Peu d’embauches d’agents de développement du patrimoine dans les villes

La maison Charbonneau, à Laval, est inscrite au registre des biens culturels depuis 1977. Et pourtant, elle continue de se détériorer avec le temps et l’absence d’entretien.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La maison Charbonneau, à Laval, est inscrite au registre des biens culturels depuis 1977. Et pourtant, elle continue de se détériorer avec le temps et l’absence d’entretien.

Malgré l’injection de 30 millions en décembre 2019 afin de remédier au manque de compétence des municipalités en matière de protection du patrimoine, les embauches d’agents de développement promis par la ministre Nathalie Roy ont été faites au compte-gouttes, a constaté Le Devoir.

Le ministère de la Culture et des Communications (MCC) confirme au Devoir qu’il y a eu seulement 23 embauches d’agents de développement en patrimoine immobilier au cours des six derniers mois. « Le Ministère a reçu un total de 22 demandes pour l’embauche de 23 agents de développement en MRC et dans les municipalités pour des périodes variant entre un, deux et trois ans. »

Il existe 1131 municipalités au Québec, et 87 Municipalités régionales de comté (MRC).

La ministre Roy avait indiqué le 5 décembre, en compagnie de son homologue Andrée Laforest, ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, qu’elle lançait ce nouveau programme afin d’engager sans tarder des agents voués à favoriser l’élaboration de mécanismes de protection du patrimoine bâti au Québec.

Pas de ressources

L’Union des municipalités du Québec (UMQ) confirme au Devoir que le programme a été bien accueilli en décembre, mais n’est pas en mesure de savoir s’il a fait concrètement des petits. À l’UMQ, on indique au Devoir qu’aucun suivi n’a été coordonné avec le ministère sur ce dossier précis, même si « des discussions se poursuivent » de façon générale, a indiqué Patrick Lemieux, le porte-parole de l’organisme. L’UMQ précise en outre que « les municipalités ont hérité de plusieurs responsabilités en matière de patrimoine », sans pour autant être à même de les remplir adéquatement. « Le rapport du vérificateur général [au sujet de la gestion du patrimoine au Québec] vient confirmer l’idée que cette responsabilité partagée, les municipalités n’ont pas les ressources pour s’en occuper. »

Devant le feu roulant de critiques formulées à l’égard de la préservation du patrimoine québécois, le MCC avait annoncé, lors d’une rencontre générale de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), qu’il déliait les cordons de sa bourse afin de procéder à l’embauche d’« agents de développement en patrimoine immobilier » par les MRC et les municipalités.

   

Jointe par Le Devoir, la FQM affirme que « les enveloppes ont été dépensées », mais qu’en raison de la pandémie, « il n’est pas possible pour l’instant d’offrir un bilan des actions qui ont été posées ». La pandémie, dit la FQM, a « stoppé notre élan », mais a priori, ce programme « serait un succès ».

Pendant trois ans, expliquait alors la ministre Roy, les agents du patrimoine « pourront venir soutenir le travail des municipalités, des MRC, et être la courroie de transmission entre les citoyens et le ministère de la Culture et les autres ministères […] pour avoir des sous ». Ces personnes-ressources, formées en histoire, en architecture et en urbanisme, devaient de surcroît être des lanceurs d’alerte, soutenait la ministre. Ils pourront dire, affirmait-elle devant les élus : « Voici ce qui est patrimonial, voici ce qu’il est important de protéger. »

Devant le constat d’échec tracé par le rapport du vérificateur général à propos du manque de suivi du MCC avec les municipalités, la ministre s’était défendue en point de presse en disant que la mesure de décembre voulait justement corriger des lacunes.

« Ce que nous avons fait en décembre dernier est d’en créer un inventaire » des biens patrimoniaux dans les municipalités, avait expliqué la ministre en point de presse pour signaler son engagement. La situation pour l’instant demeure néanmoins inchangée du côté des municipalités, constate Le Devoir.

Un ancien programme ?

À maints égards, ce programme lancé en décembre 2019 ressemblait à une initiative de décentralisation déjà mise en avant en 1998 par le gouvernement du Parti québécois. Ce programme, baptisé Villes et villages d’art et de patrimoine (VVAP), avait lui aussi été créé par le ministère de la Culture et des Communications.

Le VVAP devait permettre aux villes et aux MRC de bénéficier d’un soutien financier leur permettant d’embaucher un animateur-coordonnateur, formé en histoire, en architecture et en urbanisme, afin d’assurer la mise en valeur de la culture et du patrimoine au sein des territoires municipaux. En 2008, le programme comptait 110 agents à travers tout le Québec. La connaissance du MCC du patrimoine local à protéger ne s’en était pas pour autant trouvé bonifiée, si on en juge par le rapport du vérificateur. Ce rapport indique que le MCC ignore encore à peu près tout à cet égard, faute d’effectuer les suivis et l’accompagnement nécessaire auprès des municipalités. La structure du VVAP avait été supprimée en 2014, au plus fort d’une campagne d’austérité du gouvernement libéral.

Avec Dave Noël

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1 commentaire
  • Danielle Dufresne - Abonnée 12 juin 2020 09 h 14

    VVAP

    J'ai été embauchée par ce programme VVAP de 1999 à 2008. Comme les 100 autres agents de développement culturel et patrimonial nous avons sensibiliser les élus et la population à l'importance de la culture et du patrimoine dans le développement et l'occupation du territoire. Une tonne de projets a été réalisé partout au Québec pour la mise en valeur, la conservation, la meilleure connaissance, les liens entre tourisme et culture. Des forfaits, des circuits, des visites guidées, des fiches de restauration, des consultations publiques,des personnages historiques significatifs.... Ce programme VVAP avait le vent dans les voiles. Des agents professionnels, formés dans diverses disciplines toutes plus pertinentes les unes que les autres. Il y avait aussi une formation de 2e cycle qui accompagnait ce programme VVAP. Une entente avec l'Univesrité Laval, fait sur mesure pour ces agents spéciaux. Il y a eu un changement de paradigme. Avant VVAP, la culture au Québec était professionnelle. C'est -à dire que tous les programmes tournaient autour des besoins de l'artiste et ceci géré en partie par les Conseils de la culture et les bureaux régionaux du Ministère de la culture. Avec les VVAP on parlait de démocratiser la culture, de comprendre les liens entre la culture et le quotidien, on mettait en avant plan les petites bibliothèques municipales et autres démonstrations populaires de la culture. Deux visions se sont opposées. VVAP a été sacrifié. Des agents de développement culturel et patrimoniaux sont encore nécessaires de nos jours pour le maintien et la consolidation des territoires vivants et attrayants. Lorsqu'il n'y aura plus rien, il n'y aura plus personne.