Quel soutien pour les victimes d’actes criminels à Kahnawake?

Une méconnaissance des services de son organisme persiste à Kahnawake, malgré les efforts posés pour joindre les victimes.
Photo: PWRDF (Creative Commons) Une méconnaissance des services de son organisme persiste à Kahnawake, malgré les efforts posés pour joindre les victimes.

Le Conseil de bande de Kahnawake s’inquiète du manque de service sur son territoire pour les victimes de crime. Pour préciser les besoins, des consultations publiques ont débuté cette semaine dans le cadre d’un projet de recherche mis en branle l’été dernier. Fin mars, la responsable Carole Brazeau formulera des recommandations qui devraient déboucher sur la mise en place de ressources adaptées.

Plongée au coeur de l’actualité en raison de sa barricade ferroviaire, la petite communauté de Kahnawake a suscité les craintes ces dernières semaines. Le premier ministre, François Legault, a déclaré redouter la présence d’AK-47 sur le territoire. Or, les Mohawks sont peut-être les plus grands perdants de la violence véritable sur la réserve, les victimes d’actes violents y recourant peu aux services d’aide.

« On a des victimes qui partent sans aide. Les rapports de police font état de 84 agressions par année à Kahnawake [où on compte 10 000 personnes], mais le nombre réel est certainement plus élevé, car toutes les victimes ne déposent pas une plainte », fait valoir Mme Brazeau, une ex-coordonnatrice chez Femmes autochtones du Québec, qui mène le projet Kahnawà : ke Victims of Crime (KVOC) depuis juillet dernier à l’initiative du Conseil de bande de Kahnawake et grâce au financement du ministère de la Justice du Québec.

Un sondage a été mis en ligne cette semaine afin de déterminer si la population ressent le besoin de disposer de services culturellement adaptés pour épauler les victimes. Grâce au questionnaire, on tentera aussi de savoir si la communauté est au courant des services qui s’offrent à elle en dehors de la réserve. Les gens pourront également donner leur avis en personne en se présentant à un kiosque ce jeudi ou lundi prochain.

Le 31 mars, Carole Brazeau déposera un rapport formulant des recommandations au Commissaire de la Justice de Kahnawake, Kevin Fleischer. Débutera ensuite la mise sur pied des services, qui doit débuter « le plus tôt possible », selon Mme Brazeau, car les besoins sont criants. L’instauration d’un service adapté à la culture et situé sur la réserve est envisagée.

M. Fleischer n’était pas disponible mercredi pour répondre à nos questions.

Les ressources actuelles

Au Québec, les Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) sont la ressource principale pour les personnes subissant des agressions ou d’autres crimes. Les intervenants des CAVAC offrent notamment de l’accompagnement judiciaire et du soutien psychosocial. Kahnawake se situe sur le territoire du CAVAC de la Montérégie.

Mme Brazeau souligne que l’accès au point de services le plus proche, à Châteauguay, est très difficile depuis Kahnawake pour qui ne dispose pas d’une voiture. De plus, la barrière de la langue présente un obstacle important selon elle, car le CAVAC livre principalement ses services en français, mais les Mohawks s’expriment plutôt en anglais.

« Une minorité traumatisée doit pouvoir s’exprimer dans sa langue pour recevoir un soutien adéquat. De plus, une victime ne devrait pas avoir besoin d’expliquer sa culture et son histoire à un thérapeute », dit Mme Brazeau, originaire de la réserve anichinabée de Kitigan Zibi.

Catherine Cartier, la directrice générale du CAVAC de la Montérégie, constate pour sa part qu’une méconnaissance des services de son organisme persiste à Kahnawake, malgré les efforts posés pour joindre les victimes.

Le point de service de Châteauguay existe depuis 2013, et l’intervenante qui y travaille s’est rendue plusieurs fois sur la réserve pour en faire la promotion auprès de groupes communautaires, à la radio et chez les Peacekeepers. Et elle parle très bien anglais, selon Mme Cartier. Seule source de mécontentement possible : le point de service est situé dans la poste de police de Châteauguay.

