Aurore l’enfant martyre, ou un siècle de violences faites à l’enfance

L’histoire d’Aurore Gagnon a d’abord été interprétée sur scène, à partir de 1921 jusqu’en 1951. René Richard Cyr lui a redonné vie en 1984, au théâtre Quat’Sous. Le drame a également fait l’objet d’un film en 1952, avant que le réalisateur Luc Dionne ne s’empare à son tour du sujet en 2005 (notre photo).
Photo: Alliance Atlantis Vivafilm L’histoire d’Aurore Gagnon a d’abord été interprétée sur scène, à partir de 1921 jusqu’en 1951. René Richard Cyr lui a redonné vie en 1984, au théâtre Quat’Sous. Le drame a également fait l’objet d’un film en 1952, avant que le réalisateur Luc Dionne ne s’empare à son tour du sujet en 2005 (notre photo).

En 1920, l’histoire tragique d’Aurore Gagnon frappa l’imaginaire de la population du Québec. Le procès de ses parents tortionnaires, plus que son décès survenu le 12 février, fut fortement médiatisé. Il provoqua, dès l’année suivante, la création d’une pièce de théâtre qui constitue, dans l’histoire de la scène au Québec, un succès populaire unique.

« Les enfants martyrs, on en parlait dès le XIXe siècle », observe l’historienne Marie-Aimée Cliche, spécialiste de l’histoire de la maltraitance des enfants. « Zola, dans L’assommoir, en fait mention sous ce terme. Mais si on parle encore d’Aurore, c’est que cette histoire brise la conception qu’on avait jusque-là des enfants martyrs au Québec. »

La maltraitance, on croit alors qu’elle se produit essentiellement en ville, explique l’historienne, en particulier dans des familles ouvrières. Le père boit forcément, dans cette imagerie. Et l’immigrant, russe ou encore polonais, n’est jamais loin, puisqu’on le suppose plus violent envers ses enfants. Or le cas d’Aurore fait éclater cette imagerie. « Aurore, son drame se découle chez des Canadiens français, à la campagne, chez des fermiers où il fait supposément bon vivre », selon l’idéologie en force. « Le père a une bonne réputation. Il ne boit pas. Il est prospère. » Autrement dit, le Canada français prend conscience de la violence qui existe en son sein. « Et c’est pour ça qu’on ne s’est pas encore remis de cette histoire, cent ans plus tard », estime l’historienne Marie-Aimée Cliche.

Le succès d’un drame

Au théâtre Alcazar de Montréal, le 17 janvier 1921, est créée la pièce Aurore, l’enfant martyre. Oeuvre des comédiens Léo Petitjean et Henri Rollin, cette pièce va connaître un succès exceptionnel. Pendant trente ans, soit de 1921 à 1951, la pièce est jouée de façon quasi ininterrompue. Elle est présentée à environ 6000 reprises. « La pièce a même été jouée aux États-Unis », au sein de la diaspora canadienne-française, rappelle Marie-Aimée Cliche.

En comparaison, la pièce Broue, souvent présentée comme un succès sans équivalent au Québec, a été jouée plus de 3000 fois, sur une période de 38 ans. « Broue, ce n’est rien à côté d’Aurore, l’enfant martyre », dit le metteur en scène René Richard Cyr, qui a remonté la pièce en 1984 en l’adaptant.

 

Louise Latraverse se souvient que, comme directrice du théâtre de Quat’Sous, elle avait voulu, en 1984, remonter Aurore, animée d’une nouvelle vision qui mettait à profit cette écriture mélodramatique. « Aurore fait partie de notre culture profonde, explique-t-elle aujourd’hui au Devoir. Je viens du Saguenay. Dans les campagnes, des histoires d’Aurore, j’en avais entendu plein. Des histoires épouvantables. Mais pendant longtemps, on n’en parlait pas. J’étais fascinée enfant, comme tous les enfants, par cette histoire d’Aurore qu’on nous racontait », dit Louise Latraverse. Elle avait donc demandé à un jeune formé à l’École nationale de théâtre, René Richard Cyr, de se pencher sur cette pièce.

