Histoires d’espoir et de désespoir au square Cabot

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Timmiaq, une Autochtone qui survit dans les rues de Montréal depuis des années, était très émue lors de l’ouverture du nouveau centre de jour Résilience, un «wetshelter» où les itinérants peuvent aller manger et se reposer même lorsqu’ils sont intoxiqués.

« Je suis une junkie, lance Elizabeth Qavavau, alias « Grandma Mafia », en guise de bonjour. Je suis alcoolo aussi. Je n’arrive même plus à être saoule tellement je suis high sur le crack. Ça fait 21 ans que je fais ça… »

Il est à peine 10 h du matin, fin octobre. Elizabeth et son amie Daisy boivent une grosse quille de Bleue Dry à 8,1 % d’alcool sur le ciment froid du square Cabot, à l’ombre des tours de condos luxueuses qui se construisent sur l’ancien site de l’Hôpital pour enfants de Montréal, dans le sud-ouest de la ville.

Elizabeth vit avec son copain dans une roulotte quelque part près du Stade olympique. Elle y va à l’occasion pour prendre une douche, mais la plupart du temps elle dort ici, sur un banc de parc ou sur le parvis d’une église voisine.

La nuit dernière, Elizabeth l’a passée dans un crackhouse, tout près du square. Elle est sortie encore « high » vers les 7 h du matin et erre depuis dans le square. Son buzz est retombé depuis, mais ce n’est qu’une question de temps avant sa prochaine dose.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une femme fume du crack au pied de la statue, au square Cabot.

Un homme passe à vélo. Elizabeth se lève et va à sa rencontre. Elle revient quelques minutes plus tard. « C’est le dealer de crack », confie une habituée du square.

Elizabeth aimerait bien arrêter, mais elle ne sait pas comment elle pourrait vivre sans sa bière et son crack. « Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire à Montréal si je ne suis pas high ? »

Elizabeth pose pour le photographe du Devoir Jacques Nadeau. Elle lui demande de faire des photos de son dos tatoué. « Tu sais pourquoi je vous montre ça ? Comme ça, si je meurs demain, vous allez être capable de m’identifier… »

Daisy

Quelques semaines plus tard, à la mi-novembre. L’hiver s’installe tranquillement. Des airs de Noël envahissent la place Alexis-Nihon, où les itinérants prennent leurs aises. En titubant, une femme se nettoie dans les toilettes au sous-sol du centre commercial.

Au métro Atwater, voilà Daisy qui quête près des tourniquets. Le côté droit de son visage est tout bleu. C’est sa fille qui l’a battue, raconte-t-elle. Daisy aime sa fille. Elle va dormir chez elle à l’occasion. Elles boivent ensemble, mais ça vire souvent en chicane.

Daisy prend une gorgée de bière discrètement avant de lâcher un « shit ! » bien sonnant. Un policier l’a vue. Il s’approche, met des gants de plastique et demande poliment à Daisy et à Lucy, qui dort juste à côté, de se lever. Il leur tend la main pour les aider à se relever et ramasse la bière de Daisy qu’il jette à la poubelle. « Vous êtes correctes ? s’enquiert la police. Ça ne me dérange pas que vous restiez ici, mais respectez la loi. »

À regret, Daisy quitte la station pour se rendre au dépanneur le plus proche. Elle se dirige directement vers le frigo au fond et prend deux canettes de Pabst. « C’est ma bière préférée », précise-t-elle avec un grand sourire. La caissière prend l’argent de Daisy sans même la regarder et lui demande d’un ton blasé si elle veut un sac. « Toi, tu veux être mon sac ? » demande Daisy à la caissière en éclatant de rire. « J’adore faire rire les gens », ajoute-t-elle à mon intention. Mais la caissière ne rit pas. Elle lève les yeux au ciel et soupire bruyamment. L’humour de Daisy n’est pas à la portée de tous.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Elizabeth montre son dos tatoué au photographe: «Comme ça, si je meurs demain, vous allez être capable de m’identifier.»

Sur le chemin du retour, elle raconte que la nuit précédente elle voulait se tuer. Se lancer devant le métro. Ce n’est pas très clair, mais quelqu’un — ou quelque chose — l’en a empêchée.

Daisy adore chanter aussi. Très, très fort. « Dieu m’a donné cette voix puissante pour chanter », lâche-t-elle avant d’entamer un chant traditionnel en inuktitut. Elle ne chante pas très bien, mais son visage s’illumine et elle a l’air heureuse l’instant d’une chanson.

