Après la distanciation, une communion?

Cette crise sans précédent a-t-elle endommagé les mailles de notre tissu social?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Cette crise sans précédent a-t-elle endommagé les mailles de notre tissu social?

À la veille de la fête nationale, la pandémie a-t-elle éloigné ou plutôt rapproché les Québécois ? Cette crise sans précédent a-t-elle endommagé les mailles de notre tissu social ? Des citoyens croisés au hasard ont livré leurs impressions au Devoir. Témoignages recueillis par Guillaume Lepage, photos de Marie-France Coallier.

  Olivier Sylvestre

Au début de la crise, les Québécois se sont serré les coudes, accrochés aux paroles de François Legault et du Dr Horacio Arruda, juge Olivier Sylvestre. Mais cet intérêt s’est peu à peu dissipé. « Lors des premiers points de presse, il y avait 7000 ou 10 000 personnes qui le regardaient sur le site du Devoir. Là, c’est autour de 500-600 », constate-t-il. La pandémie a aussi eu pour effet de creuser le fossé entre les régions et Montréal, qui fut l’épicentre au Canada. « Il y a de plus en plus deux Québec. Je trouve ça un peu inquiétant, pour la cohésion sociale, pour le vivre-ensemble », dit-il, s’inquiétant de voir les esprits autant s’échauffer sur les réseaux sociaux au sujet du déconfinement et, plus récemment, sur le débat entourant le racisme systémique.

  

Anne Dandurand

Les familles « sont beaucoup plus soudées » qu’avant la crise, croit Anne Dandurand. Mais, en règle générale, le clivage entre Montréal et les régions s’est accentué en contexte de pandémie », estime-t-elle, car la COVID-19 a surtout bouleversé le quotidien des Montréalais, les forçant à revoir leurs habitudes en profondeur. « C’est nous qui sommes le plus obligés de changer socialement », dit-elle. Quant à la suite du monde, à la relance du Québec, elle entretient « l’espoir un peu fou » que celui-ci ne fonce pas, tête baissée, vers un retour à la normale, en reprenant les vieilles et destructrices habitudes de la triade liant surproduction, surconsommation et surendettement. « Je ne pense pas me tromper en disant qu’une bonne partie de la population pense comme moi. Tout ça nous amène à réfléchir. On a le temps là. »

   

Barbara Finck-Beccafico

« Je ne suis pas Canadienne, je suis clairement Québécoise. Je n’ai aucune idée de la façon dont ça vit, un Canadien », lance d’emblée Barbara Finck-Beccafico, qui a quitté la France il y a 14 ans pour s’installer ici. A contrario, « les valeurs québécoises » résonnent chez elle, dit-elle. C’est-à-dire ? Le fait français, le respect de la langue, répond-elle d’emblée, mais aussi cette ouverture aux autres : « Je suis musicienne, j’ai les cheveux bleus, je suis végane, je fais partie de la communauté LGBTQ, souligne-t-elle. Quand je rentre en France voir ma famille, je dois toujours me justifier, alors qu’ici, j’ai l’impression d’être acceptée à 100 % pour qui je suis. » La pandémie n’a rien changé à sa vision du Québec et de ses citoyens sur le fond. « Le Québec, c’est éclectique, ce sont des gens de tous les horizons, et ça fait sa richesse. »

  

Élisa-Line Montigny

Somme toute, la pandémie a éloigné les Québécois, juge Élisa-Line Montigny. D’abord, physiquement, avec les consignes de distanciation physique, qui a limité les contacts entre elle et son fils par exemple. Mais la crise sanitaire a aussi polarisé les opinions. « Il y a des gens qui sont pour toutes les mesures de protection et, à l’inverse, tu as des gens qui ont l’impression que le gouvernement les contrôle et que le prochain vaccin va avoir une puce ou ce genre de théories du complot », raconte-t-elle. La pandémie a tout de même eu du bon, forçant bon nombre de Québécois à revoir leurs priorités, estime Mme Montigny. « On dirait qu’ils reviennent à la base, à la famille, à consommer local, à profiter aussi de l’extérieur en faisant du vélo, à être en famille, à cuisiner, à inviter des amis. »