René Richard Cyr se souvient qu’il avait passé quatre jours aux archives nationales, tout occupé à compulser des documents d’époque avant d’oser présenter au théâtre sa version d’Aurore. « Des Aurore, il y en a encore plein. On n'a qu’à aller à l’hôpital Sainte-Justine », dit-il en entrevue au Devoir pour expliquer, quarante ans plus tard, la résonance profonde de cette histoire dans l’imaginaire collectif québécois. Ce n’est pas sans lien, croit-il, avec la déferlante d’attention qu’a suscitée le décès tragique de la fillette de Granby en avril 2019, ce qui a engendré la mise sur pied de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent.

La racine du mal

Il existe une part d’Aurore qui affleure sans cesse dans la réalité de notre monde social, explique René Richard Cyr. Au théâtre, « il fallait aller à la racine de ce mal », parce que cela parlait aussi du temps présent. « Ce qui frappait aussi l’imagination était le côté gore de tout ça. Les mains sur le poêle à bois, au théâtre, j’étais surpris que tous les soirs les gens réagissent autant qu’ils le faisaient autrefois au théâtre. Les gens se levaient de leur siège ! Avec Aurore, je pouvais me prendre tout d’un coup pour David Cronenberg ! Je voulais traquer la racine du mal. Autrement dit, pourquoi ces hommes-là en arrivent-ils à faire ça ? Pourquoi ces femmes-là ? »

« C’est de torture qu’il était question. J’avais ajouté à la pièce le rapport du médecin qui le montrait bien. L’histoire d’Aurore révélait aussi quelque chose qu’on avait voulu cacher, en faisant en tout cas semblant de ne pas le voir : la réalité des enfants, des petites filles en particulier. On se refusait à parler, à leur sujet, d’infanticide. Pourtant, il y en avait. »

La marâtre

À la suite du succès du drame d’Aurore au théâtre, il y eut aussi un film, rappelle Louise Latraverse. Dans les années 1950, tout le monde au Québec avait vu ou entendu parler de ce long métrage.

Réalisé par Jean-Yves Bigras en 1952, La petite Aurore, l’enfant martyre a tellement été écorché par la critique qu’on a fini par à peu près oublier l’immense succès populaire qui l’avait porté. Le film est soutenu par une musique interprétée à l’orgue par Germaine Janelle. Cette musique lourde n’est pas sans évoquer l’univers religieux en général et celui, en particulier, de la martyrologie chrétienne mise en avant par l’Église catholique. Le personnage d’Aurore, dans ses reprises fictionnelles, renvoie ainsi à la figure du saint martyr, jusqu’à bien mettre en évidence l’ombre de la croix dans les dernières scènes du film.

Pour récompenser les pires navets du cinéma, l’émission Infoman, animée par Jean-René Dufort, remet depuis des années des trophées baptisés « Aurore ». En 2018, évoquant ses souvenirs devant un micro de Radio-Canada, la comédienne Yvonne Laflamme, l’interprète d’Aurore, indiquait que « ce film-là a une importance sociale qui n’a rien à voir avec l’art ». Pour elle, il s’agit d’une incarnation concrète du tragique, de « la brutalité qu’on peut faire aux personnes, que ce soit aux enfants ou aux personnes âgées ».

Le drame d’Aurore fut à nouveau adapté au cinéma en 2005, cette fois par le réalisateur Luc Dionne. Cette figure de l’enfant martyr traverse le temps et les modes de représentation. Ainsi, en 2019, la youtoubeuse Victoria Charlton a donné à voir en ligne une narration de cette « histoire honteuse ». La vidéo a été vue à ce jour par plus de 400 000 personnes.

Des analogies avec le cas de la fillette de Granby décédée au printemps 2019 pourraient être avancées, croit l’historienne Marie-Aimée Cliche. « Il y a là, encore une fois, une façon d’accabler les autres. En l’occurrence, cette fois, la DPJ. Et on trouve encore cette figure de la marâtre, de la belle-mère, cette femme supposément responsable de tout, depuis le Moyen Âge et même avant, comme si des proches ou des membres de la famille ignoraient forcément tout… »