Portrait de quatre chômeurs qui demanderont la Prestation canadienne d'urgence

Christian Leclerc, tuba en main, pose devant les dessins d’arcs-en-ciel affichés par ses enfants.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Christian Leclerc, tuba en main, pose devant les dessins d’arcs-en-ciel affichés par ses enfants.

Il y a trois semaines à peine, résoudre la pénurie de main-d’oeuvre semblait être le principal défi lié au marché du travail au Québec. Et puis tout a changé brutalement : dans les deux dernières semaines, plus de 2,1 millions de demandes de prestations d’assurance-emploi ont été reçues à Ottawa. Lundi, les chômeurs de la crise de la COVID-19 pourront s’inscrire pour recevoir la Prestation canadienne d’urgence. Le Devoir esquisse le portrait de quatre d’entre eux.​

Christian Leclerc
Musicien, 37 ans

Pour n’importe quel musicien au Québec, la crise de la COVID-19 ramène peu à peu le calendrier d’activités à zéro : de jour en jour, des cases s’effacent. L’annulation formelle des Francos et du Festival international de jazz de Montréal vendredi a confirmé le mouvement : les prochains mois vont être difficiles.

À 37 ans, avec trois enfants de deux à dix ans à la maison, le tubiste Christian Leclerc fait partie de ceux qui voient les contrats disparaître un à un. « Il y a toujours de l’incertitude quand on fait ce métier, dit celui qui joue notamment dans le groupe swing Les Royal Pickles. Je suis habitué à surveiller mon budget pour que ça balance. Ma conjointe est enseignante au primaire, ça donne une stabilité. Mais là, de voir qu’il pourrait ne rien y avoir pendant des mois, c’est du jamais vu. »

La veille du début de l’imposition des mesures de restrictions décrétées par Québec, Christian Leclerc terminait une résidence de création avec les Pickles. Le groupe devait profiter de trois jours de studio à Radio-Canada en mai : c’est en suspens. Tous les autres spectacles prévus en avril ont été annulés. Une tournée dans les Maritimes en juin est en jeu.

« Plus on se rapproche de l’été, plus les pertes d’argent seront importantes, dit-il. Et si on regarde plus loin, on avait une tournée prévue aux États-Unis en août et en septembre… »

La bonne nouvelle, dit-il, c’est qu’il sera « en principe admissible à l’aide d’urgence du fédéral. Ça va aider, parce que la crise arrive alors qu’on sort d’une période plus creuse. Présentement, il n’y a pas d’argent qui rentre. Mais bon : on est tous dans le même bateau, non ? »
 

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Nathalie St-Germain
Coiffeuse, 54 ans
 

 

La porte du salon de coiffure s’ouvre et un rire à gorge déployée fait oublier le bruit des séchoirs. C’est Nathalie St-Germain qui badine avec une cliente en lui coupant les cheveux. Une scène d’une autre époque. Celle d’avant le confinement.

Nathalie St-Germain, 54 ans, rit un peu moins ces temps-ci. Elle a même un trémolo dans la voix quand on lui parle de la crise actuelle. Ça s’entend au bout du fil. « On a zéro, zéro, zéro revenu, dit la copropriétaire de Tête d’affiche, situé dans le quartier Villeray, à Montréal. C’est la pire crise qu’on a vécue en 25 ans. »

Son associée et elle ont dû mettre à pied leurs deux collègues coiffeuses. Le loyer du salon, de 2300 $, est en suspens. Le propriétaire a accepté de reporter les paiements. « Mais on va devoir les payer quand même, dit Nathalie St-Germain. On va peut-être avoir deux ou trois loyers en retard. »

Dès la fermeture du salon, Nathalie St-Germain s’est empressée de repousser le paiement de son hypothèque (elle paye seule son condo) ainsi que celui du prêt pour sa voiture. « Le solde de ma carte de crédit est à zéro, précise la travailleuse autonome qui habite à Sainte-Thérèse. J’ai toujours payé au fur et à mesure. »

