Les cellulaires pullulent dans les prisons québécoises

L’introduction de cellulaires dans les établissements de détention, comme celui de Saint-Jérôme, est devenue une activité très payante.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’introduction de cellulaires dans les établissements de détention, comme celui de Saint-Jérôme, est devenue une activité très payante.

Le trafic des téléphones cellulaires dans les prisons québécoises — un marché très lucratif pour certains criminels — est devenu un véritable fléau, le nombre de saisies étant en hausse constante depuis huit ans.

« La problématique ne fait qu’amplifier et plus ça va, plus le marché devient lucratif », soutient Mathieu Lavoie, président national du syndicat des agents de la paix en milieu correctionnel. « Si le gouvernement n’agit pas, il faut s’attendre à ce que le chiffre augmente encore l’an prochain », prévient-il.

En 2019, 510 cellulaires ont été saisis, soit le deuxième plus haut total des huit dernières années selon des données obtenues par Le Devoir en vertu de la Loi d’accès à l’information. « C’est quand même phénoménal. On parle de 510 cellulaires, alors qu’en moyenne au Québec on a environ 5000 personnes incarcérées », souligne M. Lavoie.

   

L’introduction de cellulaires dans les établissements de détention est devenue une activité très payante explique-t-il. « Un cellulaire, ça vaut de 500 $ à 1000 $ [derrière les murs], c’est très lucratif, alors le monde interlope, les gangs de rue ou le crime organisé, ils vont prendre le risque d’en faire entrer parce qu’il y a un marché », dit M. Lavoie.

 

 

La plupart des cellulaires, tout comme les stupéfiants, le papier à rouler et d’autres marchandises, sont introduits à la suite d’une livraison par drone. Parfois, l’appareil se rend directement à la fenêtre de la cellule d’un détenu. « La technologie est tellement avancée que ça permet d’être précis et surtout, on ne parle pas d’appareils achetés dans des grandes surfaces, ce sont des appareils professionnels qui valent cher, parce que c’est tellement profitable qu’ils vont se permettre de prendre des risques », indique M. Lavoie.

Des colis interceptés contiennent parfois jusqu’à 12 téléphones cellulaires selon le registre des interceptions de drones du ministère de la Sécurité publique. En plus des téléphones, des chargeurs, des cartes SIM, des clés USB et des écouteurs figurent sur la liste des objets régulièrement saisis. « Les livraisons par drone, c’est rendu hebdomadaire, parfois même quotidien, alors qu’il y a quelques années c’était un phénomène marginal », rappelle-t-il.

 
510
C’est le nombre de téléphones cellulaires saisis dans les prisons québécoises en 2019 pour une population carcérale de 5000 personnes.

Mesures efficaces

La Direction générale des services correctionnels du ministère n’a pas la même lecture de la situation pour qui l’augmentation des saisies est au contraire un signe de performance. « Il y a effectivement un nombre considérable de téléphones cellulaires saisis, mais cette hausse démontre que nos mesures fonctionnent, que le personnel fait son travail et qu’il est vigilant », mentionne Lyne Benoit, directrice des services administratifs à l’établissement de détention de Saint-Jérôme.

Il y a davantage de fouilles des personnes incarcérées et de leurs effets personnels, ainsi que des lieux, des véhicules, des membres du personnel et des visiteurs, souligne Mme Benoit. « Dès que des renseignements suggèrent qu’une personne incarcérée peut être en possession d’un tel appareil, des fouilles sont effectuées dans le but de le récupérer », explique-t-elle.

Évoquant des motifs stratégiques et de sécurité, Mme Benoit ne peut donner de détails sur les outils technologiques utilisés pour lutter contre la présence d’objets non autorisés comme les cellulaires. Mme Benoit confirme que les brouilleurs d’onde ne sont pas utilisés, puisqu’ils risqueraient d’affecter les communications des services d’urgence, des membres du personnel à l’interne ainsi que les communications sans fil des citoyens demeurant ou circulant à proximité d’un établissement de détention.

Il ne faut pas oublier qu’ils ont 24 heures par jour pour penser à comment faire un mauvais coup

Bien que la possession d’un téléphone par une personne incarcérée ne soit pas une infraction criminelle, les lois et règlements des prisons ne les tolèrent aucunement, insiste Mme Benoit. « Si une personne incarcérée contrevient aux règlements, le comité de discipline pourra lui imposer une sanction », indique Mme Benoit. Or, selon le syndicat, les détenus ne sont pas automatiquement réprimandés lorsqu’un cellulaire est saisi. « Un détenu peut effectivement se retrouver devant un comité de discipline, mais ce n’est pas toujours suffisant pour les dissuader de s’en procurer à nouveau », note M. Lavoie. « Il ne faut pas oublier qu’ils ont 24 heures par jour pour penser à comment faire un mauvais coup », ajoute-t-il.