  

Jonathan Pelletier

« Tout le monde s’est retrouvé dans le même bateau du jour au lendemain, ça rapproche nécessairement les gens », résume Jonathan Pelletier. Le Québec a ainsi eu droit à un bel élan de solidarité : de nombreuses mains se sont levées pour aider leur prochain, dont plusieurs par l’entremise du site « Je contribue ». Dommage que celui-ci ait connu autant de ratés, regrette toutefois M. Pelletier. « Je pense que beaucoup de personnes se sont découragées et ont abandonné en chemin. » La pandémie a aussi permis un « éveil collectif » sur les lacunes prévalant dans les foyers pour personnes âgées. « Mais l’éveil aurait pu être plus fort », souligne celui qui est allé prêter main-forte dans un CHSLD. « Il aurait fallu que les caméras puissent rentrer librement » dans ces établissements pour que les Québécois ne voient pas que « la pointe de l’iceberg ».

  

Étienne Bergeron

Les Québécois « se sont tenus davantage » pendant la pandémie, croit Étienne Bergeron. Mais le jeune homme, maquilleur sur des plateaux de télévision, ne se fait pas d’illusion pour la suite : « dans deux semaines, on n’en parle plus », laisse-t-il tomber, même s’il aimerait beaucoup voir la solidarité tous azimuts des derniers mois persister dans le temps. Il croit toutefois que certains réflexes hérités de la crise vont rester, notamment d’encourager l’achat local. Quant à cette fracture entre Montréal et les régions évoquée par d’autres, le jeune homme tient à la nuancer : les Québécois vivant à l’extérieur de la métropole ne se méfient pas des Montréalais, censément porteurs du virus, qu’ils voudraient garder à distance à tout prix. « Les médias ont amplifié cette peur », dit-il.

4 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 23 juin 2020 10 h 34

    Deux Québec

    « La pandémie a aussi eu pour effet de creuser le fossé entre les régions et Montréal, qui fut l’épicentre au Canada. »

    Les deux Québec existent depuis fort longtemps. De temps à autre, un évènement quelconque vient nous le rappeler. S'il fallait en nommer, reculons d'un quart de siècle, au moment où une tentative de faire du Québec un pays a échoué. Ce référendum, teinté d'un nationalisme auquel bien des Montréalais ne pouvaient s'identifier, a échoué. Le Québec a pensé un instant qu'on pouvait faire un pays sans sa métropole et ce fut un mauvais calcul.
    Autre évènement qui a marqué l'existence de deux Québec : les dernières élections provinciales, où les régions et la capitale ont donné un appui quasi inconditionnel à un parti nationaliste de droite alors que Montréal a montré sa méfiance envers ce partie. L'avenir allait donner raison à cette méfiance quand est arrivée la loi 21. Mettons-y un brin de cynisme : et s'il y avait un quelconque rapport entre la loi 21 et la réticence du duo Legault-Horacio à recommander le port du masque et même à le rendre obligatoire à certains endroits précis ? En temps de pandémie, prendre le métro à visage découvert est pourtant contre-indiqué. Et ajoutons-en : désormais, des personnes en situation d'autorité enseigneront aux enfants comment porter un cache-visage en public... Ce qui était vice devient vertu...
    Reste la pandémie. Le Montréal métropolitain a été durement touché alors que le reste du Québec a pratiquement été épargné. Est-ce un hasard ? Non ! Il y a des raisons à cette situation et il faudra encore beaucoup de temps avant qu'elle soit tirée au clair. Ce qui complique les choses, c'est que le dossier n'est pas seulement sanitaire, il est aussi politique.

