Le ministère a failli à la tâche, reconnaît Jolin-Barrette

Le ministre de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette, a promis lundi de revoir le processus de demande de parrainage de réfugiés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette, a promis lundi de revoir le processus de demande de parrainage de réfugiés.

Devant le cafouillage des derniers jours, le ministre de l’Immigration reconnaît les ratés de son programme de parrainage collectif de réfugiés et promet de le réviser. « Le processus de dépôt de candidatures présentées par l’entremise de messagers soulève de nombreux questionnements quant à son efficacité. Il doit être revu », a affirmé lundi Simon Jolin-Barrette, qui s’est contenté d’une déclaration par voie de communiqué. Il a également affirmé qu’une réforme plus large s’impose et que « plusieurs de [ses] programmes d’immigration doivent être modernisés ».

Le ministre a ainsi tenté de calmer le jeu après que le processus de dépôt des demandes de parrainage, qui a été entaché de corruption et semé d’irrégularités, eut suscité de vives critiques au cours des derniers jours. En raison du faible nombre de dossiers acceptés et du système « premier arrivé, premier servi », des personnes voulant parrainer des réfugiés ont commencé dès jeudi après-midi à faire la file, dehors, devant les bureaux du ministère de l’Immigration à Montréal pour être parmi les premiers à déposer leurs dossiers lundi matin. Réagissant à la pression médiatique vendredi, le ministère a finalement invité les gens à attendre à l’intérieur et s’est chargé de la surveillance. Mais selon ce qu’a rapporté Le Devoir, des extorsions et des tentatives d’intimidation ont eu lieu au cours de la fin de semaine, alors que des messagers, par qui doivent être obligatoirement déposés les dossiers, se sont fait offrir des pots de vin pour céder leur place.

Dès l’ouverture des bureaux à 8 h 30 lundi, 750 dossiers pouvaient être reçus, mais certains organismes expérimentés bénéficiant de plus de temps, 450 places étaient réellement disputées entre les organismes dits « réguliers » et les particuliers, soit les groupes de 2 à 5 personnes.

Un « fiasco »

Les partis d’opposition ne se sont pas gênés pour critiquer ce « fiasco » du gouvernement. « C’est inacceptable en 2020, c’est une solution dépassée dans le temps », a dénoncé le porte-parole du Parti libéral en matière d’immigration, Monsef Derraji. Le député de Québec solidaire Andrés Fontecilla s’est indigné que les gens aient eu à faire la file pendant des jours. « Ce n’est pas l’ouverture d’un nouveau Apple Store ! »

Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Sylvain Thibault, qui parraine avec des amis une famille de Congolais, enlace Philip Kustantin, le coursier qui a déposé son dossier.

Sylvain Thibault, qui travaille depuis plus de 20 ans auprès des réfugiés, ne se dit absolument pas satisfait de la déclaration du ministre. « Il n’y a aucune excuse là-dedans », a-t-il lancé. Il se dit particulièrement insulté par le dernier paragraphe du communiqué, qui avance que le Québec fait « plus que sa juste part » en matière d’immigration humanitaire. « Avec des cibles aussi faibles et une réduction de 20 % du nombre de réfugiés toutes catégories confondues, c’est plutôt l’inverse », a-t-il ajouté. « M. Jolin-Barrette aurait intérêt à rencontrer plus de réfugiés. Il verrait qu’ils ne sont pas dans leur salon à écouter Al Jazeera et à encaisser leur chèque de BS, mais qu’ils sont plutôt des modèles dont notre jeunesse devrait s’inspirer. »

En matinée, M. Thibault a presque sauté dans les bras de son coursier lorsqu’il l’a vu sortir des bureaux du ministère. Premier à être arrivé jeudi en après-midi, Philip Kustantin a écrit son nom sur une liste informelle et a commencé à attendre, dehors au froid. Il a même passé cette première nuit dans sa voiture à démarrer le moteur toutes les dix minutes pour se réchauffer. « Ce qui était important pour moi, c’était de pouvoir faire mon travail et livrer mes 20 dossiers parmi les premiers », a-t-il expliqué au Devoir. Il ne cache pas que sa place dans le rang était convoitée et que des personnes ont essayé de marchander avec lui au cours de la fin de semaine. Après une plainte, le ministère aurait décidé de renforcer la sécurité dans les salles.

