Roman Polanski, le point de bascule

Avant la cérémonie des César, Adèle Haenel a affirmé que «distinguer Polanski [serait] cracher au visage de toutes les victimes».
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Avant la cérémonie des César, Adèle Haenel a affirmé que «distinguer Polanski [serait] cracher au visage de toutes les victimes».

Au-delà des remous immédiats provoqués par la dernière cérémonie des César — le prix décerné à Roman Polanski, la sortie de la salle d’Adèle Haenel —, c’est le rapport de la France aux questions d’inconduites sexuelles qui a été mis en lumière cette semaine. Et malgré des signaux contradictoires, la polémique Polanski marque minimalement le début d’un tournant. Éclairage.

Longtemps, il ne fallait pas chercher bien loin en France pour trouver d’ardents défenseurs du cinéaste Roman Polanski. Les ministres de la Culture montaient eux-mêmes au front.

« Si le monde de la culture ne soutenait pas Polanski, ça voudrait dire qu’il n’y a plus de culture dans notre pays, disait par exemple Frédéric Mitterrand en 2009. Je pense que tous les Français doivent être avec Polanski dans cette épreuve. »

L’épreuve en question ? Roman Polanski venait d’être arrêté en Suisse et était menacé d’extradition vers les États-Unis, où il est toujours poursuivi pour le viol d’une fille de 13 ans survenu en 1977 (Polanski avait plaidé coupable de détournement de mineure, mais il avait fui la justice américaine avant de connaître sa sentence). C’est cette affaire qui est au cœur des polémiques qui entourent Polanski depuis.

En janvier 2017 — quelques mois avant que n’émerge le mouvement #MeToo —, sa nomination comme président de la cérémonie des César avait ainsi soulevé un vif débat, dans lequel une autre ministre de la Culture (Audrey Azoulay) s’était portée à sa défense.

De Roman Polanski, elle soulignait donc qu’il était « un cinéaste de très grand talent, honoré de multiples César ». Des faits qui lui sont reprochés, Mme Azoulay avait fait valoir qu’ils étaient certes « particulièrement graves », mais également « très anciens ».

Or, depuis, plusieurs autres femmes ont accusé Roman Polanski de viol ou d’agression sexuelle. Et à la tête du ministère de la Culture, le discours a changé du tout au tout.

Selon le ministre en poste, Franck Riester, l’obtention par Polanski du César de la meilleure réalisation représente aujourd’hui un « mauvais signal envoyé à la population, aux femmes, à toutes celles et tous ceux qui se battent contre les agressions sexuelles et sexistes ».

Écho

Le malaise créé par les 12 nominations obtenues par le dernier film de Polanski a été amplifié cette année par la prise de parole de l’actrice Adèle Haenel. En novembre dernier, celle-ci a dévoilé qu’elle avait été victime d’agression sexuelle de la part du réalisateur Christophe Ruggia — elle avait entre 12 et 15 ans au moment des faits allégués.

Pour plusieurs, c’est par ce témoignage que le mouvement #MeToo s’est véritablement incarné en France — deux ans après son émergence en Amérique du Nord, dans la foulée des enquêtes autour du producteur Harvey Weinstein.

C’est dans ce contexte qu’avant la cérémonie des César, Adèle Haenel a affirmé que « distinguer Polanski [serait] cracher au visage de toutes les victimes ». Et c’est le climat qui explique qu’elle s’est éjectée de son siège quand le réalisateur franco-polonais a remporté le prestigieux prix. « La honte ! » a-t-elle lancé en quittant la salle « à la guerrière », comme le définira par la suite l’écrivaine Virginie Despentes dans un texte explosif publié par Libération.

Largement relayée, la tribune de Despentes a intensifié l’écho du geste d’Adèle Haenel. « La plus belle image en 45 ans de cérémonie — Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous [les “puissants”] applaudit. Et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde », écrivait Despentes.

Il faut toutefois noter que la contre-réaction a elle aussi été vive. Entre autres répliques marquantes, on trouve celle de la directrice de la rédaction de Marianne, Natacha Polony, qui a ressenti « colère, indignation, dégoût » en lisant le texte de Despentes, qui décrit selon elle un « monde parallèle dans lequel les « dominants » violeraient impunément ». Ou encore les mots de l’écrivain Tahar Ben Jelloun, membre du jury Goncourt (où siégeait jusqu’à récemment Virginie Despentes) : « Elle était juste en colère. »

Un jalon

Entre ces deux mouvements poussés par des forces contraires, que comprendre ? La philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie est elle-même ambivalente. « Ce n’est pas comme si nous [les Français] venions de découvrir ça tout d’un coup. Il y a eu depuis 2017 une forte mobilisation sur les violences faites aux femmes. Mais il faut faire une distinction entre une mobilisation féministe et des conséquences » concrètes, dit-elle, en soutenant que « l’étape juridique et politique de #MeToo » n’a pas encore eu lieu en France.

Toutefois, « ce qui vient de se passer avec Roman Polanski signale que quelque chose s’est débloqué », ajoute-t-elle. La professeure de science politique parle ainsi d’un « jalon sur le chemin de la prise de conscience » de la société française sur l’importance des questions d’agressions sexuelles, où elle note que la France « a un peu de retard sur l’Amérique du Nord ».

« On vient d’assister à une sorte de basculement », estime pour sa part Éric Fassin, professeur de sociologie à Paris et chercheur au Laboratoire d’études de genre et de sexualité. Il évoque l’affaire DSK — du nom de l’ancien économiste Dominique Strauss-Kahn, dont la carrière a déraillé en 2011 à la suite d’une accusation d’agression sexuelle — pour illustrer qu’il est normal que ce type de mouvement s’accompagne d’une résistance. Comme en 2011, « il y a aujourd’hui des gens qui ne se rendent pas compte que quelque chose vient de basculer et qui font des déclarations embarrassantes. Mais je crois que, très rapidement, on va voir que la [victoire de Polanski aux César] deviendra du point de vue de la représentation collective une défaite. Et on va penser : comment a-t-on pu dire des choses pareilles  » ?

