La voie est libre à Kahnawake et à Listuguj

Environ 75 personnes ont envahi la route 132 et les activistes mohawks ont alors annoncé le démantèlement de la barricade sur la voie ferrée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Environ 75 personnes ont envahi la route 132 et les activistes mohawks ont alors annoncé le démantèlement de la barricade sur la voie ferrée.

Les Mohawks de Kahnawake entament une nouvelle phase de mobilisation plus douce, maintenant qu’ils ont déplacé leur camp entravant la voie ferrée vers un espace vacant au pied du pont Honoré-Mercier. Au moment où la pression diminue — les Micmacs de Listuguj ont également démantelé leur barricade, jeudi — sauront-ils se faire entendre et pleinement exprimer leur soutien aux Wet’suwet’en ?

« Les gens de Kahnawake ne se détournent pas du combat, mais respectent seulement le besoin des Wet’suwet’en de prendre le temps nécessaire pour mener des consultations au sein de leur population et de prendre la meilleure décision pour leur peuple », répond Taiaiake Alfred, ex-professeur de science politique et de gouvernance autochtone à l’Université de Victoria, maintenant gestionnaire du projet sur la gouvernance du Conseil de bande de Kahnawake.

Et puis, « le blocage peut être rétabli à tout moment », estime cet intellectuel né à Kahnawake et dont l’ex-femme et les trois fils sont wet’suwet’en. La décision de déménager le campement est une preuve de la « lecture claire » de la situation par les Mohawks, et pas une instruction des Wet’suwet’en, ajoute-t-il.

 

Signe que les Mohawks veulent s’assurer d’être toujours vus et entendus, ils faisaient éclater des feux d’artifice jeudi soir, en pleine heure de pointe, depuis leur nouveau campement.

Les autorités traditionnelles de Kahnawake invoquent aussi que la décision de déplacer le camp où il ne perturbera plus la circulation ferroviaire donnera la marge de manoeuvre nécessaire au peuple wet’suwet’en pour évaluer l’entente de principe conclue dimanche dernier avec les gouvernements fédéral et britanno-colombien. Celle-ci concerne les droits territoriaux des Wet’suwet’en, mais pas directement le gazoduc Coastal GasLink.

Nous serons ici aussi longtemps que les Wet’suwet’en en auront besoin

La déplacement du camp est une « preuve de bonne foi » et « découle de réunions communautaires », a souligné jeudi Joe Deom, le sous-chef du clan de l’Ours, sans toutefois dire un mot sur les pressions politiques de Québec ou d’Ottawa qu’ont certainement subies les autorités de Kahnawake ces derniers jours.

En Gaspésie, les manifestants de la communauté micmaque de Listuguj ont également levé leur campement de résistance, estimant que toutes leurs demandes avaient été comblées. La journaliste de Radio-Canada sur place rapportait en début de soirée, jeudi, que les voies ferrées étaient déjà libres. Ainsi, aucun barrage ferroviaire ne subsiste au Québec, et la police n’est intervenue ni à Kahnawake ni à Listuguj.

Le premier ministre, François Legault, s’est dit « satisfait » que les barricades soient « enfin levées. » « Les effets négatifs qu’ont eus ces blocus, notamment sur les usagers du transport en commun et sur l’économie sont déplorables. Il faut trouver des solutions pour que ça ne se reproduise plus », a-t-il écrit sur Twitter.

Finalement, le déblocage

Pendant tout l’avant-midi de jeudi, il y avait une odeur de déblocage autour de la barricade ferroviaire de Kahnawake. Des véhicules tirant des remorques et une grande camionnette se sont approchés du barrage, où des hommes les ont chargés de bottes de foin et de palettes de bois. Puis, ils ont invité les médias à se déplacer au carrefour entre les routes 132 et Old Malone, à quelques centaines de mètres du barrage.

Vers 13 h 30, une dizaine de véhicules se sont stationnés en travers de la route 132, bloquant aussitôt la circulation sur cet axe majeur de la Rive-Sud. Un groupe d’environ 75 personnes est ensuite arrivé à pied. Beaucoup de femmes, plusieurs manifestants en habits traditionnels, des enfants et même des bébés. À leurs côtés, un tracteur transportait un baril où brûlait un petit feu.

Alors que les files de véhicules s’allongeaient dans chaque direction de la route 132, la manifestante Roxann Whitebean, qui se présente aussi sous le nom de Karonhiarokwas, a lu une déclaration. « Après avoir soigneusement discuté de la stratégie qui serait au plus grand bénéfice des Wet’suwet’en tout en assurant la sécurité des gens de Kahnawake, nous en sommes venus à une décision. Notre décision est de déplacer le feu sur le “carré vert” de Kahnawake, loin des voies ferrées », a-t-elle énoncé.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le cortège s’est rendu en bordure de la route 132, au pied du pont Mercier, où le «feu sacré» sera entretenu jusqu’à ce qu’un règlement intervienne entre Ottawa et les Wet’suwet’en.

