Les recommandations pour les aînés encore contournées dans des résidences privées

<p>Faute de collaboration, il faudra resserrer la vis autant aux gestionnaires des établissements qu’aux aînés, estime le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA).</p>
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Faute de collaboration, il faudra resserrer la vis autant aux gestionnaires des établissements qu’aux aînés, estime le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA).

Les recommandations visant les aînés continuent à être contournées dans des résidences privées après le décès de la première victime du coronavirus au Québec. Dans certains établissements, les cafétérias demeurent des lieux de rassemblement, les personnes âgées étant toujours autorisées à y prendre leur repas en groupe, a appris Le Devoir.

« Une cafétéria, c’est l’équivalent d’un restaurant. Ça n’a aucun bon sens de continuer à les laisser se réunir là », dénonce Francis*, dont les parents sont hébergés dans une résidence pour aînés de l’Estrie.

Jeudi soir, son père et sa mère lui ont confié être soulagés s’ils en venaient à manquer de provisions puisqu’il est toujours possible d’aller prendre un repas avec les autres résidents à la cafétéria de l’établissement.

« Mes parents, s’ils attrapent la COVID-19, c’est sûr qu’ils ne s’en remettent pas », s’émeut Francis. « Les restaurants sont fermés depuis déjà une semaine et eux ils peuvent manger dans une salle bondée de personnes à risques », se désole-t-il, d’autant plus que Mariette Tremblay, la première victime du virus en sol québécois était, tout comme ses parents, hébergée dans une résidence pour aînés. La situation est loin d’être unique, a pu constater Le Devoir.

La belle-mère de France*, qui est hébergée dans une résidence de Québec, vit la même chose. « Elle doit encore descendre prendre son repas avec les autres résidents et il y avait quelqu’un à sa table qui toussait à moins d’un mètre d’elle », raconte France. « Disons que c’est contradictoire avec les recommandations du Dr Arruda », souligne-t-elle.

Pourtant, depuis plus d’une semaine, le premier ministre, François Legault, et le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, exhortent les Québécois à se tenir à au moins un mètre de distance les uns des autres.

Or, Le Devoir a pu confirmer qu’aucune directive spécifique au service des repas en résidence privée pour aînés n’a été diffusée.

Les directives formulées par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) encouragent les établissements à diminuer le nombre de résidents par table ou encore à utiliser une table sur deux pour respecter la distance d’un mètre entre les résidents, mais l’application de cette mesure varie d’un endroit à l’autre.

 On va faire des vérifications parce que c’est vraiment important de ne pas se rassembler et aller manger ensemble

« Les personnes de 70 ans et plus devraient prendre leurs repas dans leur appartement ou dans leur chambre. Pour les autres résidents, si les repas sont pris dans des lieux communs, il est important de réunir le moins de personnes possible dans un même lieu », indique le MSSS.

Questionné à cet effet lors de son point de presse devenu hebdomadaire, le premier ministre Legault a cédé vendredi la parole à la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. « On va faire des vérifications parce que c’est vraiment important de ne pas se rassembler et aller manger ensemble », a indiqué la ministre McCann.

Celle-ci a par ailleurs admis que le respect des mesures visant les personnes âgées demeure un des principaux défis actuellement.

« Je suis en contact avec Marguerite Blais ; puis, on le sait que c’est un gros changement […] ; il y a certains endroits où [les recommandations] ne sont pas encore comprises », a-t-elle admis.

 

Resserrer la vis

Faute de collaboration, il faudra resserrer la vis autant aux gestionnaires des établissements qu’aux aînés, estime le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA).

« On ne serait pas supposé d’entendre de telles histoires. Nous, on recommande à tous nos membres certaines choses, mais c’est certain que, si ce n’est pas obligatoire, on ne peut pas aller plus loin », souligne Yves Desjardins, porte-parole du RQRA.

En plus des repas en groupe, M. Desjardins signale avoir eu vent d’aînés qui réussissent à continuer à voir leurs proches.

« Il y a des gens qui essaient de déjouer les consignes. On dirait qu’ils ne comprennent pas la gravité d’une pandémie », se désole-t-il.

Selon M. Desjardins, il ne faut pas lésiner sur les moyens pour éviter des désastres humains, comme ceux rapportés en Colombie-Britannique où sept aînés d’une même résidence sont morts à la suite d’une éclosion de la COVID-19.

« Plus les gens vont respecter les consignes, plus on va réussir à protéger nos aînés », insiste M. Desjardins.

L’écart dans l’application des recommandations gouvernementales est souvent dû au fait qu’il existe différentes catégories de résidences, explique Philippe Voyer, professeur à la faculté des sciences infirmières de l’Université Laval.

