : le territoire requis pour mieux loger la population montréalaise tout en augmentant l'indispensable poumon de la ville, la végétation, il existe, mais il a malheureusement été occupé par les voitures, un mode de transport inadapté à l'environnement.
      Autre cancer qui fait croire que la ville est trop dense : le développement sauvage mené par les promoteurs immobiliers. Il y aurait beaucoup à redire là-dessus. Trop de promoteurs ont une vision urbaine pas plus développée que celle de certains marchands du boulevard Saint-Laurent.

  • François Poitras - Abonné 13 juillet 2020 07 h 38

    Manipuler avec soin !

    Le grand danger de la piétonnisation des rues commerciales réside dans la destruction du mix commercial, c'est-à-dire, de l’équilibre de l’offre entre les produits et les services de première nécessité, ceux moins fréquemment acquis ou utilisés et ceux consommé de façon exceptionnelle.

    Un mix commercial équilibré permet de générer un achalandage diversifié indépendamment des saisons, des jours de la semaine et même des moments de la journée. La fin de cet équilibre peut entraîner une désertification commerciale accélérée où les commerces de qualité déménageront ou cesseront leurs activités pour laisser place à des commerces douteux sinon à des espaces placardés. Dans une telle situation, l’artère vivante et agréable à fréquenter se dégrade rapidement.

    La piétonnisation fonctionne avec des artères de faibles dimensions, souvent touristiques ou animées d’un attrait particulier. De là, le très faible taux de réussite de la piétonnisation des artères commerciales depuis plus de 50 ans.

  • Jean Richard - Abonné 13 juillet 2020 10 h 57

    L'environnement mis de côté

    Imaginez un très vaste terrain de stationnement, tout de noir asphalte revêtu, avec en son centre une épicerie où la majorité des produits offerts sont importés de l'extérieur du Québec, y compris le fromage et les carottes. Insensé ? Ça ressemble pourtant à la vision urbaine de certains commerçants, qui s'efforcent de bloquer toute tentative d'amélioration de l'environnement à Montréal.
    L'été 2020 n'est pas terminé. Or, voilà que pour le troisième mois consécutif, la température de l'air a atteint ou dépassé les 35 °C. Et ces mesures ne proviennent pas d'un thermomètre placé au hasard sur les trottoirs du boulevard Saint-Laurent, mais d'instruments précis, installés en des endroits où l'influence de l'environnement immédiat est minimisé.
    Dans les milieux scientifiques, on élabore des scénarios à partir des données existantes, données qui continuent de s'accumuler, élevant jour après jour le niveau de connaissances. Parmi ces scénarios, il y en a un qui rallie la majorité, la probabilité élevée que dans les années à venir, il puisse y avoir des canicules plus fréquentes et plus intenses.
    Si la température a atteint 37 °C en des endroits protégés, elle a probablement dépassé les 40 °C ou même 45 °C le long de certaines rues, ce qui met a haut risque une partie non négligeable de la population. Les îlots de chaleur urbains, les aurait-on oubliés ?
    Les timides réaménagements de l'espace urbain, menés un peu gauchement, ont-ils été faits en fonction de la santé du public et celle de l'environnement ? La réponse est probablement non. Il est devenu évident que la préoccupation majeure de la ville ait été la santé... la santé économique des commerçants. Pourtant, face aux menaces environnementales, il est urgent de revoir la ville, de lui redonner un minimum de végétation pour qu'elle respire, et pour ça, il faut enlever de l'asphalte, pas seulement un mètre carré, mais plusieurs kilomètres. Après, il faudra blanchir les édifices, qu'on s'obstine à peindre en noir.

  • François Boulay - Abonné 14 juillet 2020 11 h 47

    Rue Fleury

    Enfin, je vais pouvoir recommencer à fréquenter les commerces.