Elle est triste, Daisy. Elle parle de sa soeur Kitty, qui est morte, assassinée croit-elle, dans le Nord il y a plusieurs années. Elle raconte combien sa soeur lui manque, combien elle lui manquait même enfant, puisqu’elles ont été placées dans des familles d’accueil différentes.

Daisy pleure en disant qu’elle ne veut plus vivre. Parce que la vie, ça fait trop mal. Et pourtant, elle traîne ses pas jusque dans le métro, où elle voit au loin son amie Lucy qui s’est rendormie au même endroit. « Lève-toi, réveille-toi », hurle-t-elle en riant. Lucy se relève d’un coup, lâche un cri à son tour, sous le regard exaspéré des passants. Et elles se répondent ainsi, en criant et en riant, jusqu’à ce qu’elles retombent dans les bras l’une de l’autre. « C’est notre code. On fait toujours ça. C’est notre façon d’avoir du fun », raconte Daisy.

Briser le cycle

C’est la fin de l’après-midi, il fait froid et le parc est pratiquement désert. Dans l’édicule du métro, à l’angle de la rue Sainte-Catherine, une femme est assise par terre devant l’escalier roulant. Elle n’a plus rien à boire, plus rien à fumer. Elle semble triste, absente. Elle s’appelle Elizabeth, elle aussi.

Elizabeth n’est pas dans son assiette aujourd’hui. Ça fait deux jours qu’elle n’a pas dormi, trois jours qu’elle n’a pas mangé. Sur le crack.

« Je me suis presque fait violer ce matin, raconte-t-elle pratiquement en guise d’introduction. Il était si charmant ! Il m’a offert de la bière et des cigarettes. Il m’a invitée chez lui. Je n’ai pas d’argent, alors j’ai accepté. Mais je me suis sauvée en courant quand il a essayé de me faire des choses. » Elle fixe l’escalier roulant qui recrache son flot de passants juste devant elle. « J’ai peur qu’il revienne. Il sait que je suis ici. S’il revient, tu vas m’aider ? »

Elizabeth, 43 ans, ne cesse de parler de sa fille qui va au cégep. Elle est si fière de sa grande fille, qui va s’en sortir dans la vie. « Elle ne me parle plus, parce qu’elle a honte de moi. Elle est traumatisée parce que je suis une alcoolo. Je bois, et je bois, et je bois. Tout le temps. Mais au moins, j’ai brisé le cycle… »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’arrière de l’ancien centre de jour La Porte ouverte, près du square Cabot, des habitués ont inscrit le nom de personnes décédées dans les dernières années.

Le cycle ? « Je suis une survivante d’inceste, explique Elizabeth. J’ai quitté ma communauté parce que je ne voulais pas que ma propre fille se fasse violer. Je me souviendrai toujours de ce moment, elle avait un an et elle était sur le petit pot. J’ai vu le regard de mon père qui s’est posé sur les petites culottes de ma fille. J’ai dit non. J’ai pris ma fille et nous sommes parties toutes les deux à Montréal. »

Elizabeth a sauvé sa fille, mais elle en a payé le prix. Dans les rues de Montréal, elle a découvert le crack, la prostitution aussi, à l’occasion. Elle dit souffrir d’un choc post-traumatique qu’elle n’a jamais soigné.

Elle s’est retrouvée au square Cabot, où la population itinérante l’a accueillie comme un membre de la famille. C’est le seul endroit où elle se sent la bienvenue. Alors elle reste. Elle dort sur un banc de parc, dans la cage d’escalier d’un immeuble pas barré ou dans des sous-sols de commerce, selon la température et son état. « C’est si honteux… Je sais pas ce qui ne va pas chez moi », dit-elle en pleurant et en s’excusant à répétition.

Un jeune homme sort de l’escalier roulant et atterrit devant elle. « Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue ! Comment vas-tu ? » demande-t-il gentiment. Elizabeth ne sait pas qui il est. « Je t’ai aidée une fois, tu te rappelles ? Tu avais des problèmes avec quelqu’un, j’avais appelé la police pour toi… » Elizabeth semble se rappeler vaguement l’incident. « Mon Dieu que j’en ai vécu, des affaires ! J’ai une sacrée histoire. Mes empreintes sont partout dans la ville. »

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Comme femmes autochtones, on ne compte pas. Tout le monde s’en fout. Ils ne voient que des alcoolos, des itinérantes, mais nous sommes de bonnes personnes», dit Elizabeth.

Elle aimerait écrire l’histoire de sa vie. Mais pour l’instant, la seule chose qu’elle a écrite, c’est sa lettre de suicide, qu’elle garde précieusement dans le tiroir d’un meuble chez un ancien amoureux chez qui elle va dormir occasionnellement.