Un processus « barbare »

Avec sa famille originaire de Trois-Rivières, Valérie Fortin parraine une famille kurde qui a fui la Syrie et croupit actuellement dans un camp de réfugiés en Irak. Elle déplore que le gouvernement ne soit pas plus « aidant » pour des citoyens comme elle qui veulent « faire leur part ». « Ne rien faire en tant qu’État et ne pas appuyer des gens prêts à mettre l’épaule à la roue, c’est grave. On se sent traités comme des parias alors que tout ce qu’on veut, c’est apporter une contribution à notre mesure. »

Elle ne mâche pas non plus ses mots pour critiquer le processus mis en place par le ministère, à commencer par l’obligation d’avoir recours au service de messagers, censée être plus équitable pour les gens des régions. « Moi, je suis de Montréal, mais les gens qu’on parraine s’installeront à Trois-Rivières. Honnêtement, si je n’étais pas arrivée dès vendredi pour garder la place en attendant mon coursier et si je n’avais pas été là toute la fin de semaine pour veiller au grain, je n’aurais jamais eu une aussi bonne place dans la file », note cette mère de famille qui espère que son 5e rang permettra à son dossier d’être parmi les 100 candidatures de particuliers retenues par le ministère.

A-t-elle confiance dans le processus ? « Pas du tout ! » a-t-elle lancé. « Je n’ai aucun moyen de valider quoi que ce soit. »

Quinzième dans la file, Bilal Hamideh, bénévole pour l’organisme Parrainage de réfugiés du grand Montréal, espère que les dix dossiers qu’a déposés son coursier seront retenus. Mais il exprime de sérieux doutes après avoir été témoin d’un cafouillage, lundi matin, lorsque des coursiers de la même compagnie que le sien, et qui étaient bien plus loin dans la file, ont tenté de refiler leurs dossiers à son coursier. « Ils voulaient tirer profit de ma position avantageuse », dit M. Hamideh.

Tension et déception

Quelques heures avant l’ouverture des bureaux, la tension était palpable dans le hall d’entrée du ministère, où des coursiers, des parrains et des journalistes s’entassaient à l’abri du froid. Des parrains retenaient leur souffle en apercevant les caisses de dossiers que certains messagers transportaient. Étaient-elles destinées à un coursier qui était devant le leur ? Des messagers, visiblement peu informés, étaient estomaqués de constater qu’ils étaient parmi les derniers à arriver lundi matin. Mohammad Kazim, lui, a dû rebrousser chemin, n’ayant pas compris qu’il fallait qu’il ait recours à un messager pour sa précieuse livraison. « Je voulais parrainer ma famille en Turquie », a-t-il lancé aux médias, la larme à l’oeil. « Mais on m’a dit que je n’avais aucune chance. »

7 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 janvier 2020 00 h 20

    Hasard?

    Les plus gros cafouillages de ce gouvernement sont liés à l'immigration. Est-ce en raison de son ministre ou en raison de la nature de son ministère (l'immigration)? Les deux?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 janvier 2020 08 h 37

      1-Un ministre gaffeur travaillant en vase clôs et soutenu par son chef. Rappelons que lors de la gaffe du programme PEQ des étudiants étrangers, à partir d’une liste de programmes dépassée, Legault avait appuyé son ministre en s’attaquant aux gens d’affaires( intéressés à payer de faibles salaires) et aux dirigeants des cégeps et universités( intéressés par l'argent). Legault et le ministre ont dû reculer devant les levées de boucliers.

      2-Les promesses électorales farfelues en immigration comme si le Québec était un pays indépendant. L’immigration est un dossier partagé avec le fédéral. Qu’on songe au ridicule test de valeurs, pouvant être passé à distance et seulement par les immigrants économiques; à des année lumières de la promesse électorale.

      Le recul obligatoire, sur un ordre de la Cour, sur les 18 000 dossiers devant être jetés à la poubelle. Le recul sur le « bonjour-hi ».

