La prochaine saison touristique se prépare dans l’incertitude

Un arrêt populaire à Kamouraska: la pataterie Mamie
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un arrêt populaire à Kamouraska: la pataterie Mamie

C’était lundi matin et le soleil brillait dans une intensité presque estivale sur Berthier-sur-Mer, dans la région de Chaudière-Appalaches.

Au bord de l’eau, dans la petite marina, trois hommes s’activaient au pied d’un voilier à quai, dans l’attente du feu vert pour le remettre à l’eau et affronter une nouvelle saison. Certainement pas comme les autres.

« Ça va être une saison spéciale, a laissé tomber Mathias Blais, propriétaire de Théo BBQ, un resto de nourriture à emporter reproduisant le concept de cuisine de rue sur une petite falaise de la rive sud du Saint-Laurent. Normalement, il passe 30 000 personnes ici par été qui embarquent sur les croisières pour se rendre à Grosse-Île et au Mémorial des Irlandais. »

À une autre époque, c’était la principale porte d’entrée du Canada pour les immigrants arrivant d’Europe en paquebot. C’est devenu aussi la station de quarantaine du port de Québec, entre 1832 et 1947. Et dans les dernières années, une attraction touristique.

« Parcs Canada a annoncé que le site était fermé jusqu’à nouvel ordre, ajoute l’homme, dans la trentaine suractive. Selon moi, ils ne vont pas l’ouvrir de l’été : je ne suis pas sûr que cette année les gens vont vouloir aller visiter un lieu de mise en quarantaine. »

Il sourit en coin. Il dit qu’il va s’en sortir malgré tout, parce qu’il vend « la meilleure viande fumée dans la région » et qu’il a pris des mesures pour respecter les nouvelles règles sanitaires. « On a acheté des masques aux employés, avec “Théo BBQ” inscrit dessus. On a une application pour commander à distance et un grand terrain autour où les gens vont pouvoir aller manger sans se toucher. »

À L’Islet-sur-Mer

Sur la route des Navigateurs, nom donné à la route 132, entre Baie-du-Febvre dans le Centre-du-Québec et Sainte-Luce dans le Bas-Saint-Laurent, le temps était en train un peu partout de se mettre au diapason d’un été à venir, avec un optimisme contenu, un fatalisme pragmatique, et parfois la crainte de voir arriver les gens de la grande métropole, plus loin au sud.

« On est la province la plus touchée du Canada. Vous avez vu ce qui se passe à Montréal, a dit Bernard Caron, propriétaire du Marché Bonsecours de L’Islet-sur-Mer sur la route de Rivière-du-Loup, de Rimouski, puis de Matane. On déconfine un peu vite, non ? »

Son commerce étant situé entre le Musée maritime du Québec, où les contraintes sanitaires risquent de rebuter quelques visiteurs, et le camping municipal Rocher-Panet, dont l’ouverture vient d’être autorisée cette semaine par Québec, pour le 1er juin, l’homme dit n’espérer rien de plus cette année que ce que le « au jour le jour » va lui apporter.

« Pendant les vacances de la construction, on ne peut pas traverser la route ici, dit-il en désignant d’un léger coup de tête la 132 qui passe juste devant son commerce. Cette année, ça risque d’être plus tranquille. »

Début mai, un coup de sonde lancé par CROP dans un bassin de 1000 répondants est venu donner un peu de carburant à son appréhension en révélant que plus de la moitié des Québécois songeaient à ne pas prendre de vacances cette année ou à le faire en restant chez eux; 23 % à peine ont indiqué que, si cela était permis, ils envisageaient de partir en vacances au Québec, marchant ainsi d’un pas moins généreux sur les traces des 34 % de Québécois qui ont privilégié la province pour leurs vacances l’an dernier.

À Saint-Jean-Port-Joli

Au Musée de la sculpture sur bois des Anciens Canadiens de Saint-Jean-Port-Joli, plus loin sur la route, Andrée Lamarre, propriétaire des lieux, a vu passer d’ailleurs 12 000 d’entre eux dans son établissement et sa boutique adjacente en 2019. Mais cette année, la perspective d’une saison incertaine et pleine de nouvelles règles contraignantes la laisse désormais hésitante et pensive. « On ne sait pas encore si on va ouvrir cette année, dit-elle. L’espace est petit pour assurer la distanciation. Ça ne va pas être facile. Et puis, ce n’est pas dit que les touristes vont débarquer massivement cette année. »