« Nous voulons que le feu soit visible pour toutes les personnes empruntant le pont Mercier, a-t-elle poursuivi, pour montrer que nous serons ici aussi longtemps que les Wet’suwet’en en auront besoin. […] En fonction de la manière que le Canada décide d’agir, nous serons prêts à réagir afin de s’assurer que nos droits et nos terres ne soient plus violés. »

Le cortège a ensuite marché quelques minutes pour rejoindre le « carré vert » en question, en bordure de la route 132 (où la circulation reprenait) et au pied du pont Honoré-Mercier. Les manifestants ont déchargé les camions et procédé à une cérémonie autour du feu sacré, qui trouvait son nouveau lit.

Auprès des flammes, le manifestant Timmy Montour n’était pas mécontent du déménagement et de la baisse de pression qui en résulte. Si tout le monde n’était pas admis auprès du barrage ferroviaire, c’était avant tout une question de sécurité. « Il y avait des risques, c’est certain », dit-il, évoquant la possibilité d’une opération policière armée.

À quand la reprise ?

Les activistes de Kahnawake ont donc maintenu leur barrage sur les rails du Canadien Pacifique (CP) pendant 27 jours. Le CP n’a pas répondu à notre demande de réaction sur la levée de la barricade, si bien que le moment de la réouverture à la circulation ferroviaire est toujours inconnu.

Depuis le 10 février, le service sur la ligne de Candiac du service de train de banlieue Exo était également interrompu. « Nous n’avons aucune information de la part du CP indiquant que les trains pourraient circuler dans les prochaines heures », expliquait jeudi en fin d’après-midi Catherine Maurice, une porte-parole d’Exo. La société offrira toujours un service d’autobus à ses usagers vendredi, même dans l’éventualité où les trains pourraient finalement circuler. Dans ce cas, les deux services fonctionneraient en parallèle.

5 commentaires
  • Alain Roy - Abonné 6 mars 2020 07 h 39

    « le blocage peut être rétabli à tout moment »

    Et oui, et quoi d'autre. Nos gouvernements sont à notre image, faibles et timorés. La "démission tranquille" va au delà de la langue. La soumission fait partie de notre identité. Et les milices mohawk l'ont bien compris depuis longtemps. Elles font la loi à tout moment comme bon leur semble, prennent en otage des populations entières, sous couvert de causes dont elles non rien à cirer, mais qui donnent bonne conscience à notre frousse collective.

  • Pierre Rousseau - Abonné 6 mars 2020 08 h 27

    Et maintenant ?

    La crise est une manifestation des impacts du colonialisme canadien envers les peuples autochtones et tant que ce colonialisme durera, on peut s'attendre à des perturbations de ce genre. C'est complètement irresponsable des gouvernements d'avoir laissé pourrir la situation à ce point. Plusieurs commissions d'enquête ont offert des solutions aux gouvernements qui ont TOUS fermé les yeux et les ont ignorées.

    Les recommendations les plus complètes viennent de la Commission royale sur les peuples autochtones (1996) qui en proposait 440 et dont aucune ne fut mise en œuvre... Ce sont vous et moi les contribuables qui avons financé cette commission qui a pris 5 ans pour consulter les gens à l'échelle du pays à coup de millions $ et les gouvernements l'ont ignorée, en particulier les libéraux de Jean Chrétien qui ont pris le pouvoir en 1993.

    Le PM Legault peut bien se faire aller les babines mais il a aussi dans sa poche les recommandations de la Commission Viens qui sont beaucoup moins élaborées que celles de la Commission royale et qui seraient facile à mettre en œuvre immédiatement puisqu'elles sont de la compétence de la province. Il peut continuer à les ignorer et à tenter de gagner du temps mais il peut s'attendre à ce que les nations autochtones du Québec ne restent pas coi et se laissent encore manger la laine sur le dos. S'il veut continuer à semer le vent colonial, il risque de récolter toute une tempête et le projet GNL Québec en est une illustration.

    Si on s'engage dans une véritable décolonisation, on peut avoir une Paix des Braves à l'échelle de la province et du pays, il n'en tient qu'à nous tous d'avoir l'esprit ouvert et d'être de bonne foi en respectant les droits des Premiers Peuples.

  • Bernard Dupuis - Abonné 6 mars 2020 12 h 39

    Un fédéralisme rigide et immuable

    Si le gouvernement d’Ottawa a autant de difficulté à négocier avec les peuples autochtones, c’est que l’attitude de celui-ci ressemble beaucoup à son attitude en regard du Québec. Pourquoi cela fait-il plus de quarante ans qu’il n’y a pas eu une seule conférence fédérale -provinciale? Le Canada a fermé les livres sur le fédéralisme et c’est comme si ce dernier n’avait pas évolué depuis tout ce temps. Nous avons assisté plutôt à l’évolution du multiculturalisme canadien qui cache la doctrine du « one language, one country, one culture ».

