Québec veut mettre plus de pression sur les clients abuseurs

Selon l'ancien policier Ian Lafrenière, il y a tout un «écran de fumée» qui est mis en place pour que le client abuseur ne voie pas les travers de cette industrie et les répercussions sur la victime.
Photo: iStock Selon l'ancien policier Ian Lafrenière, il y a tout un «écran de fumée» qui est mis en place pour que le client abuseur ne voie pas les travers de cette industrie et les répercussions sur la victime.

Souhaitant mettre davantage de pression sur les « clients abuseurs », le président de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, Ian Lafrenière, sonde le terrain auprès des organismes pour voir s’il serait opportun que le Québec se dote de « John’s School », un programme d’éducation pour les John — nom générique pour les clients de la prostitution — qui se font prendre dans les filets de la police.

« Les policiers vont aller faire du fishing — c’est-à-dire poster une annonce dans les journaux ou les médias sociaux — et, quand les clients abuseurs vont répondre et se faire coincer, on va leur offrir deux possibilités : celle d’aller dans le système criminel avec une poursuite ou celle du John’s School », a expliqué Ian Lafrenière, en entrevue au Devoir à la veille de la reprise des travaux de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs.

 
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le président de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, Ian Lafrenière

« C’est une école pour les John. Une journée de formation complète où ils vont rencontrer les policiers, des gens du milieu et des survivantes qui vont expliquer ce qu’elles ont vécu. En plus de ça, il y a une amende qui leur est imposée et qui est remise entièrement à des organismes qui viennent en aide aux femmes qui sont exploitées. »

Ce programme est appliqué dans certaines villes canadiennes, notamment à Calgary et à Edmonton, affirme le député caquiste de Vachon, qui trouve l’idée « vraiment très intéressante ». Ça pourrait faire partie, selon lui, d’un « éventail de solutions » à mettre en place au Québec. Il souhaite donc questionner les intervenants qui seront entendus lundi et mardi à Montréal et jeudi à Val-d’Or, pour « voir leur réaction face à ça » et déterminer si cette approche serait envisageable au Québec.

« On ne parle pas de gens qui veulent des services sexuels de filles de douze ans, on s’entend, ça, c’est criminel, on n’en parle même pas, précise le député de la CAQ. Mais si je dis qu’en matière d’exploitation des mineurs, je trouve intéressante l’idée des John’s School, c’est parce que ça permet de mettre de la pression sur les clients abuseurs. Parce que, présentement, quand tu regardes le nombre d’opérations et d’arrestations, les risques pour les gens ne sont pas très élevés. Et ils se disent, à la limite, que c’est accepté. Alors le John’s School permet d’avoir une approche très humaine. »

Ian Lafrenière est déterminé à mettre « beaucoup plus de chaleur » sur les clients abuseurs, affirmant qu’il fallait rendre ça « socialement non acceptable », un peu comme l’alcool au volant. « Certains diront : ben voyons, ce n’est déjà pas acceptable ! Mais il faut faire attention aux mots quand on parle de clients. Moi, quand je suis client d’un commerce, je paye, j’ai quelque chose en échange et je n’ai aucune culpabilité. C’est plate ce que je dis, mais pour les clients abuseurs, ils ont payé, ils ont un service, donc ils se disent qu’elle le voulait et ils ne se sentent aucunement coupables. On tombe dans l’acceptabilité sociale. »

Selon lui, il y a tout un « écran de fumée » qui est mis en place pour que le client abuseur ne voie pas les travers de cette industrie et les répercussions sur la victime. « Avec la Commission, on veut amener le client abuseur à voir ce qu’il y a derrière la façade, à comprendre ce qu’est la réalité », explique M. Lafrenière.

C’est plate ce que je dis, mais pour les clients abuseurs, ils ont payé, ils ont un service, donc ils se disent qu’elle le voulait et ils ne se sentent aucunement coupables. On tombe dans l’acceptabilité sociale.

Ses collègues et lui ont été profondément marqués par une rencontre avec une survivante lors d’une formation avant le début des travaux de la Commission. « Ç’a été très difficile d’entendre cette dame qui nous a avoué qu’à l’âge de 7 ans, son grand-père l’avait vendue dans un réseau de pédophiles. Elle est rendue à une cinquantaine d’années et tu vois qu’elle a un choc post-traumatique très profond et, quand tu entends tout ce qui lui est arrivé dans la vie, tu te dis que ça n’a juste pas d’allure. Si des gens faisaient les mêmes atrocités à des animaux, je suis persuadé qu’on aurait des manifestations dans les rues de Montréal. Là, ce sont nos enfants, nos jeunes… On a de belles questions à se poser comme société. »

Bilan de mi-parcours

En novembre dernier, lors du premier volet de la Commission qui se tenait à Québec, les parlementaires ont entendu une trentaine d’organismes et d’experts sur le sujet. Plusieurs ont évoqué le besoin de faire de l’éducation à la sexualité et parlé de la prévalence du recrutement sur les médias sociaux. Il a beaucoup été question du manque de ressources spécifiques pour les victimes d’exploitation sexuelle.