Nathalie St-Germain aura droit à la Prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois. Mais elle s’inquiète pour l’avenir du salon. « Quand on va repartir, on va être beaucoup dans le rouge, dit-elle. Est-ce que ça va valoir la peine ? » Les clients seront-ils encore au rendez-vous ? « Si les clientes prennent l’habitude d’acheter leur teinture à la pharmacie plutôt que de venir nous voir chaque mois, ça ne reprendra jamais comme avant, dit-elle. La pandémie laissera des traces. »
 



Jean-Philippe Lalonde
Serveur, 32 ans
 

 

Dans la vie ordinaire — c’est-à-dire tout ce qui se passait avant le 12 ou le 13 mars 2020 —, Jean-Philippe Lalonde est serveur. « J’ai toujours fait ça, dit le Montréalais de 32 ans. J’aime travailler avec des êtres humains. J’adore ça, en fait. Là, forcément, je capote dans la situation actuelle : seul chez moi, je ne parle à peu près à personne... »

Depuis deux ans, le serveur travaille au café Fréjus, que sa sœur et deux autres amies exploitent dans Verdun. Un bistro de quartier, une soixantaine de places, PME classique. Là comme ailleurs, la vie ordinaire s’est arrêtée il y a près de trois semaines.

« On a fait un dernier dimanche avec service aux tables. Deux jours après, c’était ouvert avec la restriction du 50 %. On préconisait la livraison, mais on sentait déjà que ce serait difficile. Les patronnes ont ensuite décidé d’essayer de continuer seules. Et puis, elles ont tout fermé à la fin de la semaine. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le serveur Jean- Philippe Lalonde se retrouve seul pour la première fois dans son appartement, après que son colocataire eut décidé de s’isoler chez sa copine.

Avec une dizaine de collègues, Lalonde se retrouve donc au chômage. Il devrait recevoir la Prestation canadienne d’urgence. Mais en attendant… l’attente est longue, justement. « Parce que c’est tout ton milieu de vie qui change, dit-il. Je viens d’une famille de cinq enfants, et là, c’est le silence dans l’appartement. Mon coloc est parti s’isoler chez sa blonde, et je le comprends, mais c’est la première fois que je vis seul comme ça. C’est une grosse adaptation : tu es habitué à bouger, à jouer au soccer et au hockey, à servir des gens tous les jours… Pour l’instant, j’ai eu une semaine correcte, puis une semaine difficile : le défi va être de trouver le juste milieu. »
 



Fanou Lanciault
Professeure de yoga, 49 ans
 

 

Fanou Lanciault le sait, elle va devoir se rationner au cours des prochaines semaines. Son compte en banque est à sec, ou presque. « J’ai fait une dernière épicerie, dit la travailleuse autonome de 49 ans. Je ne sais pas si je vais pouvoir me rendre jusqu’au 16 avril [date prévue de la réception des premiers chèques de la Prestation canadienne d’urgence d’Ottawa]. »

La professeure de yoga, qui habite à Montréal avec ses deux chats, ne roule pas sur l’or. Il y a trois ans, elle s’est cassé le pied et s’est gravement blessée au cou, lors d’un cours dans un studio. Elle a reçu des indemnités de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail. « Mais [les séances dans] ce studio représentaient 50 % de mon salaire, explique-t-elle. J’ai donc reçu 90 % de 50 % de mon salaire. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La professeure de yoga Fanou Lanciault exécute une posture à sa fenêtre.

Pendant sa maladie, Fanou Lanciault s’est endettée. Prise à la gorge, elle a dû faire appel à un syndic de faillite pour rembourser une partie de ses dettes à ses créanciers — c’est ce qu’on appelle une proposition du consommateur. Depuis, elle doit impérativement payer son dû chaque mois. « Ce paiement ne peut pas être repoussé », souligne-t-elle.

Malgré sa situation financière difficile, Fanou Lanciault demeure « très calme ». « Je n’ai aucun contrôle. Je ne peux rien faire. Je ne peux même pas me trouver du travail. » Elle pratique donc le yoga et le lâcher-prise. « Étrangement, il y a une espèce de paix qui vient avec ça », dit-elle. Et puis, il faut bien voir le beau côté des choses. « C’est une pause reset pour la planète ! »