Rencontre avec des préposés aux bénéficiaires, défenseurs de la dignité de nos aînés

Préposé aux bénéficiaires depuis 33 ans, Benoît Taillefer oeuvre au CHSLD Saint-Laurent, à Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Préposé aux bénéficiaires depuis 33 ans, Benoît Taillefer oeuvre au CHSLD Saint-Laurent, à Montréal.

Ils sont parmi les plus mal payés du réseau de la santé. Ils sont aussi les premiers à avoir été envoyés au front au début de la guerre sanitaire contre la COVID-19. Surnommés les « anges gardiens » après avoir longtemps travaillé dans l’ombre, les préposés aux bénéficiaires estiment que cette pandémie montre l’importance de cette profession qui devra être revalorisée.

« J’ai toujours été une battante, mais je pleure parfois en rentrant à la maison parce que je suis à bout, comme plusieurs de mes collègues », confie Danielle Thibault, préposée aux bénéficiaires au CHSLD de Mont-Tremblant, où aucun cas de COVID-19 n’avait été recensé au moment où ces lignes étaient écrites.

Malgré la fatigue, le manque de personnel, les congés et les vacances suspendus, Mme Thibault reste accrochée à la différence qu’elle fera dans la vie des aînés dont elle s’occupe. C’est après un quart de travail, qui s’est justement allongé, que Mme Thibault prend le temps d’exposer sa réalité au Devoir. « Est-ce qu’il y a des choses qui vont mal ? Oui, beaucoup même, mais j’évite de tomber dans la frustration, parce que si je m’attardais au négatif, bien je ne rentrerais pas travailler demain », dit-elle.

C’est avec passion qu’elle parle du métier qu’elle exerce depuis huit ans. Actuellement, sa priorité est de trouver une façon de mettre en contact les 70 résidents du CHSLD avec leur famille. « Je sais que ça va leur faire du bien. On a réussi à trouver une tablette pour faire des appels vidéo », dit-elle, un brin de fierté dans la voix.

Reste que, chaque jour, il devient plus difficile de ne pas craquer. « On rentre avec la peur au ventre. On n’était pas préparés, c’est déplorable de réaliser qu’on a été pris au dépourvu », mentionne-t-elle.

L’anxiété est alimentée par le peu de protection qui leur est actuellement offerte. Lorsqu’ils ne sont pas dans la « zone chaude » où se trouvent les cas confirmés de COVID-19, les préposés ne disposent que de deux masques pour un quart de travail de huit heures. « Des fois, on ne trouve même pas la boîte, ils la cachent », témoigne Sandra, qui travaille dans un CHSLD de Montréal où la moitié des résidents ont été déclarés positifs.

Mère de famille monoparentale, elle dit non seulement ne pas avoir le choix de continuer à travailler pour nourrir ses enfants, mais aussi par loyauté envers « ses » aînés.

« Vous savez, dans mon pays, on garde les parents à la maison jusqu’à leur décès. Ici, je me dis que si ce n’est pas moi qui vais m’occuper d’eux au CHSLD, qui le fera ? », questionne la femme d’origine latino-américaine, qui a requis l’anonymat par crainte de représailles. C’est que, dans les derniers jours, plusieurs préposés ont été avertis qu’ils ne devaient pas parler aux médias pendant la crise.

Gaétan Bouchard n’adhère pas à cette loi du silence trop longtemps imposée. Sur son blogue, il raconte son quotidien à travers la série Les récits d’un préposé. « J’ai l’impression d’assister à une valse des privilèges. Une guerre sanitaire, ça se passe comme une guerre civile, les pauvres sont les premiers à être envoyés au front et avec peu de moyens », souligne-t-il.

La Maison Niverville, où il travaille à Trois-Rivières, est devenue un important foyer d’infection à la COVID-19. Selon la plus récente mise à jour du ministère de la Santé, 12 des 38 résidents ont été déclarés positifs à la COVID-19.