« Je crois que nos services sont de plus en plus connus, mais il n’est pas toujours facile d’entrer en contact avec les gens de Kahnawake, explique Mme Cartier. […] Bien qu’ils soient toujours sympathiques quand nous les rencontrons en personne, il arrive souvent qu’ils ne retournent pas nos appels quand nous voulons leur offrir notre aide. »

Les besoins en matière d’aide aux victimes sont-ils plus grands à Kahnawake ? « De l’aide, ils en ont besoin autant qu’ailleurs, dit Mme Cartier. Et c’est certain qu’il y a place à amélioration, comme partout au Québec. » La directrice générale voit d’un bon oeil l’exercice piloté par Mme Brazeau, et espère qu’une collaboration accrue entre le CAVAC et la communauté mohawk en résultera.

Statistiques

Des statistiques de fréquentation du CAVAC de la Montérégie montrent que les résidents de Kahnawake utilisent les services d’aide aux victimes dans une moins grande mesure que le reste de la population de la région.

Selon un document du ministère de la Justice du Québec, seulement 12 personnes autochtones ont bénéficié des services du CAVAC de la Montérégie au cours de l’année fiscale 2017-2018. Cela représente 0,11 % des services dispensés par le centre dans cette région administrative. Or, la population de Kahnawake constitue à elle seule 0,73 % de la population montérégienne.

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 5 mars 2020 08 h 07

    Problème systémique

    On sait maintenant que, sans l'ombre d'un doute, le système judiciaire pénal est très difficile pour les victimes de violence, en particulier la violence familiale, et plus encore pour les membres des peuples autochtones. On a beau offrir des services d'aide aux victimes d'actes criminels, le passage à travers le système judiciaire tend à réouvrir les plaies causés par l'incident qui a donné lieu aux procédures.

    Mais quand on fait partie d'une nation autochtone, la difficulté est décuplée car le système pénal agit d'une manière tout à fait contraire aux cultures autochtones, aussi diverses soient-elles. Les peuples autochtones, y compris les Mohawks, ont toujours eu leurs manières propres de régler les différends mais la colonisation leur a imposé un système pénal qui leur était complètement étranger. Par exemple. le système pénal est contradictoire où il y a deux parties qui s'opposent et au bout du processus, un gagnant et un perdant. Chez les peuples autochtones on cherche plutôt à réparer les torts causés et à rétablir l'harmonie dans la collectivité, une approche qu'on appelle réparatrice.

    On sait que ce qui fonctionnerait probablement mieux serait de traiter les crimes de violence à partir de la culture mohawke dans un processus de rétablissement de la paix (Peacemaker) et si ça ne fonctionne pas, de voir une interface avec le système pénal dominant qui devrait être harmonisé avec la culture et les traditions de la nation mohawke.

    Les solutions existent et la Commission royale des peuples autochtones dans son rapport de 1996 a fait beaucoup de recommandations qui visent ces problèmes ainsi que la Commission Viens. Mais une chose certaine, des services « one size fits all » comme on en retrouve au Québec ne fonctionnent pas pour les peuples autochtones et il n'y a aucune raison de croire que ça va fonctionner dans l'avenir.

  • Jacques de Guise - Abonné 5 mars 2020 13 h 41

    Sujet de droit paradoxalement assujetti à des dispositifs publics contraignant l’exercice même des droits

    Les autochtones ne sont pas les seuls auxquels ces dispositifs publics, qui visent à accompagner des familles en difficultés, des victimes de violence, etc., ne conviennent pas. Ces dispositifs ou procédures se révèlent en définitive de puissants outils de normalisation des discours et des conduites. La parole singulière, loin d’être recueillie, entendue et reconnue pour ce qu’elle témoigne – l’expression de faits sociaux de souffrance, de violence psychique ou physique, de domination, etc., - apparaît bien plutôt encadrée, instrumentalisée et traitée de façon à alimenter les propres catégories de l’action publique. Ce cadrage de la communication institutionnelle vise à lisser et à gommer les formes de diversité et d’hétérogénéité.

    Cet empêchement de la parole par le discours institutionnel peut ainsi avoir pour effet l’empêchement de la finalité explicitement exprimée par le discours institutionnel. Ce lissage se répercute ainsi sur les destinataires et étouffe toute parole authentique.