Il rappelle qu’avec un cellulaire entre les mains, un détenu peut continuer à contrôler ses opérations criminelles à distance ou encore communiquer avec des victimes. En janvier dernier, TVA Nouvelles avait révélé qu’un homme qui a plaidé coupable au meurtre de son ex-conjointe était non seulement actif sur les réseaux sociaux en prison, mais il a aussi pu développer une nouvelle relation avec une femme. Le cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, avait réagi en indiquant trouver la situation « inacceptable ». Le cabinet avait également souligné qu’une enquête avait été ouverte par l’établissement où est détenu le meurtrier.

« Quand j’entends le bureau de la ministre dire que ça n’a pas d’allure, alors que nous, ça fait plus de quatre ans qu’on le décrit aux autorités ministérielles, c’est certain que je trouve qu’il y a une certaine forme d’hypocrisie. C’est comme si on découvrait à peine aujourd’hui que les détenus sont actifs sur les réseaux sociaux », déplore M. Lavoie.

Mercredi, le cabinet a indiqué ne pas vouloir commenter davantage la présence des cellulaires en prison.

4 commentaires
  • René Pigeon - Abonné 5 mars 2020 08 h 48

    Les gardiens de miradors ne trouvent pas faisable de tirer sur les drones à la carabine, semble-t-il.

    « La plupart des cellulaires, tout comme les stupéfiants, le papier à rouler et d’autres marchandises, sont introduits à la suite d’une livraison par drone. Parfois, l’appareil se rend directement à la fenêtre de la cellule d’un détenu. « La technologie est tellement avancée que ça permet d’être précis et surtout, on ne parle pas d’appareils achetés dans des grandes surfaces, ce sont des appareils professionnels qui valent cher, parce que c’est tellement profitable qu’ils vont se permettre de prendre des risques », indique M. Lavoie. (…) « Les livraisons par drone, c’est rendu hebdomadaire, parfois même quotidien, alors qu’il y a quelques années c’était un phénomène marginal », rappelle-t-il. »

    Les gardiens de miradors ne trouvent pas faisable de tirer sur les drones à la carabine.

  • Michel Héroux - Abonné 5 mars 2020 09 h 30

    Comment faire ?

    Je n'ai pas de recette magique por contrer le trafic de cellulaires en prison. Mais si on rendait le signal pratiquement nul autour et dans les prisons, ça en bserait pas une façon de miner ce trafic ?

  • Jean-Roch Coupal - Inscrit 5 mars 2020 13 h 55

    Criminaliser la possession d'un cellulaire en établissement de détention.

    Il faudrait que le code criminel soit amendé pour y inclure l'interdiction des appareils électroniques pouvant avoir un accès extérieur, dans les établissements de détention. Cela inclurait le cellulaire, la tablette, etc.... Et, avec cela, vient une conséquence très sévère pour la personne incarcérérée qui est pris en possession d'un tel appareil. Par exemple, une sentence de détention de TROIS ans dont la moitié devrait être purgée avant l'octroi d'une libération quelqconque pour une première offense Une sentence de dix ans pour une deuxième offense, toujours à purger la moitié avant d'être éligible à une libération quelconque. Libération quelqconque veut dire même une libération humanitaire, par exemple, pour le décès d'un membre de la famille de la personne incarcérée, incluant conjoint/conjoint et enfants de la personne incarcérée. Si la personne incarcérér n'est pas la "propriétaire" de l'appareil, cette personne incarcérée serait accusé si elle ne donne pas l'information, aux autorités (policières ou institutionnelles) de qui est le/la "propriétaire" de l'appareil.

    TOUT membre du personnel qui accepte d'entrer un tel appareil doit être CONGÉDIÉ sur le champ et ACCUSÉ d'avoir fait de la contrebande en voulant entrer un appareil interdit en établissement de détention. PEUT IMPORTE le poste occupé par cette personne et PERSONNE ne pourrait être exemptée de fouille (à nu, s'il le faut) ainsi que la fouille de ses effets personnels.

    De plus, remettre des gardiens armés dans les miradors des murs extérieurs car, en ce moment, ce n'est que des caméras qui fixent les murs pour éviter une évasion. Les gardiens ne sortent qu'en cas de tentative d'évasion ou d'évasion. Dons, les gardiens armés, dans les miradors, auraient la consigne de tirer, à vue, sur les drônes pour les détruire avant que ceux-ci n'atteignent les murs de l'établissement de détention.

    Parfois, si nous voulons régler un problème, il faut user de moeyns coercitifs pour le faire !!!!

  • Gaëtan Royer - Inscrit 6 mars 2020 07 h 50

    Ondes cellulaires bloquées

    Comme le suggère Monsieur Héroux dans son commantaire ci-haut, pourquoi ne pas brouiller les ondes de tous les établissements carcérals...? On pourrait ainsi avoir un certain contrôle renforcé de la sécurité en reliant le système opérationnel de l'établissement par un lien filaire.