« Je pense à me suicider tous les jours. Tous les jours. Mais je n’y arrive pas. J’y pensais déjà à l’époque, mais il fallait que je m’occupe de ma fille. Aujourd’hui, elle a son propre appartement et a une bonne vie, c’est le temps pour moi d’y aller… »

Elizabeth a peur. Peur d’elle-même aussi. Elle aimerait trouver le « courage » d’en finir une bonne fois pour toutes. « Des fois, j’aimerais ça être l’une de ces femmes autochtones disparues ou assassinées. Parce que moi, je n’ai pas le courage de m’enlever la vie… »

Dégriser… pour mieux repartir

La nuit tombe. Il fait froid, mais Elizabeth semble insensible au vent qui glace les os. Après un burger dans un restaurant du coin, elle commence à dégriser. Elle est fatiguée. Elle veut aller dormir chez son ex, à l’autre bout de la ville. L’idée d’avoir un grand lit douillet est plus forte que le désagrément de voir l’homme qui l’héberge la traiter comme une enfant.

Elle retourne dans le métro dans le but d’aller chez son ex, mais elle croise, près des tourniquets, d’autres itinérants qui boivent. Elle semble hésiter et lorgne avec envie du côté de ses amis d’infortune. L’appel de l’alcool est trop fort. « Je vais juste aller prendre une petite gorgée d’alcool avant de partir… »


Besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 277-3553

5 commentaires

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En mémoire de ces femmes

En mémoire de ces femmes

Voici l'histoire de ces victimes anonymes, six femmes autochtones et un homme itinérants, décédés près du square Cabot.

  • Micheline Labelle - Abonnée 1 février 2020 09 h 37

    L'art de classifier et de catégoriser dans l'esprit néocolonial

    je ne peux pas croire que Le Devoir laisse passer un dossier où l'on parle de femmes autochtones, vivantes ou décédées, en les nommant par leur prénom. ceci m'apparaît comme un manque de respect total.
    il s'agit ici du regard condescendant qu'on utilise sur l'Autre, le pauvre, le mineur. Jamais on ne se permettrait d'écrire sur la situation d'autres populations en utilisant le seul prénom. Ces femmes ont un nom, qu'on l'utilise..
    Je ne peux pas croire non plus que des journalistes parlent des non-autochtones comme étant des Blancs. Alors la société québécoise continue à être divisée dans l'esprit colonial, sans qu'il y ait eu la moindre réflexion sur le sens des mots, et ce, depuis des décennies.

    L'homme décédé qualifié de Blanc avait une nationalité. qu'on la nomme.

    • Étienne Paquette - Abonné 1 février 2020 12 h 39

      Si vous prenez le temps de poursuivre l'article jusqu'à la troisième partie, vous vous rendrez compte que Le Devoir prend la peine de présenter le profil de tous et chacun, parlant de leur passé et leur histoire, nommant leur nom.

  • christian giguere - Abonné 1 février 2020 09 h 59

    Difficile à lire

    C'est un dossier difficile à lire mais combien important. Dans notre vie de tous les jours, avec le travail, le gym, les sorties, etc., il est parfois important de s'arrêter un instant et de penser un tant soi peu à ces personnes. C'est le désespoir jusqu'au bout des doigts qui afflige ces personnes. Et il ne semble pas y avoir d'issus, du moins pour plusieurs d'entre elles. On espère seulement que certaines pourront s'en sortir un de ses jours. Le titre le dit bien: Espoir et désespoir...

  • François Boulay - Abonné 1 février 2020 10 h 21

    Excellent

    On les croise, mais on ne les voit pas vraiment. Leur vie nous importe peu. Je suis d'ailleurs le premier à formuler un commentaire alors qu'il y a eu de nombreux commentaires et un grand débat sur le recyclage des boutelles. Merci de nous les faire connaître.

  • Frank Champlain - Abonné 1 février 2020 10 h 43

    Rester sans mots... mais pas tout à fait

    Merci pour ces témoignages.
    L'indifférence s'étend même jusque dans les commentaires.
    Notre organisation de société (et la taille à grandeur inhumaine des villes) fait en sorte qu'on réagit plus devant un humain qui appelle à l'aide.

    Dans un "même" ordre d'idée. J'aimerais dire aux auteurs de propos haineux a
    l'endroit de minorités qu'ils se trompent mais comment pourrais-je leur écrire une grande lettre à tous?

    Vivement la création de véritables espaces et endroits humains et sains.