Être demandeur d'asile en pleine pandémie

Devant un supermarché Métro, l’organisme Carrefour Solidarité Anjou a distribué lundi des paniers alimentaires à des familles de demandeurs d’asile qui sont particulièrement éprouvées par la pandémie. Parmi eux, Enrique Loria, qui enlace son fils Axel, a vu sa vie complètement bouleversée par la mort de sa femme il y a deux semaines.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Devant un supermarché Métro, l’organisme Carrefour Solidarité Anjou a distribué lundi des paniers alimentaires à des familles de demandeurs d’asile qui sont particulièrement éprouvées par la pandémie. Parmi eux, Enrique Loria, qui enlace son fils Axel, a vu sa vie complètement bouleversée par la mort de sa femme il y a deux semaines.

« Tout ça, c’est la faute à la COVID. » Assis dans le stationnement d’un supermarché d’Anjou, Enrique Loria parle d’une voix étrangement calme, comme engourdi par le chagrin. Sa femme, l’amour de sa vie et la mère de son petit garçon de quatre ans, est décédée subitement le 14 mai dernier, une semaine avant de célébrer ses 25 printemps.

« Cristal était belle… Elle était toujours joyeuse. Elle prenait bien soin de moi et de notre fils. Elle me disait souvent : “Ne sors pas pour rien.” Parce qu’elle ne voulait pas que j’attrape le virus », raconte Enrique, qui a demandé l’asile au Canada avec sa petite famille en septembre dernier.

Cristal n’est pas morte de la COVID-19. Le test réalisé sur son cadavre était négatif. Mais, selon le jeune papa, cette maladie est pour beaucoup dans le départ précipité de sa bien-aimée. Parce que « si tu n’as pas les symptômes de la COVID, le système de santé ne s’occupe pas de toi ».

C’est en mars, au début du confinement, que la jeune femme a commencé à avoir des douleurs à un œil et de gros maux de tête. Même qu’un soir, elle s’est effondrée, à demi-consciente, et eut de forts vomissements. Mais dans le contexte de la pandémie, la famille se fait conseiller d’attendre un peu avant de se rendre à l’hôpital. Le français d’Enrique et de Cristal est rudimentaire et ils craignent de devoir payer le gros prix pour des soins. « On avait peur de manquer d’argent », lance Enrique, qui devait avoir recours aux banques alimentaires pour nourrir sa famille. Les demandeurs d’asile sont pourtant couvert par le Programme fédéral de santé intérimaire. Quant aux personnes sans couverture d’assurance-maladie, en cette période exceptionnelle, les soins de santé sont gratuits, mais uniquement si ces soins sont liés à la COVID-19.

Avec l’aide d’Amparo, intervenante communautaire du Carrefour Solidarité Anjou où Cristal prenait ses cours de français, ils finissent par appeler dans plusieurs cliniques. Certaines leur disent encore que c’est une migraine, d’autres leur demandent de remplir des formulaires et d’envoyer des photos de l’œil douloureux sans qu’aucun suivi soit fait. « On rappelait et ils nous disaient qu’ils avaient perdu notre dossier. Il fallait tout renvoyer », raconte Enrique.

 

Plus qu’un mal de tête

N’en pouvant plus, ils se rendent dans un hôpital de l’est de Montréal où Enrique dit avoir dû insister pour qu’on examine sa douce. Cristal put finalement rester mais, protocole sanitaire oblige, Enrique fut renvoyé à la maison avec le petit. Quelques heures plus tard, il reçoit un appel de sa femme : après avoir attendu en zone chaude, où on ne lui a pas fait passer de tests, elle était renvoyée chez elle avec deux comprimés de Tylenol. « Ça m’enrageait de voir qu’on ne nous prenait pas au sérieux. On savait que ce n’était pas un simple mal de tête. »

Début mai, les maux de tête de Cristal s’intensifiaient. « Elle disait que la douleur allait la tuer », raconte son amoureux endeuillé. La bienveillante Amparo se démène encore pour leur trouver une clinique spécialisée en ophtalmologie. Cristal en ressort avec des gouttes pour les yeux censées calmer la douleur. Ce jour-là, ils célèbrent les quatre ans de leur « bébé ». C’est un beau moment. Les grands-parents sont là, sur l’écran du téléphone. Pendant la nuit, la jeune femme sent la moitié de son visage qui paralyse. Elle ne réveille pas son mari, pour ne pas l’inquiéter.

