Le «kintsugi» ou redorer les pots cassés

Une petite tasse de thé réparée selon la technique artistique japonaise du kintsugi, avec de la poudre d’or.
Photo: Getty Images Une petite tasse de thé réparée selon la technique artistique japonaise du kintsugi, avec de la poudre d’or.

De l’or ou autres métaux fins pour rapiécer un objet en céramique bien-aimé, mais victime d’un malencontreux accident ? Le kintsugi (ou kintsukuroi), méthode japonaise qui se traduit par « réparation par l’or », rallie autant les amoureux de l’imperfection déjà rompus au wabi-sabi (« l’art de la perfection imparfaite », comme le définit Julie Pointer Adams dans Le livre du wabi-sabi, Pocket, 2020) que les esprits écolos, pour qui réparer vaut toujours mieux que jeter aux ordures.

« À New York et à Paris, c’est la grosse mode, un peu comme la vogue des pots Mason. Ici, ça le devient tranquillement. Il y a deux ans, quand je montrais à des gens des photos d’objets recollés avec la méthode kintsugi dans des magazines, ils ne comprenaient pas trop. Mais quand ils prennent conscience de la symbolique et voient des photos d’objets bien présentés et esthétiquement jolis, ils trouvent ça intéressant », raconte l’artisane Sophie Muguette Rouleau, qui offre le service de kintsugi dans son atelier de céramique du Centre-Sud.

Sophie Muguette Rouleau s’est initiée de façon autodidacte à la technique du kintsugi par le biais des bons vieux tutoriels YouTube. « Je n’ai rien d’une puriste », mentionne l’artisane, en référence aux matériaux utilisés par ses homologues japonais qui sont assez difficiles à trouver en Amérique du Nord.

Pour coller, elle utilise donc l’époxy et pour orner, du pigment métallique, et non de l’or pur. « Les objets que je répare deviennent des articles décoratifs, des cache-pots pour contenir des plantes. On ne peut pas manger dans ces bols », ajoute-t-elle.

Dans les craquelures d’un bol

En cette ère où la pensée japonaise gagne l’esprit mainstream global — pensez à la méthode Konmari, technique de rangement et de désencombrement créée par Marie Kondo —, le kintsugi a aussi fait son chemin dans le giron de la psycho pop. Nulle autre que Beyoncé y a fait référence, dans le clip de la chanson Sandcastles (sur l’album Lemonade), qui présente un bol noir réparé avec des jointures noires pour faire écho aux paroles de pardon et de reconstruction de cette chanson.

Dans sa conférence TEDx où elle résume les principes de son essai Le kintsugi. L’art de la résilience (Pocket, 2019), l’autrice française Céline Santini illustre sa métaphore psychologique à l’aide d’un bol fracassé au sol. « Comme ce bol cassé en trois morceaux, nous avons tous des lignes de faille », explique celle qui définit la résilience comme « une capacité à absorber les chocs ».

À New York et à Paris, c’est la grosse mode, un peu comme la vogue des pots Mason. Ici, ça le devient tranquillement.

Les six étapes du kintsugi, avance Céline Santini, sont semblables aux étapes que requiert la guérison de l’intériorité personnelle. Patience et longueur de temps…

« Kin signifie “or  et tsugi”, “la jointure”.  Avec cette méthode, l’objet devient plus fort, plus beau, plus précieux d’avoir été brisé. »

À 70 $ l’heure, les services de réparation de Sophie Muguette Rouleau peuvent être assez onéreux, concède-t-elle. « Plus c’est cassé, plus c’est un casse-tête à plusieurs étapes », explique celle qui dit que les prix peuvent osciller de 150 $ jusqu’à 300 $ ou 400 $, selon la taille de l’objet.

Aux téméraires (et aux plus petites bourses) qui souhaitent se lancer eux-mêmes dans l’aventure du kintsugi, elle suggère de se tourner vers les tutoriels en ligne.

« Il faut quand même être agile, pour se plonger dans un projet de kintsugi. C’est très salissant et la poudre métallique est très volatile. Ça prend des masques et des gants. »

La fièvre du kintsugi, pendant ce temps, explose hors du monde de la céramique. À Cape Town, en Afrique du Sud, le kintsugi gin s’est approprié l’esthétique et la philosophie du concept, avec le slogan « le labeur qui brise et le courage qui répare ». L’artiste de Brooklyn Rachel Sussman s’est quant à elle inspirée de cette philosophie pour un projet de réparation de rues et de trottoirs craquelés.

Comme quoi la résilience est d’or.