    C’est un peu le même phénomène qui s’est répété avec les peuples autochtones. Le rapatriement unilatéral de la constitution en 1982 a permis au gouvernement fédéral de nier la nécessité de négocier avec les peuples autochtones afin de reconnaître leurs droits et de les intégrer dans la constitution.

    Toutefois, parlant de « vent colonial », il faut le reconnaître aussi dans les rangs des Mohawks et des Micmacs eux-mêmes. Ces deux peuples furent les principaux alliés des Britanniques au temps des guerres de conquête. Ils s'adressent exclusivement aux Québécois dans la langue du colonisateur. L’anglais est en fait devenu leur seule langue officielle, même au Québec. Il y a là une contradiction qui n’aide pas les discussions. C’est comme si ces nations autochtones avaient avalisé la doctrine canadianiste qui exclut le français de leurs communications avec les Québécois.

    Bernard Dupuis, 06/03/2020

  • Serge Pelletier - Abonné 7 mars 2020 05 h 29

    Un peu d'histoire... Cela ne fait mal du tout... (partie 1)

    L’histoire officielle du Canada, débuta à Gaspé, un vendredi du 24 juillet 1534, avec l’arrivée de Jacques Cartier. Ainsi, l’histoire nous enseigne que :
    (…) Peu après, Donnacona (chef iroquoien) se rend en canot près du navire français. (…) Puis, des marins s'emparent des deux fils du chef iroquoien. Selon la coutume, on les amènera en France comme preuve que l'on s'est rendu dans un nouveau coin du monde.
    Celui que l'on a considéré pendant longtemps comme « le découvreur du Canada» n'était en fait pas le premier Européen à se rendre sur le territoire de ce qui constitue le Québec actuel. Depuis des décennies, des Français, des Anglais, des Portugais, des Espagnols, des Basques et des Européens du Nord venaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve. (…)
    Les deux autochtones (les fils de Donnacona – chef iroquoien) que Cartier ramène avec lui en France soulèvent de l'intérêt. Ils sont présentés à la Cour, ils apprennent assez rapidement quelques mots de français. (…)En 1535, Jacques Cartier effectue un deuxième voyage au Nouveau-Monde. Grâce aux deux autochtones. Il connaît l'existence d'un fleuve qui lui permettra de pénétrer plus profondément à l'intérieur du continent. (…) Les Français se rendent jusqu'à Stadaconé, qui prendra le nom de Québec au siècle suivant. L'établissement est au centre d'une région que l'on appelle « le royaume de Canada». Ce toponyme étant d'origine iroquoienne et signifiant « amas de petites cabanes ».Après une rapide visite à Hochelaga, un important village autochtone (iroquoien) situé sur l'île de Montréal. (...) Ils retournent vraisemblablement à Tadoussac pour y hiverner. Puis, au printemps suivant (mai 1536), ils retournent en France.

  • Serge Pelletier - Abonné 7 mars 2020 05 h 45

    Un peu d'histoire... Cela ne fait mal du tout... (partie 2)

    (...) Lors de son premier voyage « en Canada» en 1603, Champlain avait promis aux Montagnais de Tadoussac qu'il les aiderait dans leur guerre contre les Iroquois. Six années plus tard, il doit tenir sa promesse. Accompagné de deux autres Français, il se rend en Iroquoisie. Il traverse alors un lac auquel son nom sera attribué: le lac Champlain. La participation des Français aux côtés des Algonquins et des Hurons fera des Iroquois des ennemis irréductibles. À part quelques périodes d'accalmie, commence alors près d'un siècle de guerre et de tension. Il faut cependant remarquer qu'il aurait été impensable que Champlain s'aliène les autochtones avec qui il faisait la traite des fourrures pour s'allier à des nations qui vivaient au loin.
    (...) En effet, si, à l'époque de Jacques Cartier, les régions de Québec et de Montréal étaient occupées par des Iroquoiens, lors de la fondation de Québec, ces derniers avaient quitté la vallée du Saint-Laurent et des nations algonquiennes les avaient remplacés. Leur disparition aurait été due (…) à des guerres (…)"
    Source : Jacques Lacoursière (2014). « Une histoire du Québec », Éditeur Septentrion.

    Lisez bien les extraits ci-dessus, cela est important. Maintenat, vous avez noter:1) Dès 1608 il ne restait plus un seul iroquois dans la vallée du St-Laurent. 2) Les nations algonquiennes avaient gagné SEULES ET SANS AIDE DES EUROPÉENS la guerre contre la nation iroquoienne. 3) Les nations iroquoiennes avaient été repoussées bien au Sud (soit dans le sud du lac Champlain – maintenant aux USA).

    Alors, certaines questions se doivent d’être sérieusement posées sur la chanson de « terre non cédée », d’une part, et d’autre part, comment prendre au sérieux l’affirmation des « mohawks » qui affirment qu’il s’agit de leur terre ancestrale… et que nous sommes des usurpateurs de terre... Alors qu'ils en furent chassés par d'autres nations autochtones, et ce bien avant notre implantation ici. Je passe silence "ce qui était" à Tadousac en 16