« Le lendemain, on a eu une belle journée. J’ai mis une de ses blouses pour la faire rire. Notre petit garçon trouvait ça drôle », raconte Enrique, attendri. « On aurait dit qu’elle savait qu’elle allait mourir. »

Vers 17 h 15, il quitte la maison pour se rendre à sa première soirée de travail dans un entrepôt, où il nettoiera de la viande rouge au jet d’eau à haute pression. À 17 h 30, Cristal s’effondre, morte, devant son petit garçon. « Il a tout vu. Il me demande encore quand les médecins, qui sont partis avec sa mère, vont la lui ramener. »

Révélatrice de difficultés

Comment disposer d’un corps lorsqu’on est demandeur d’asile et qu’on a peu de moyens, en pleine pandémie de surcroît ? Le rapatriement est « plus compliqué, voire impossible », reconnaît Carl Thériault, porte-parole du Programme régional d’accueil et d’intégration pour les demandeurs d’asile (PRAIDA).

Au Québec, les demandeurs d’asile bénéficiaires de l’aide sociale ont droit à une prestation spéciale pour frais funéraires allant jusqu’à 2500 $. Mais ceux qui ont un emploi n’y ont pas accès, « car ils n’ont pas cotisé suffisamment encore à la Régie des rentes du Québec », explique-t-il.

« La COVID-19 lève le voile sur les difficultés de nos demandeurs d’asile », constate Gilles Provencher, directeur du Carrefour Solidarité Anjou.

Lundi dernier, son organisme a distribué des paniers alimentaires à 70 familles choisies parmi les plus vulnérables, soit trois fois plus qu’à l’habitude. Le PRAIDA dit observer « de la détresse et de l’anxiété » chez les demandeurs d’asile. Pertes d’emplois, difficultés à trouver un logement, isolement…

« En plus de leur condition précaire, ils vivent des incertitudes liées à la suspension des audiences de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada », souligne le porte-parole du PRAIDA. « Il y a aussi pour certains une mauvaise compréhension des consignes et des mesures relatives à la COVID à cause de la barrière linguistique. »

Citoyens au grand cœur

Mariana Infante, agente de milieu pour un organisme de Saint-Michel, en sait quelque chose. Elle fait partie d’un groupe Facebook où elle traduit régulièrement en espagnol des informations concernant la pandémie.

« Si le gouvernement avait fait quelque chose, comme un site qui diffuse l’info en plusieurs langues, ça aurait été plus facile, dit-elle. C’est comme s’il laissait reposer le fardeau de traduire et d’informer les gens sur les épaules des organismes. »

Des organismes qui sont débordés et auxquels viennent en renfort des groupes Facebook de citoyens au grand cœur.

Le groupe Parents de Rosemont et Padres de LatinoAmerica, qui aide notamment des personnes de la communauté latino-américaine, a soutenu la famille d’Enrique depuis le début. Logement, vêtements, meubles. Récemment, une campagne de sociofinancement a été lancée pour l’aider dans sa tragédie. « J’ai vécu des choses difficiles ici, mais j’ai aussi rencontré de très bonnes personnes », affirme le jeune Mexicain.

Enrique aimerait recommencer à travailler et rêve d’un piano pour son garçon qui adore la musique. « Cristal aurait aimé qu’il en joue. » Il a dû se résoudre à faire incinérer le corps de sa belle, même si ce n’était pas sa volonté première. D’ailleurs, il doit partir pour aller récupérer les cendres.

« Maintenant, elle est ici, dit-il, en pointant son cœur. C’est ce que je dis à mon fils quand il la cherche. »

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Une version précédente laissait entendre qu’Enrique Loria fait partie de ces personnes « sans couverture d’assurance-maladie ». Or, il bénéficiait du Programme fédéral de santé intérimaire, comme tous les demandeurs d’asile.