« La réalité, c’est qu’on nage dans l’inconnu et les premiers aux fronts, ce sont ceux qu’on a toujours ignorés et vus de haut : les préposés », se désole M. Bouchard, qui vient d’apprendre qu’il est lui aussi atteint du virus.

Le tourbillon des dernières semaines force des préposés à aller à l’encontre de leurs valeurs, le temps ne suffisant plus pour accomplir toutes les tâches. « Un cadre m’a dit, “personne ne vient les visiter, alors si tu n’as pas le temps de lui faire sa toilette, c’est pas grave” », raconte Tania, qui a accepté de livrer son témoignage anonymement par crainte d’être sanctionnée. Choquée, elle a demandé à son supérieur de mettre par écrit cette nouvelle consigne. « On ne peut pas tourner des coins ronds quand on parle de la dignité d’un être humain », lance-t-elle avec colère.

 

Hélène (une préposée d’un CHSLD en Estrie qui a requis l’anonymat), a connu « les belles années » du métier. « J’entends le premier ministre dire “on a besoin de bras”. Excusez-moi, mais on est plus que des bras. On est les yeux et les oreilles des infirmières », fait valoir celle qui cumule des dizaines d’années d’expérience.

Elle ne s’étonne pas qu’un grand nombre de CHSLD et de résidences pour aînés se soient transformés en foyers d’éclosion. « Les vieux, ça coûte cher, on ne veut pas en entendre parler et le dernier grand coup, ç’a été la réforme Barrette », déplore-t-elle.

Le manque de transparence pèse également sur le moral des préposés dans les derniers jours. Évoquant la confidentialité, la Santé publique n’avertit pas automatiquement les employés dont un collègue a été déclaré positif. « On ne leur demande pas le nom des employés atteints, on leur demande d’au moins indiquer dans quelle unité de l’établissement a travaillé l’individu pour pouvoir faire de la prévention », dit Benoît Taillefer, vice-président santé et sécurité du Syndicat des travailleurs et travailleuses du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.

La fin de semaine dernière, l’homme qui travaille au CHSLD Saint-Laurent, où il y avait 14 cas confirmés vendredi, s’est fait frapper et cracher dessus par des aînés souffrant de démence et de la maladie d’Alzheimer.

Une guerre sanitaire, ça se passe comme une guerre civile, les pauvres sont les premiers à être envoyés au front et avec peu de moyens

Lever le voile

« On est tous anxieux. Il y a beaucoup d’incertitude, on se demande tout le temps si on vient d’être contaminé », dit-il. « Ces gens-là ne comprennent pas ce qui se passe. Ils sont confinés dans une pièce sans pouvoir errer, ça les rend très agressifs. Ce n’est pas évident, mais il faudrait réfléchir à des solutions », ajoute-t-il.

M. Taillefer est conscient que la pandémie laissera autant de séquelles, qu’elle permettra de lever le voile sur leur réalité. « Psychologiquement, c’est lourd pour plusieurs. Il y en a qui ont démissionné, d’autres qui s’absentent », confie celui qui cumule 33 ans de carrière.

Les larmes sur ses joues, Lyne (qui a témoigné anonymement) a « punché » pour la dernière fois il y a exactement un mois. Rongée par la culpabilité, elle a franchi la porte de l’établissement où elle offrait des soins aux aînés depuis sept ans.

Le manque d’équipement et l’improvisation palpable ont mené Lyne à faire l’inimaginable pour une préposée : démissionner en pleine pandémie.

« J’ai accompagné des gens dans la mort, j’ai travaillé sans relâche depuis que je suis préposée. J’ai donné tout l’amour que je pouvais, mais là, c’était trop », confie-t-elle. En pensant à elle, Lyne a dû « abandonner » ses patients des sept dernières années.

« Sur les réseaux sociaux, les gens nous jugent, nous accusent d’abandonner les aînés, d’être sans cœur, mais la réalité, c’est que les aînés, c’est la société qui les a abandonnés depuis un méchant bout. »

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