M. Fassin note que le même mécanisme a joué dans le dossier de l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, qui fut longtemps protégé et célébré par le milieu littéraire. « Aujourd’hui, tout le monde s’étonne qu’on ait pu dire des choses comme ça sans sursauter. On se rend compte subitement qu’on n’est plus dans le même monde, et que ce qui était normal est devenu aberrant. »

Pour le sociologue, l’affaire DSK a permis de commencer à fissurer « l’opposition France-Amérique » où la « culture de séduction à la française » était mise en contraste avec la « guerre des sexes » qui sévissait en Amérique. « Je le dis avec ironie », précise celui qui parle du scandale Strauss-Kahn comme du point de départ de la « fin de l’exception sexuelle » française.

Mais cet épisode a aussi provoqué un « renversement » qui a mis la table à #MeToo, pense Éric Fassin. « Dans les deux cas, il s’agit d’hommes puissants [qui sont visés]. Il y avait jusque-là en France un discours qui consistait à dire que la violence contre les femmes, c’était dans les banlieues, dans les classes populaires et étrangères, etc. On est passé “des autres” anonymes à des figures dominantes, et c’est ce qui a rendu possible ce qui se passe avec Polanski. »

Aristocratique

C’est peut-être aussi ce qui explique la forte réaction anti-Haenel ou anti-Despentes de cette semaine. « On voit bien qu’il y a un retour de bâton, estime Camille Froidevaux-Metterie. Et c’est inquiétant. On aurait pu espérer un grand soulèvement, une prise de conscience complète. Mais ce qu’on lit, ce sont des attaques contre celles qui ont osé s’exprimer. On délégitimise, on critique : c’est une mécanique assez classique, mais je suis estomaquée de voir que c’est à ce point. »

Mme Froidevaux-Metterie remarque à cet effet que le milieu « culturel est dans la grande tradition française : très aristocratique ». « On se drape dans l’orgueil d’être la patrie des droits de l’homme, alors qu’on est une société inégalitaire où la logique aristocratique fonctionne à plein, où la puissance de l’argent verrouille le système. »

N’empêche : malgré ces résistances, Éric Fassin se dit convaincu que les plaques tectoniques sont en mouvement. Et que s’il est « clair que certains basculent vers le passé, Adèle Haenel et les autres ouvrent un chemin vers autre chose ».

5 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 7 mars 2020 04 h 09

    Un tsunami

    Certaines personnes ne réalisent pas l'ampleur du tsunami qui se prépare et va tout balayer sur son passage. Ça va être très réjouissant de les voir tomber en bas de leur tour d'ivoire. Ça me donne le goût de vivre assez vieux pour voir ça de mes propres yeux.

  • Céaime Aime - Inscrit 7 mars 2020 09 h 02

    Un peu d'histoire...

    En 1495, Savonarole, alors à la tête de la ville de Florence crée les premières brigades d’enfants grâce à qui il impose sa vision dictatoriale. Il incite ceux-ci à dénoncer ce qu’il croit être de vrais péchés. Ces enfants forment des patrouilles dont l’unique but est de rapporter au maître les déviances sexuelles des uns et les vices de jeux des autres et aussi le gaspillage des puissants. Il brûlera dans un énorme bûché tout ce qu’il conçoit comme péché de vanité, les livres de Boccace, les écrits de Pétraque, des colifichets, des parures de femmes et d’hommes riches, des jeux, des tableaux de maître et des instruments de musique. Tout ce qu’il considère comme moralement inacceptable y passera avec un fanatisme digne des nouvelles moeurs de 2020. Il sera condamné, brûlé à son tour, après avoir été pendu par le Pape Alexandre VI, un Borgia qui avait une autre conception des libertés humaines et de la corruption, un peu le Trump des Papes.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 mars 2020 18 h 42

    Mais! Quel sort réserve-t-on aux midinettes?



    Que deviendront ces jeunes filles qui d'habitude usaient de leur charme pour mousser leur ascension sociale, devront-elles se résoudre à contracter des mariages d'argent?

  • Gilles Gagné - Abonné 7 mars 2020 21 h 43

    Votre texte est très intéressant M. Bourgault-Côté de même que les liens inclus. Cette phrase dans l'article de Marianne est particulièrement d'actualité: <<Celles qui ont confisqué le beau mot de féminisme pour en faire l’instrument d’une revanche et non celui d’une émancation, n’ont pas le monopole du discours sur les rapports hommes-femmes.>>

  • Yves Laframboise - Abonné 8 mars 2020 11 h 51

    Ah bon...

    Je vous encourage à lire dans la revue Causeur l'article de Jean-Paul Bighelli (Le degré zéro de la littérature et du cinéma,, 2 mars 2020) où Virginie Despentes et Adèle Haenel en prennent pour leur rhume.

    Pour ma part, j'avais écouté une entrevue en profondeur faite par Edwy Plenel (Médiapart) avec Adèle Haenel portant essentiellement sur sa relation avec le cinéaste réalisateur du film dans lequel elle avait joué. J'ai été incapable de comprendre en quoi elle avait été abusée, hors le fait d'une attirance sentimentale mutuelle è laquelle le réalisateur avis mis un hola. Des mots, des mots, beaucoup de soupirs, des hochements de tête empathiques de l'interviewer, des réponses embrouillées, des sous-entendus... puis rien. Ce dossier m'est apparu bien fragile ! Pas convaincant du tout.