Mes parents, s’ils attrapent la COVID-19, c’est sûr qu’ils ne s’en remettent pas

« Le domaine de l’hébergement des aînés est un domaine qui est très étendu et où on retrouve différentes catégories de résidences », rappelle M. Voyer. « Il y a des gestionnaires qui ont davantage de moyens et qui réagissent plus rapidement que d’autres », ajoute-t-il.

Aux établissements du Groupe Édifio, propriétaire de la résidence Eva, où est décédée Mariette Tremblay, les consignes ont été renforcées.

« Je crois que la Santé publique va ajouter de nouvelles directives dans les résidences pour aînés en fonction des connaissances acquises à EVA », souligne Charles Godcharles, président du Groupe Édifio.

Pour l’instant, les salles à manger du Groupe Édifio fonctionnent sur le principe d’une personne par table, à moins que ce ne soit un couple.

« La disposition des tables et des chaises fait donc en sorte de garder plus de 6 pieds de distance entre chaque personne », mentionne M. Godcharles. Il précise cependant qu’aux résidences Eva, tous les repas sont désormais apportés dans les chambres.

En fin de journée vendredi, le cabinet de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, a réagi en disant qu’« une directive devrait être envoyée sous peu afin de clarifier les consignes selon la réalité des résidences pour aînés ».

* Les noms ont été modifiés par souci de confidentialité. 

5 commentaires
  • Joël Tremblay - Abonné 21 mars 2020 03 h 17

    Intéressant, maintenant nous avons une justification pour ne pas aller voir les aînés

    Ok, je ne minimise pas, mais il faut réaliser que la comparaison avec un restaurant est plus que boîteuse.

    Les gens sont toujours pressé.e.s de se plaindre de la façon dont leurs parents sont "traités", mais je serais curieux de savoir combien de fois par mois la personne dans l'article rend visite à ses parents...

    Dans un resto, tout plein de gens, arrivés de n'importe-où arrivent et sortent, dans une résidence de persones âgées, je peux vous GARANTIR qu'il n'y a pas tant de visites de l,extérieur... à part le personel et les livraisons, il n'y a pas beaucoup de visite.

    D'autre part, la bouffe est préparée dans la même cuisine et livrée par un groupe limité de personnes, est-ce que tous les moyens de propagations sont contrôlés?

    Bref, comme mentionné, il ne faut pas minimiser, mais il faut aussi avoir un certain discernement.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 mars 2020 08 h 22

    Là aussi!

    Je viens de lire un article d'aujourd'hui sur le passage aux frontières auquel il n'est pas possible de faire un commentaire. C'est ahurissant de constater que dans ce Dominion tout marche de travers! Les gouvernants sont trop nombreux a prendre des décisions qui changent sans arrêt et dont les conséquences ne sont visiblement pas évaluées, encore moins contrôlées! Bref, nous avons des personnes dont le jugement est défaillant et ne voient pas plus loin que leur bout du nez!
    Au pays de la piastre, j'ai connu ça en arrivant il y a bien longtemps ici, rien n'a changé depuis des lustres! Il serait temps d'inverstir ces lieux où les personnes âgées, particulièrement sous l'emprise du virus, ne peuvent que subir leur sort! C'est inhumain et criminel de ne pas veiller à leur santé personnelle! Les gestionnaires ou propriétaires devraient être emprisonnés lors de perquisitions spontannées, à l'improviste! Et ils sont combien comme cela à profiter des gens pris dans la tourmente? Le Québec doit lui-aussi prendre des mesures de guerre si nécessaire!

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 21 mars 2020 11 h 37

    Les résultats italiens

    Il me semble clair que les décisions québécoises, en ce qui concerne les septuagénaires, repose exclusivement sur des résultats obtenus en Italie (résultats challengés depuis d'ailleurs) : la mortalité est plus élevée chez ces derniers. Cependant, on rapporte aussi que les mourants sont aussi victimes d'autres affections, gastriques, pulmonaires, cardiaques. Ces dernières caractérisiques ne sont pas considérées ici.
    https://theconversation.com/why-are-older-people-more-at-risk-of-coronavirus-133770

    De plus, il n'y pas de coronavirus québécois. Le virus est importé via des voyages à l'étranger de citoyens et autres résidents du Québec. Les clients des CHSLD n'ont pas à se battre contre le virus. Car dans leur espace de vie, ils sont normalement en milieu clos, absent de coronavirus. Il faut l'intrusion d'un infecté pour y introduire le virus. Ainsi, les septuagénaires ne sont pas per se vulnérables, même si leur système immunitaire peut être partiellement défaillant.

