Comment déployer et soutenir des initiatives citoyennes pérennes

La montée des initiatives citoyennes n’est pas un phénomène nouveau. On l’observe dans plusieurs villes à travers le monde.
Illustration: Aless MC La montée des initiatives citoyennes n’est pas un phénomène nouveau. On l’observe dans plusieurs villes à travers le monde.

« Que voulez-vous transformer dans votre quartier d’ici cinq ans ? » C’est la question posée par le Projet impact collectif (PIC), une initiative de 23 millions de dollars impliquant neuf fondations et trois partenaires stratégiques. Le tout piloté par Centraide du Grand Montréal. Lancé en 2016, le PIC veut réduire la pauvreté en soutenant des stratégies élaborées et mises en oeuvre par les citoyens de 17 quartiers montréalais. Parmi les projets en cours, citons Notre quartier nourricier (NQN), dans Centre-Sud, qui combine la création d’emplois en horticulture, pour 250 jeunes marginalisés, et la lutte contre l’insécurité alimentaire. Le projet de transformation de la carrière Francon, dans Saint-Michel, vise quant à lui la création d’infrastructures et d’équipements collectifs.

Essoufflement, sursollicitation et manque de vision à long terme

La montée des initiatives citoyennes n’est pas un phénomène nouveau. On l’observe dans plusieurs villes à travers le monde. Après quelques années d’expérimentation, la question suivante s’impose : comment installe-t-on des changements qui durent ? Nombre de ces projets citoyens ne connaissent qu’un ou deux déploiements avant de disparaître. Le PIC et les acteurs sur le terrain ont déterminé ce qui coince : le risque d’essoufflement et de sursollicitation des porteurs de projets — déchirés entre l’apprentissage, la mobilisation et la réalisation — et l’importance de réfléchir tôt à la pérennisation.

« Ces initiatives se heurtent, entre autres, à la complexité réglementaire, souligne Myriam Bérubé, directrice Projets expérimentaux et apprentissages, chez Centraide du Grand Montréal. Les acteurs des quartiers ont la connaissance des besoins de leur écosystème. Il faut leur donner les outils pour les combler de façon pérenne. » C’est pour cette raison que le PIC a financé, par exemple, le séjour d’un groupe de citoyens de Saint-Michel à Toronto. Ils ont visité Evergreen Brick Works, un centre d’apprentissage sur les pratiques de développement urbain pérennes.

Il existe au Québec un programme structuré d’accompagnement des initiatives citoyennes. Il se nomme Vivace. C’est une création de l’OBNL La Pépinière espaces collectifs. La première édition de Vivace a eu lieu en 2019. Une cinquantaine de projets ont été soumis, dont quatre ont été accompagnés. Ils visaient tous le même objectif : améliorer un milieu de vie et créer des liens sociaux. « Cet objectif peut être atteint, entre autres, en se réappropriant une gare, une place de village, un chalet de parc, en animant le parvis d’une église », explique Jérôme Glad, cofondateur de La Pépinière.

Depuis six ans, La Pépinière réalise des mandats où elle recrée et gère à long terme des espaces collectifs. On lui doit ainsi le Village au Pied-du-Courant, à côté du pont Jacques-Cartier, et la marina Saint-Roch, à Québec. « Nous menons une quinzaine de projets par année, poursuit Jérôme Glad. Ça ne suffit pas, les besoins des communautés sont bien plus importants. Il faut démultiplier l’expertise et autonomiser les citoyens pour que naissent et s’installent des centaines des projets partout au Québec. » Depuis sa fondation, La Pépinière est régulièrement sollicitée par des citoyens et des groupes qui souhaitent se faire accompagner. Le soutien et l’accompagnement des initiatives locales font aussi partie de la mission de cet OBNL. « Mais nous ne pouvions pas traiter certaines demandes, car elles n’entraient dans aucune case de notre modèle d’affaires, dit le cofondateur de La Pépinière. C’est ce qui nous a incités à créer Vivace. »

