La DPJ est devenue «ingérable», dit le Dr Julien

Selon le docteur Gilles Julien, les 45 centres de pédiatrie sociale du Québec, qui travaillent directement avec la communauté, devraient être un service de première ligne qui permettrait de désengorger la DPJ.
Photo: iStock Selon le docteur Gilles Julien, les 45 centres de pédiatrie sociale du Québec, qui travaillent directement avec la communauté, devraient être un service de première ligne qui permettrait de désengorger la DPJ.

Réagissant à la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie, le docteur Gilles Julien plaide pour le désengorgement de cet organisme en privilégiant la première ligne, soit celle des centres de pédiatrie sociale.

« La mise en tutelle, ce n’est pas une mauvaise mesure, mais ce n’est pas suffisant, c’est une goutte d’eau dans l’océan », affirme le célèbre pédiatre social, président de la Fondation Dr Julien en entrevue au Devoir.

Selon lui, la DPJ est devenue « ingérable » en raison du nombre de signalements qui créent un effet d’entonnoir. « Une grande partie de ces signalements ne sont pas du ressort de la DPJ, mais du milieu de vie de l’enfant », explique-t-il. Ainsi, il soutient que la DPJ devrait intervenir « en dernier recours », pour des cas de négligence extrême comme celui des enfants de Granby qui sont restés dans des conditions insalubres pendant cinq mois avant que l’organisme n’évalue leur cas.

« En ce moment, quand les gens constatent de la négligence, leur seule option, c’est de se tourner vers la DPJ, alors que les organismes du milieu, comme les centres de pédiatrie sociale, ont un lien de confiance avec les familles et peuvent évaluer la situation et les besoins de l’enfant et offrir des services rapidement », plaide-t-il.

Les ressources sont épuisées et à chaque fois que de nouveaux cas font les manchettes, ça en remet une couche : plus personne ne veut travailler là…

Il estime que les 45 centres de pédiatrie sociale du Québec, qui travaillent directement avec la communauté, devraient être un service de première ligne pour ces familles, ce qui permettrait de désengorger la DPJ.

« Plusieurs cas relèvent de ce qu’on appelle la négligence situationnelle : l’homme perd son emploi, ça va mal avec sa femme, les enfants pleurent, il perd patience… C’est quelque chose qui peut se régler facilement si on accompagne la famille, on leur trouve du répit, des situations temporaires, comme aller chez les grands-parents. C’est l’idée de la communauté qui prend soin de ses enfants et pas seulement de dire : on va appeler la DPJ. »

En ce moment, plusieurs de ces situations se détériorent ou dérapent, juge-t-il, car la DPJ n’arrive pas à faire une analyse dans les temps requis.

Les centres de pédiatrie sociale, qui reçoivent des subventions de Québec, pourraient prendre en charge les cas moins lourds et laisser la DPJ s’occuper des cas qui demandent une expertise plus pointue, plaide le docteur Julien.

 

Avec les parents

Les centres de pédiatrie sociale travaillent avec des médecins, des travailleurs sociaux et des avocats. « On va faire une évaluation assez large de l’ensemble des besoins de l’enfant, des droits bafoués et des problématiques médicales, explique le Dr Julien. Si le père a perdu son emploi, on va explorer avec l’avocat la raison pour laquelle il a perdu son emploi. Il va rencontrer la famille pour voir comment il peut intervenir avec l’employeur. C’est la même chose pour un enfant qui vit dans un logement insalubre. Si on pense qu’un enfant est malade en raison de la toxicité du logement, notre avocat va rentrer en ligne de compte. On va jouer sur tous les plans en même temps pour avoir une image claire et nette de la situation très rapidement. On va monter un plan d’action intégré avec les parents et l’enfant, qui sont toujours présents. On travaille avec eux, on les intègre, jamais dans une perspective de les rendre coupables. »

Mais tout n’est pas parfait, reconnaît-il. En effet, plusieurs organismes, que ce soit le CLSC, l’école ou les services de garde, travaillent encore en silo. « On est encore dans cette mentalité de clocher qui nuit à protéger les enfants dans notre communauté. Pour que ça fonctionne, il faut que tout le monde travaille ensemble. »

Selon lui, les cas de mauvaise gestion de la DPJ qui sortent dans les médias ne sont que « la pointe de l’iceberg ». Dans ces circonstances, la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie n’est pas une panacée.