    Ceci vaut aussi pour d'autres habitants du Québec. Dans mon village, il n' y a pas d'infectés. Nous sommes confinés mur à mur.

    Les prévisions du nombre de cas sont basées sur des pourcentages farfelus. Le ministère de la santé devrait demander à des statisticiens de comparer l'évolution de la maladie au Québec à celle de l'Italie, par exemple. Alors et alors seulement nous aurons un paranoma québécois valide.

  • Martine Lagacé - Inscrite 21 mars 2020 13 h 39

    Les recommandations pour les aînés encore contournées dans les résidences privées

    Chère Madame Pineda,

    J'aimerais d'abord vous remercier de votre article qui appelle certainement à une plus grande prise de conscience quant à l'importance, voire l'urgence de démontrer une solidarité envers les personnes aînées qui sont parmi les plus vulnérabilisées devant ce virus. Les médias ont un rôle d'éclaireur tellement essentiel dans le contexte actuel. Or, plus cette crise évolue, plus, personnellement, mais aussi comme chercheure en gérontologie sociale, je suis heurtée de constater combien la prise de conscience est encore difficle à faire pour certains citoyens (c'est-a-dire celle de rester chez soi dans la mesure du possible, de maintenir une distance sociale lorsque l'on doit absolument sortir); le but étant de stopper la propagation rapide de ce virus. Or, pourquoi cette résistance de la part de certains, pourquoi une certaine nonchalance devant les mesures à respecter. J'en suis à me demander si le fait de que ce sont surtout des aînés qui sont frappés par le Covid-19 n'explique pas en partie cette nonchalance. Les constats que vous faites dans votre article sont, hélas, désolants. Comment peut-on penser que des aînés (les premières cibles du virus) puissent encore manger ensemble dans une même salle? Dans aucun cas, on ne pourrait imaginer à l'heure actuelle, des enfants se cotoyant dans une garderie (qui sont d'ailleurs fermées). Comment expliquer que des personnes (jeunes et adultes) continuent leur vie, quasi normale, alors que leurs parents, leurs grands-parents sont sur la ligne de feu. Comme société, cela interpelle la place, le rôle, l'attachement et le respect que nous portons envers les aînés. Ils sont la mémoire et l'histoire. En Italie, la majorité des villages du nord ont quasi perdu ce fil conducteur de l'histoire. Cette quasi indifférence de celles et ceux qui continuent leur vie "normale" par les temps qui courent témoigne, en ce me concerne, d'une forme d'âgisme caché, mais qui filtre de plus en plus depuis les derniers jours.

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 mars 2020 07 h 47

    Où s'arrête la prudence et commence l'hystérie ?

    Si on lit les médias sociaux, il ne fait pas de doute qu'on est en train de sombrer dans l'hystérie collective et le ciblage de boucs-émissaires, ici les aînés. J'ai un proche qui est dans une résidence pour aînés et justement en ces temps troubles, il fallait la transférer à une résidence pour semi-autonomes. Dans les résidences et à l'hôpital, les mesures de protection ont été mises en place dès les débuts et ce que j'ai vu ce sont des mesures très strictes où personne de l'extérieur peut entrer dans ces résidences.

    Parce que mon proche vient d'être amenée dans une nouvelle résidence, elle est en quatorzaine, dans sa chambre, sans pouvoir en sortir. Donc, dans une résidence où les normes ont été mises en place dès les débuts, il est clair que la pandémie n'est pas entrée car il n'y a pas de souche québécoise et que l'infection vient des voyageurs venant de l'étranger. En d'autres mots, le risque pour les aînés en résidence d'attraper le virus est minime, qu'ils et elles mangent ensemble ou pas, sauf s'il y a eu un bris de l'étanchéité des mesures de protection par un membre du personnel ou un visiteur non autorisé. Où j'ai été, les risques d'un tel bris sont presqu'inexistants, les entrées étant sévèrement contrôlées.

    Ce qui me frappe, c'est la hargne contre les aînés qu'a provoquée le PM Legault, probablement bien involontairement. Il n'y a aucune autre endroit au monde, à ma connaissance, où on a ostracisé les gens de 70 ans et plus. Ailleurs, ou bien tout le monde est confiné ou bien ce sont les porteurs potentiels de la maladie qui sont confinés. Dans un confinement général, les gens peuvent aller à l'épicerie et à la pharmacie alors qu'ici les aînés qui ne sont pas en résidence sont laissés à eux-mêmes et on ne saura jamais combien d'entre eux sont morts dans leurs maisons, du virus ou autres causes. On parle même d'utiliser les policiers contre nos aînés. On dit que les chemins de l'enfer sont pavés de bonnes intentions...