Quelques virages plus loin, en aval du fleuve, Gilles Thibeault refait la peinture de la terrasse de son restaurant, La Queue de homard, qui laisse sa spécialité culinaire se confondre dans sa dénomination sociale. « À la fête des Mères, on a refusé du monde », assure-t-il, tout en gardant l’espoir d’un été presque comme les autres. Il ne peut pourtant envisager pour le moment que la vente pour emporter, les règles sanitaires n’avaient toujours pas été édictées par Québec pour la réouverture de sa salle. « On a fait beaucoup peur au monde dans les derniers mois, ajoute-t-il. Ce n’est pas facile de s’en sortir maintenant, mais les gens vont y arriver. On ne peut pas rester confiné indéfiniment. Il faut bien recommencer à vivre. »

Kamouraska

« Si ce n’est pas la COVID-19, c’est la peur qui va finir par nous tuer », dit Joanne Cloutier, propriétaire de l’Auberge de Kamouraska, dans le village du même nom, plus vers l’est. Sous le soleil du printemps, elle désherbait l’entrée en gravelle de son établissement de quatre chambres à peine qui, pour le moment, gère surtout les annulations en envisageant la suite des choses avec plus d’optimisme. « Les gens qui avaient réservé pour mai n’ont pas pu venir, déplore-t-elle, puisque nous n’avons pas l’autorisation d’ouvrir. Mais les réservations ont recommencé à arriver depuis quelques jours pour juillet et août. Juin est encore incertain. On attend. Mais il va bien falloir apprendre à vivre avec le virus. »

Pour le directeur de Tourisme Bas-Saint-Laurent, Pierre Lévesque, la saison touristique 2020 va bel et bien avoir lieu, même si son scénario reste encore difficile à prévoir.

Ironie : « En février dernier, on se préparait pour la meilleure saison touristique dans le Bas-Saint-Laurent, mais là, on a de la difficulté à anticiper la réaction des touristes, dit l’homme, rencontré dans le parc des Chutes de Rivière-du-Loup. Il y a des réservations, mais en même temps, plusieurs entrepreneurs d’ici s’attendent à une petite saison. Nous avançons sur un terrain inconnu. Nous n’avons pas de manuel pour appréhender cette nouvelle réalité. Mais nous faisons tout pour rassurer les gens et les accueillir de manière sécuritaire. »

Avec ses 8000 emplois, ses 850 entreprises touristiques et ses 335 millions de dollars en retombées économiques, l’industrie des vacances dans cette région n’a d’ailleurs pas la possibilité d’envisager autre chose. « Près de 60 % des entreprises touristiques d’ici font leur année durant la haute saison », ajoute-t-il. Soit mai, juin, juillet, août et septembre. « S’il n’y a pas d’été, cela risque de mettre en difficulté plusieurs d’entre elles. »

Le Bic

Sur le compteur de la voiture, les kilomètres défilent, laissant dans leur sillage la mémoire de paysages fluviaux qui progressivement se sont faits de plus en plus maritimes, jusqu’à l’approche du Havre-du-Bic, à la porte de Rimouski.

Sur les hauteurs, dans le village, Carole Faucher et Jean Rossignol sont installés autour du minuscule bar, tout en bois et en chaleur, de leur auberge du Mange-Grenouille, une institution dans ce coin de pays, qui peine encore à voir comment elle va réussir à concilier son environnement confiné et singulier avec les règles de distanciation physique qui vont devoir prévaloir cet été. « Pour les chambres, ça va être gérable », dit l’un. « Mais pour le restaurant, c’est un peu plus compliqué. La proximité fait partie de l’expérience », ajoute l’autre.

Quarante personnes travaillent là pendant une saison normale. Quand il n’y a pas la peur. Quand le parc du Bic offre l’ensemble de ses services. Quand le théâtre, plus bas au bord de la 132, un aimant attirant les Montréalais en vacances, est ouvert. Ce qui n’est pas le cas cette année.

À Sainte-Luce, la ville balnéaire commençait doucement à se réveiller après un hiver rigoureux et un printemps qui a fait déraper la trajectoire normale des choses. Là, la route des Navigateurs fait apparaître son panneau « Fin », une perspective que Jean-René Ross, qui loue des chalets sur le bord d’un fleuve, ne veut surtout pas envisager pour son commerce, qu’il exploite depuis 16 ans dans la région. « L’été, on a besoin de ça pour vivre le reste de l’année, dit-il assis au soleil sur la terrasse de sa maison. En ce moment, on est en train de perdre des locations. Mais on ne peut pas faire autre chose que d’attendre le OK de Québec. » Actuellement, en dehors des hôtels et des motels, seules les locations d’hébergement touristique de 31 jours au minimum sont autorisées par Québec, et ce, pour des raisons cohérentes avec la crise sanitaire en cours : un travail essentiel, des raisons de santé, etc.

Jean-René Ross s’arrête et sourit : « Le bon côté, c’est que ça va me laisser du temps pour faire un peu de peinture sur les chalets. »