Les quatre projets sélectionnés pour la première édition de Vivace ont tous bénéficié d’un budget (entre 5000 $ et 20 000 $) et du soutien de trois coachs de La Pépinière et de quatre étudiants ou jeunes professionnels. Prenons l’exemple du parc-école de la Paix, à Verdun. Des travaux de rénovation ont condamné les trois quarts de la cour d’école. Sous l’impulsion d’un des parents, et avec le soutien de la direction de l’école et de Vivace, on a aménagé un îlot clôturé pour redonner un espace de jeu décent aux enfants. Dans une seconde phase, les promoteurs de l’îlot de la Paix explorent la possibilité de fermer la rue devant l’école quelques heures par jour pour permettre aux enfants d’y pratiquer le jeu libre.

Vivace 2019 a été financé par Desjardins. La seconde édition sera financée par le PIC. « Un représentant de Centraide siégeait dans le jury de la première édition, explique Myriam Bérubé. C’est ce qui nous a permis de connaître ce programme. D’ailleurs, plusieurs projets PIC avaient déposé leur candidature à l’édition 2019. » Elle poursuit: « La curiosité et l’intérêt des porteurs de projets PIC pour Vivace incitent Centraide à s’associer aux trois prochaines éditions. Nous croyons que ce programme peut renforcer la capacité des quartiers à installer des changements positifs pérennes. »

Davantage de soutien aux aspects invisibles des projets

La version 2020 de Vivace a été construite à partir de leçons de l’édition 2019. « Prenons le cas du Repaire de Biquette, qui s’est tenu dans le parc Maisonneuve, dit Jérôme Glad. Les organisateurs ont voulu tester la capacité fédératrice des animaux. Le projet a suscité une mobilisation importante des citoyens. Mais les installations ont été déconstruites à la fin de l’été. Il aurait peut-être fallu une structure et un modèle d’affaires pour que tout ne soit pas à recommencer chaque année. » Il poursuit: « La première édition de Vivace se concentrait trop sur le côté visible du projet, soit l’aménagement. Mais c’est le côté invisible, l’organisation, qui assure un succès durable des projets citoyens. » Vivace 2020 offrira davantage de soutien organisationnel aux participants. Il sera question, par exemple, des ressources humaines. Le projet inclut-il toutes les compétences nécessaires à son succès ? On aidera aussi les porteurs de projets à trouver les bailleurs de fonds qui pourraient les soutenir et à développer un modèle d’affaires. L’accompagnement comprendra aussi une sensibilisation au cadre légal auquel est soumis le projet.

Selon le PIC, la lutte contre la pauvreté passe aussi par l’aménagement urbain et l’utilisation de l’espace public pour favoriser les rencontres, la vie de quartier et lutter contre l’isolement social. Les huit projets PIC qui seront accompagnés par Vivace seront sélectionnés selon les critères suivants: le réalisme, soit une mise en oeuvre claire et réalisable; l’accessibilité du site et des permis et une réponse claire à un ou à des besoins de la communauté; la pérennité, soit l’ancrage dans la communauté et le maillage avec les acteurs du quartier et la capacité de l’équipe à gérer le projet post-accompagnement et la résilience de la mobilisation; la capacité, soit un besoin clair et défini par rapport à l’accompagnement du programme et les capacités de l’équipe à porter le projet; la contribution à la vie de quartier, soit la clarté des intentions et l’adéquation avec les activités, les répercussions sur la vie de quartier et le tissu social et la capacité à rassembler divers partenaires.

Quels résultats le PIC vise-t-il ? « Nous souhaitons que la moitié [4 sur 8] des projets se matérialisent au cours de la première année, répond Myriam Bérubé. Nous nous attendons à ce que l’autre moitié ait davantage besoin d’accompagnement avant d’amorcer le déploiement. » Au total, on estime qu’une centaine de citoyens seraient impliqués directement dans ces huit projets, sans compter les Tables de quartier concernées.