  • Réal Gingras - Inscrit 23 juin 2020 10 h 45

    "Ce virus qui rend fou" une communion ou une soumission?

    Le 20 juin Bernard-Henri Lévy était en entrevue à l’émission ”on n’est pas couché”.
    Il présentait son pamphlet: ” Ce virus qui rend fou ”, Je vous invite à écouter cette entrevue en vous rendant sur: https://www.youtube.com/watch?v=2SvOGqhU0Yw

    Je dis grosso modo la même chose que lui.
    BHL annonce un nouvel avènement à savoir que nous sommes sûrement en train de quitter le ”contrat social”
    développé pendant le siècle des lumières par Voltaire, J.J Rousseau, Diderot et consorts pour entrer dans ce qu’il appelle le ”contrat vital”. Autrement dit, sommes nous prêts à laisser tomber les libertés que nous avons acquises depuis 250 ans et à les remplacer par des contraintes sanitaires imposées par l’État. Tout au long de cette crise , il y a eu des dérapages, BHL le dit et je l’ai dit à plusieurs reprises dans mes commentaires depuis le début de cette pandémie dans les forums du Devoir. Nos gouvernements ont gérés tout cela dans la panique.

    Dans cette entrevue , on aborde justement la Suède qui s’en est bien tirée, on parle de la fermeture des écoles, une aberration, des fausses nouvelles qui ont circulé sur les réseaux sociaux et qui ont alimenté cette peur au ventre qui a pris le dessus sur la raison. On parle aussi de la docilité des populations qui ont toutes acceptées ce confinement sans protester...et pendant ce temps, pendant que nous n’avions en tête que ce virus, Erdogan faisait ce qu’il voulait avec les Kurdes de Syrie, et s’entendait avec les Russes pour partager la Libye.

    Je vous invite à écouter BHL . C’est très éclairant. On ne masque pas le visage d’un homme.
    Il n’y a pas d’hécatombe. Si on tient compte de l’amplitude et de l’enflure qu’ont prise toutes les GAFAS de ce monde pendant cette crise, on peut se demander si la devise des Français ne deviendra pas plutôt: testé, tracé, isolé. Le Québec devra-t-il aussi changer sa devise par ”je me soumets”?

    Je rappelle le lien: https://www.youtube.com/watch?v=2SvOGqhU0Yw

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 juin 2020 12 h 33

    Quelle Mésaventure ???

    « À la veille de la fête nationale, la pandémie a-t-elle éloigné ou plutôt rapproché les Québécois ? Cette crise sans précédent a-t-elle endommagé les mailles de notre tissu social ? » (Guillaume Lepage, Questions éditoriales, Le Devoir)

    De ces questions et depuis le ou vers les 11-12 mars 2020 (Annonce de Mesures de Confinement et de Distanciation sociale, et des Masques, plus tard), tout Québec, de solidarité et de fierté, entrait soudainement en guerre contre-sur un tout petit-banal Virus (Covid-19) ; une guerre qui, susceptible de relance, tarde à être gagnée, voire contrôlée, et ce, sans risque d’anéantissement fulgurant de plusieurs d’entre-NOUS !?!

    De ce genre de guéguerre perdurant, on-dirait que le Québec, peu ou bcp « magané », comme soumis à des diktats le dépassant ou l’inquiétant vers un « nationalisme fédéraliste » assuré ???, sera en quête d’aucune identité capable d’Histoire-Mémoire particulière !

    Quelle Mésaventure ??? - 23 juin 2020 –

    Ps. : En passant, Bonne Fête Québec !

  • Bernard Terreault - Abonné 24 juin 2020 07 h 48

    Pour ma part

    J'ai constaté dans mon quartier du Vieux-Longueuil beaucoup plus d'interactions entre voisins. On se criait d'un bord à l'autre de la rue, on s'occupait des poubelles du voisin handicapé, on se saluait ostensiblement quand on se voyait dans des commerces ou la rue, on essayait de faire de l'humour avec la situation.