Dans ce premier volet, la Commission a ratissé très large pour avoir un portrait général de la situation. Pour le deuxième tour de piste, les parlementaires ont l’intention d’aller poser des questions plus pointues, notamment sur les outils législatifs à mettre en place et sur la façon dont on pourrait mieux aider les victimes.

Mardi, la Commission entendra notamment les témoignages du Grand Prix de Montréal et de l’Association des hôtels du Grand Montréal. « Je suis très heureux qu’ils soient là parce que je pense qu’ils peuvent être des partenaires hyper importants », affirme l’ancien policier.

Mais attention, rappelle-t-il, la prostitution existe 365 jours par année. « C’est important d’avoir ces partenaires pour voir ce qu’ils sont prêts à faire ou ce qu’ils font déjà. Mais il ne faut pas envoyer le message que c’est juste ça, parce qu’on passe complètement à côté de la Commission. »

Dans un milieu où il n’y a plus de repères géographiques — le recrutement se fait principalement sur les réseaux sociaux —, le président de la Commission espère être en mesure à la fin de ses travaux de présenter une « vision nationale » pour un meilleur partage des informations, tant au Québec que dans les autres provinces, où se retrouvent beaucoup de jeunes victimes québécoises.

« Il y a des disparités au Canada, et les peddlers le savent très bien. Ils vont dans d’autres provinces pour sortir nos filles, les rendre encore plus vulnérables. Et les clients, qu’on aime ça ou non, ils trouvent ça exotique d’avoir une jeune fille du Québec qui parle français. Et ils jouent avec le système. Alors, si nos criminels n’ont pas de limite, il va falloir que les services de police et les organismes gouvernementaux travaillent ensemble et que nos partenaires du fédéral nous aident aussi là-dedans. »

5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 20 janvier 2020 04 h 22

    Contradiction

    Il semble y avoir contradiction dans cet article. On y parle d'une école de de «John» qui font des abus de mineurs. Mais on dit qu'il ne s'agit pas de s'addresser aux abuseurs de mineures. Et on mentionne une fillette de 7 ans vendue.
    J'ai vue un film qui voulait prendre le côté des prostituées. Il y avait des témoignages de celles-ci avec des histoires d'abus variées. Mais leurs histoires ne les montraient pas si abusées que ça mais plutôt incapable de penser correctement. C'était suffisant pour avoir l'effet contraire de les prendre en pitié. Alors les cours de John, j'en suis sceptique. Ils pourraient avoir l'effet inverse. Et puis, la police est-elle vraiment capable de résoudre ces problèmes? Ils en causent eux-mêmes.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 20 janvier 2020 07 h 56

    Évidemment, il faudrsat aussi;
    1- s'assurer qu'ils suivent le programme de la John's Scool;
    2- faire une certaine forme de suivi;
    3- faire une sorte d'évaluation, par la suite, de l'efficacité réelle du programme.

  • Serge Beauchemin - Abonné 20 janvier 2020 09 h 13

    « Dis-moi qui je suis »

    Le film documentaire britannique "Dis-moi qui je suis" produit par Netflix illustre le cas de jumeaux qui ont été exploités dans leur enfance. À voir.

  • Alain Béchard - Abonné 20 janvier 2020 20 h 06

    clients abuseurs

    Je suis d'accord avec M. Lafrenière. Le gouvernement doit agir et mettre les ressources nécessaire pour que ces abus aillent en régressant. De plus en référant le mot client à l'achat(location) d'une personne à nos fins les plus basiques ou le plaisir malsain n'est que le but recherché. Parce que l'on paie nous avons un pouvoir, un droit sur la marchandise achetée, la puissance de l'argent faisant fléchir toute morale. C'est dégrader la femme de la saisir comme un jouet pour notre seul plaisir. C'est s'assurer un pouvoir sur l'autre à vil prix. Le mot client ne devrait pas être utilisé dans leur cas, car ils sont tout simplement des abuseurs et s'ils ne sont pas contrecarrés ils n'y aura pas de fin à cette dégénérescence sociale et humaine. La police comme tous citoyens doivent être éduqué et notre société fleurira que dans l'éducation.

    • Liliana G Perez - Abonnée 21 janvier 2020 07 h 10

      Je suis d'accord avec M Lafrenière, ils feront les premiers pas dans un programme pour que les clients commencent à prendre conscience. Toute cette information aideront aux recherches. Avec le temps je ne pense pas que ça tombera dans l’espace sidérale, ils feront des ajustementes, il y a des bonnes questions et de bon débat, il faut mettre du matériel et des expertes comme psychologues et psychiatres dans le programme aussi. Le temps va le dire.