« Peut-être que cette DPJ sera mieux gérée, mais en même temps, c’est quasiment une tâche impossible : les ressources sont épuisées et à chaque fois que de nouveaux cas font les manchettes, ça en remet une couche : plus personne ne veut travailler là. Il faut redorer le blason de la DPJ et je pense qu’on peut le faire en leur redonnant un rôle d’expertise. »

Mise sous tutelle en Estrie

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a nommé Richard Deschamps comme « mandataire spécial chargé du dossier de la protection de la jeunesse en Estrie ». Dans un communiqué de presse, publié vendredi en fin de journée, le ministre précise que celui-ci « aura pour mandat d’apporter tous les correctifs jugés nécessaires pour régulariser la situation rapidement à la DPJ du CIUSSS de l’Estrie ». Il devra notamment trouver des solutions au problème des listes d’attente et des délais. Son mandat prendra effet le 9 mars pour une durée indéterminée. Richard Deschamps est travailleur social et éducateur spécialisé de profession. Il a occupé plusieurs postes de gestion au sein du réseau de la santé. Il est actuellement p.-d.g. du Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Centre.
10 commentaires
  • Sylvain Fortin - Abonné 7 mars 2020 00 h 58

    Non à la privatisation des services

    Le Dr Julien se fait opportuniste en profitant de la situation de la DPJ pour mousser ses centres de pédiatrie sociale. Le gouvernement du Québec ne doit pas sous-traiter ses responsabilités au privé. Quand le Dr Julien dit que personne ne veut travailler à la DPJ je lui rappelle que pas plus tard que l'an dernier plusieurs anciens employés et gestionnaires de sa fondation ont confié avoir quitté son organisme en raison d’un climat de travail difficile, voire toxique à cause de lui. La solution n'est pas là. Elle est vers une rénovation majeure de la DPJ.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 7 mars 2020 14 h 29

      Il faut remettre un travailleur social par école, comme avant!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 mars 2020 03 h 45

    … AILLEURS-AUTREMENT !

    « Réagissant à la mise en tutelle de la DPJ de l’Estrie, le docteur Gilles Julien plaide pour le désengorgement de cet organisme en privilégiant la première ligne, soit celle des centres de pédiatrie sociale. » (Jessica Nadeau, Le Devoir)

    Bien sûr que certes, sauf que les CPS ne possèdent pas suffisamment d’expertise pour répondre, non pas au « désengorgement », mais aux problématiques soulevés par la Loi sur les DPJ ; des problématiques dépassant le mandat desdits CPS !

    De plus, il est bien de se redire que ce qui s’est passé avec la Tragédie de Granby relève moins du panier de services que de la « mentalité-culture » de milieu à REPENSER comme …

    … AILLEURS-AUTREMENT ! – 7 mars 2020 -

  • Hélène Lecours - Abonnée 7 mars 2020 08 h 59

    Des gestionnaires

    Des gestionnaires qui "gestionnent" on en trouve à tous les coins de rue. Pourquoi n'y a -t-il pas autant de personnes sur le terrain, vraiment sur le terrain, pour aider les familles et les enfants en difficulté ? Pourquoi faut-il que "le communautaire" s'occupe de tout à bas coùts ? On ne veut pas payer du personnel à temps plein, ni même à temps partiel pour être là, vraiment là. On trouve des gros diplômes à gros salaires pour occuper les bureaux, les si nombreux bureaux, et on élimine le personnel qui gère autre chose que l'argent.

  • Hélène Lecours - Abonnée 7 mars 2020 08 h 59

    Des gestionnaires

    Des gestionnaires qui "gestionnent" on en trouve à tous les coins de rue. Pourquoi n'y a -t-il pas autant de personnes sur le terrain, vraiment sur le terrain, pour aider les familles et les enfants en difficulté ? Pourquoi faut-il que "le communautaire" s'occupe de tout à bas coùts ? On ne veut pas payer du personnel à temps plein, ni même à temps partiel pour être là, vraiment là. On trouve des gros diplômes à gros salaires pour occuper les bureaux, les si nombreux bureaux, et on élimine le personnel qui gère autre chose que l'argent.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 7 mars 2020 09 h 33

    Vivement une première ligne pour la santé et d’assistance aux enfants: Accessible 24h/7j/Gratuite/Publique

    Depuis des années, c’est le même constat: « l’engorgement » des services d’urgence en Santé, mais aussi pour la protection et l’assistance aux besoins des enfants et des adolescents. Les urgences des hôpitaux débordent en accueillant tout le monde en même temps. Il en est de même avec la DPJ qui de son côté, doit répondre à toutes les requêtes... Rien de surprenant qu’il n’y arrive pas!

    Originalement les CLSC ont été conçus pour jouer un rôle, au sein de la communauté et des quartiers urbains à jouer ce rôle de services sociaux et de soins de santé EN PREMIÈRE LIGNE! Or, les CLSC continuent de le faire A TEMPS PARTIEL... Ce sont les parents pauvres dans un systême qui construit à coup de milliards des SUPER hôpitaux, gigantesques et raffinés dans la technologie pour traiter les maladies chroniques...

    Il serait temps de redonner aux CLSC TOUTES les ressources humaines pour couvrir 24 heures sur 24 les soins de premières lignes,de concert aux besoins d’assistance à des enfants, signalés au 911, à la police ou par des organismes (écoles, centres récréatifs, CPE, garderies). Évidemment, pour que les CLSC puissent intervenir dans une optique de première évaluation et de soins adéquats... ils doivent obtenir les ressources humaines nécessaires et être accessibles et capable intervenir 24h sur 24h!

    Ainsi, suite à un signalement motivé par les services sociaux des CLSC pour pour poursuivre une enquête, la DPJ pourrait prendre en charge les situations plus problématiques d’enfants et d’adolescent.es qui sont ou qui doivent être séparés des parents.