      Le pire : ce ministre est le porteur du dossier de la langue!

      A lire les 3 chroniques de Michel David : Chronique no 1 :L’art de la demi-mesure :
      Chronique no 2 : Amateurisme navrant Chronique no 3 :Un autre panier de crabes

  • Denis Carrier - Abonné 21 janvier 2020 10 h 57

    Un « fiasco » ?

    Je ne crois pas que la politique du gouvernement Legeault soit un fiasco. Au contraire, pour une fois que le Québec ne se prend pas pour Mère Thérésa, je pense qu’il agit bien en tentant d’accueillir surtout le type d’émigrant dont nous avons besoin. Les faux réfugiés qui nous arrivent par Lacolle devraient être obligés de passer par les voies légales d’immigration. Nous sommes dans un état de droit et les hors-la-loi ne devraient pas être acceptés ni parrainés.

  • Marcel Vachon - Abonné 21 janvier 2020 11 h 19

    750 dossiers.

    Moi, j'aimerais rencontrer le brillant qui pourrait trouver un processus juste pour faire entrer 7,000 dossiers dans un espace qui ne peut contenir que 750 dossiers.
    Le problème majeur n'est pas le ministre, les fonctionnaires ou je ne sais qui, le problème est dans le chiffre de 750 dossiers. Espérons que le ministre fera les bons changements annoncés.
    AUTRE PROBLÈME: Le Canada est le 2ième "plusss meilleur pays" dans le monde d'où la convergeance vers nous.
    SOLUTION?: (dis avec humour) Faudrait être moins bons au Canada et faire des petites révolutions ici, des petites guerres là, quelques assassinats, créer des famines, etc. etc. bref, être moins "fin". On pourrait ainsi atteindre les 750 demandes et pouvoir toutes les acceuillir sans "messagers" et sans bousculade. Les solutions peuvent être si simples. Bonne journée.

  • Diane Guay - Abonnée 21 janvier 2020 11 h 24

    Moment pervers de la civilisation

    Ce cafouillage politique n'est pas un cafouillage ; c'est plutôt un moment pervers du néolibéraliseme économique soutenu par des comptables technologues ministériels . Comme si les humains ne seraient qu'une statique à faire entrer dans la " camisole de force " des marchés économiques : marchandisation et uniformisation du monde avec une méthode de course de chevaux avec prêteurs sur gages et coursiers. "On achève bien les chevaux" et maintenant les citoyens humanitaires. WOW la technologie comptable a-t-elle remplacée l'Église et les guerres de religion.

    Les marchands de bonheur populistes ne sont que des comptables d'une série statistique de comportements humains réduits à un tas de pixels tout en prétendant en prétendant prendre soin. Chers caquistes vous vous enfoncez dans un trou noir qui dévore à votre profit politique ce qu'il y a d'humanisme dans notre société marchande . Avez-vous conclu un pacte avec les barbares de nos temps modernes?
    Diane M. Guay, Ph.D. Psychologie, clinicienne géopolitique

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 janvier 2020 12 h 43

    … d’humanité !

    « M. Jolin-Barrette aurait intérêt à rencontrer plus de réfugiés. Il verrait qu’ils ne sont pas dans leur salon à écouter Al Jazeera et à encaisser leur chèque de BS, mais qu’ils sont plutôt des modèles dont notre jeunesse devrait s’inspirer. » (Sylvain Thibault, Coordonnateur, TCRI)

    Oui, mais le rôle dudit ministre se situe davantage au Ministère que dans la rue !

    Cependant, si ce Ministère ne parvient pas à rouler comme du monde la volonté du Législateur en matière d’accueil et d’immigration, il est à espérer que ce ministre soit en mesure d’exercer son autorité !

    De ce genre d’espoir, et compte tenu de la « Délicatesse des Dossiers » à améliorer d’urgence, convient-il d’inviter le titulaire du MIFI à procéder à sa modernisation technique et philosophique ? ; une modernisation susceptible d’intégrité et …

    … d’humanité ! - 21 jan 2020 -