La véritable distanciation sociale

Plus de 2100 personnes ont été testées à la clinique temporaire du CLSC de Montréal-Nord depuis son ouverture le 4 mai. Au lendemain de la déclaration d’Horacio Arruda selon laquelle les patients n’étaient pas au rendez-vous, Le Devoir a constaté que la clinique fonctionne à plein régime.

Une bonne soixantaine de personnes font la file devant les tentes blanches montées dans le stationnement du CLSC, situé à l’angle des boulevards Lacordaire et Henri-Bourassa. Sous le soleil de midi, les patients, dociles, respectent les deux mètres de distance et portent tous un masque.

Bernard Excellent fait la file depuis plus d’une heure. L’aide-boucher a une douleur à la poitrine et s’inquiète, car plusieurs de ses collègues ont été infectés par le virus. Cela fait plusieurs jours qu’il veut venir, mais chaque fois, il est découragé par les longues files d’attente et rebrousse chemin. Aujourd’hui, il n’a pas eu le choix : sa femme et sa fille de 10 ans, restées en Haïti, l’ont obligé à se faire tester.

« J’aimerais ça avancer au lieu de reculer », dit Bernard Excellent. Il ne parle pas de la file d’attente, mais de sa vie. De sa situation financière. De son appartement qu’il partage avec son frère. Du cercle vicieux de la pauvreté. Entre le loyer et l’argent qu’il envoie à sa femme en Haïti, il ne lui reste rien. « Je travaille juste pour payer les bills », soupire-t-il.

Plusieurs travailleurs de la santé font également la file. Il y a Maryse, 43 ans, qui trouve que ça a été trop long avant que les tests de dépistage soient accessibles dans le quartier. Il y a aussi Daïna Jean-Pierre, qui se fait tester pour la deuxième fois.

Mercredi, lors du passage du Devoir, 266 personnes ont répondu présentes, alors que la capacité de la clinique est de 250 tests par jour. La veille, c’était 286 personnes qui ont passé le test.

Pourtant, mardi, le directeur national de la Santé publique, Horacio Arruda, affirmait que « les gens n’ont pas été au rendez-vous ». On envisageait, alors, de fermer la clinique.

Non seulement la clinique temporaire n’a pas fermé ses portes, mais elle ne dérougit pas depuis. Jeudi, une clinique mobile a également été déployée, permettant à 103 personnes supplémentaires de se faire tester.

Malgré l’arrivée de cette nouvelle clinique mobile, celle du CLSC restera ouverte au moins jusqu’à lundi. Par la suite, on réévaluera, répond la responsable des communications du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.

Quartier enclavé

Certains n’iront probablement jamais se faire tester, à moins qu’une clinique mobile ne se rende directement à leur porte.

C’est le cas de Roxanne Despatie-Lemire, 23 ans. Dans ses leggings et son coton ouaté blanc, elle s’en va au dépanneur, au coin des rues Pascal et Lapierre, dans le secteur nord-est du quartier. Il y a un va-et-vient incessant à l’intersection, où semble s’être donné rendez-vous tout le quartier.

« Il faut que je sorte d’entre mes quatre murs, sinon je vais faire une dépression », lance Roxanne. Elle habite dans un 4 et demie avec son chum, ses deux beaux-frères, leurs quatre chats et un lézard.

La proximité ne lui fait pas peur : elle est habituée. Elle habite dans ce quartier depuis qu’elle est sortie d’un centre jeunesse, à 18 ans.

Roxanne n’a pas dormi de la nuit. Hier soir, elle a appris le décès de sa tante, la gardienne de son enfance. Sa tante n’est pas morte de la COVID-19, mais « de mort naturelle », explique-t-elle. Ce n’est pas la COVID-19, mais c’est tout aussi difficile. Ça exacerbe la peur.

Roxanne a peur d’avoir la COVID-19. Elle dit vouloir se faire tester, mais soutient que c’est trop loin, qu’il y a trop de monde. Bref, elle trouve ça trop compliqué.

Ça va prendre de la volonté politique, un filet social pour soutenir les citoyens et un meilleur accès aux services

 

« Le quartier est enclavé, explique Sophie Laquerre, directrice du centre L’Escale, un organisme communautaire du quartier. Nos citoyens sont réduits en matière de mobilité et les services sont loin. En ce moment, ce sont les citoyens qui doivent aller vers les services, alors que ce sont les services qui devraient aller vers eux. »

Brigade communautaire

Dans le quartier de Montréal-Nord, on côtoie la pauvreté au quotidien. Mais depuis la pandémie, c’est encore pire, constate Brunilda Reyes, directrice de la banque alimentaire Les fourchettes de l’espoir. « En temps normal, on aide environ 40 familles par semaine. Ces derniers temps, c’est entre 200 et 250 familles, soit l’équivalent de 600 personnes. »

Problèmes d’accès aux services de santé, à des fruits et légumes frais, à l’information, au transport en commun, fracture numérique, densité de population. « Ce sont des problématiques qui existent et que l’on nomme depuis longtemps, mais la crise vient exacerber tout ça », constate Sophie Laquerre.

Il y a quelques semaines, une « cellule de crise » a été mise sur pied et on a rapidement constaté qu’il y avait un problème de communication avec les citoyens. Avec d’autres organismes, Mme Laquerre a mis sur pied une brigade qui sillonne les rues du quartier.

Avec leurs chandails orange, Wydnaïson, Dermnst, Marilyn et Augustin ne passent pas inaperçus. Ils font le tour des parcs, des commerces, des ruelles et de tous les endroits où il y a généralement des rassemblements. Ils rappellent à tout un chacun l’importance de respecter les deux mètres de distance et de porter un masque. Ils répondent aussi aux questions des citoyens. Parfois, une simple conversation peut avoir une grande influence, notent les jeunes intervenants.

« On ne force pas personne, on leur donne juste les consignes de base, explique Dermnst. Par exemple, si on voit des jeunes dans un parc, on leur explique pourquoi ils ne peuvent pas être là. Mais après ça, ils font ce qu’ils veulent. »

Plusieurs demandent des masques. L’équipe les accompagne jusqu’à l’écoquartier, à deux coins de rue, où l’on distribue des masques gratuitement.

« J’ai donné près de 100 masques aujourd’hui, pour un total de plus de 1000 masques depuis une semaine et demie », explique Martin Faulkner, qui travaille bénévolement au centre.

« On va passer à travers la crise, mais ça va prendre beaucoup de travail, résume Sophie Laquerre. Ça va prendre de la volonté politique, un filet social pour soutenir les citoyens et un meilleur accès aux services. Il y a de beaux projets sur papier, mais il faut que ça se concrétise. »

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