Tolérance zéro pour des campements d’itinérants à Montréal

Jusqu’ici, les policiers se gardaient d’intervenir la nuit, mais exigeaient le démantèlement des installations au lever du jour.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Jusqu’ici, les policiers se gardaient d’intervenir la nuit, mais exigeaient le démantèlement des installations au lever du jour.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) tolérait des camps de fortune d’itinérants depuis le début de la pandémie, mais plus maintenant. Des regroupements d’organismes craignent que cette décision ne menace davantage la santé et la sécurité de ces personnes vulnérables alors que la crise sanitaire n’est pas terminée.

« Ils ont besoin d’un endroit pour dormir, pour vivre », lance d’emblée Marjolaine Pruvost, coordinatrice pour la Table des organismes communautaires montréalais de lutte contre le sida (TOMS). « Ces mesures répressives les éloignent de leur communauté et des ressources disponibles, et ne font qu’accroître leur stigmatisation », regrette-t-elle.

Un avis que partagent le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et le Réseau de la communauté autochtone à Montréal (RÉSEAU). D’une seule voix, les trois regroupements demandent aux autorités de faire marche arrière et de faire preuve d’indulgence d’ici à ce que la crise de la COVID-19 se résorbe.

Dans les dernières semaines, des campements temporaires de sans-abri ont vu le jour à Montréal. Ils ont pris forme au centre-ville, autour du square Cabot et de la place Émilie-Gamelin, mais aussi dans le parc Morgan du quartier Hochelaga-Maisonneuve, notamment.

Jusqu’ici, les policiers se gardaient d’intervenir la nuit, mais exigeaient le démantèlement des installations au lever du jour, de crainte qu’elles ne deviennent des foyers de contagion. Mais, depuis le 1er juin, c’est tolérance zéro.

« C’est une décision concertée de la Ville, de la Santé publique et du SPVM », explique au Devoir l’agent de liaison autochtone du corps policier, Carlo De Angelis. Des enjeux de sécurité et d’hygiène — comme le non-respect parfois de la distanciation physique — ont motivé le changement de cap, dit-il. Mais aussi le retour des citoyens dans les parcs de la métropole en déconfinement graduel. « Si on avait des tentes partout, ce serait plus difficile », fait-il valoir.

Des « actes de violence et de vandalisme » ont été commis dans les trois parcs où des camps de fortune sont apparus, rapporte de son côté la Ville de Montréal. Dans les arrondissements concernés, on a donc demandé aux policiers de ne plus les tolérer. Pour le reste, « le principe de tolérance la nuit est toujours en vigueur », précise-t-on.

Cela dit, un campement a été démantelé dans Verdun avant le 1er juin. Et selon les regroupements d’organismes joints par Le Devoir, des démantèlements ont donné lieu à une certaine brutalité, par exemple des effets personnels jetés aux ordures.

« Ça s’est bien passé partout, de manière pacifique », rétorque l’agent De Angelis du SPVM. « Les policiers n’ont touché aucune tente. » Celui qui a des « contacts réguliers » avec des organismes sur le terrain assure que les personnes habitant dans les campements ont été avisées de la nouvelle directive en amont. Et qu’au 1er juin, elles ont libéré d’elles-mêmes les lieux.

Pour ce qui est de Verdun, un risque d’incendie et la proximité du camp avec l’eau inquiétaient les agents, dit-il.

Pas pour tout le monde

En temps normal, les tentes sont interdites sur le territoire montréalais en vertu d’un règlement municipal. Mais en contexte de COVID-19, elles se sont multipliées puisque des organismes, des restaurants et d’autres services de proximité ont dû fermer leurs portes. Les grands refuges ont aussi dû réduire le nombre de places disponibles afin de faire respecter les consignes de distanciation physique.

La Ville et le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal se sont mobilisés pour ouvrir plusieurs centres d’hébergement d’urgence. Des hôtels, des centres communautaires et des arénas ont été réquisitionnés. Si bon nombre d’itinérants utilisent ces ressources, elles ne conviennent pas à tous, note en entrevue Nadia Lemieux, organisatrice communautaire pour le RAPSIM.

Celle-ci donne l’exemple de personnes aux prises avec une dépendance, une intolérance aux règlements ou un inconfort à fréquenter des refuges bondés en temps de pandémie. Dans leur cas, la tente s’est imposée comme la solution idéale. Cela a justement poussé l’organisme Plein Milieu, du Plateau-Mont-Royal, à en distribuer à sa clientèle.

Le CIUSSS du Centre-Sud a d’ailleurs jugé, dans un avis, que ces abris peuvent être « une option sécuritaire et préférable à un refuge, un hôtel ou un autre type d’hébergement temporaire » pour « une partie » de la population itinérante. On insiste toutefois sur l’importance de réfléchir à des lieux définis et de respecter rigoureusement les consignes sanitaires du gouvernement.

Nadia Lemieux, du RAPSIM, craint que les sans-abri qui logeaient dans les camps de fortune — souvent « les plus marginalisés » — soient maintenant encore plus isolés. Sans compter le stress et l’anxiété qui s’ajoutent pour ces personnes ayant déjà « perdu beaucoup de repères » avec la pandémie, dit-elle.

Les organismes risquent par ailleurs de perdre la trace de certaines personnes, renchérit Alexandre Huard, responsable du soutien aux organismes pour le Réseau de la communauté autochtone à Montréal. « Les travailleurs de rue savaient où trouver » ceux qui campaient au même endroit, dit-il.

M. Huard s’inquiète également de ce que des gens soient désormais poussés à se cacher seuls pour dormir sous leur tente. Avec pour effet, dans le cas de ceux qui consomment, d’augmenter le risque de faire une surdose et d’en mourir à l’abri des regards.

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