Quand les étudiants investissent la finance durable

La finance durable apparaît de plus en plus comme un outil essentiel à la transition écologique et on ne l’enseigne pas à la prochaine génération.
Photo: Aless MC La finance durable apparaît de plus en plus comme un outil essentiel à la transition écologique et on ne l’enseigne pas à la prochaine génération.

« L’éducation traditionnelle a échoué. Elle ne nous forme pas à la finance durable », constate Maxime Lakat, étudiant à la Faculté de gestion de l’Université McGill, président du Desautels Sustainability Nertwork et membre du Montreal Social Value Fund. La finance durable est celle qui concilie performance économique et effets sociaux et environnementaux positifs en soutenant des entreprises qui contribuent activement au développement durable, plutôt que celles qui ne promettent que des rendements financiers à court terme. La finance durable se décline en différents modèles, comme l’investissement responsable et la finance verte.

La finance durable apparaît de plus en plus comme un outil essentiel à la transition écologique et on ne l’enseigne pas à la prochaine génération. Comment combler cette lacune ? On compense le manque d’enseignement par la pratique, en attendant une mise à jour du contenu des cours.

C’est la formule du National Social Value Fund (NSVF), lancé en 2017 par Steve Petterson, alors étudiant en finance à l’University of British Columbia (UBC). Steve Petterson a imaginé des fonds d’investissement d’impact locaux gérés par les étudiants. Le NSVF est la maison mère et les fonds étudiants locaux en sont les filiales.

L’« investissement d’impact » est réalisé dans des entreprises qui génèrent des effets sociaux ou environnementaux positifs à travers leur mission. Cela diffère de l’investissement responsable qui, lui, cible des entreprises qui limitent ou réduisent leurs effets sociaux ou environnementaux négatifs. C’est le cas de Chop Value. Cette entreprise récupère des baguettes pour en faire du mobilier. Au moment de l’investissement, Chop Value avait recyclé cinq millions de baguettes. Aujourd’hui, le concept est franchisé et un million de baguettes sont recyclées par mois. On peut aussi citer This Fish, un système de traçabilité de produits de la mer accessible aux petits exploitants et aux pêcheurs en milieu rural. Ce système vise à promouvoir et à récompenser les exploitants qui pratiquent la pêche durable.

Chop Value et This Fish sont deux investissements de la première filiale du National Social Value Fund, inaugurée à Vancouver. La première cohorte comptait neuf étudiants de l’UBC et de l’Université Simon Fraser. Certains étudiaient en finance, d’autres en science politique, en philosophie ou en économie. Ce mélange des univers est une pierre angulaire du concept de NSVF, pour multiplier les regards, mais aussi pour polliniser différents secteurs lorsque les étudiants quittent l’université, et le fonds, pour rejoindre le monde du travail.

Depuis 2017, le NSVF a développé des fonds à Calgary, à London, à Kingston et à Montréal. Le Montreal Social Value Fund (MSVF) a été lancé en octobre 2019 par neuf étudiants de l’Université McGill. Le Devoir a rencontré quatre de ses membres : Lina Dieudonné, Tanya Gandhi, Bhoomika Saxena et Maxime Lakat.

Apprendre en pratiquant

Depuis octobre, les membres du Montreal Social Value Fund ont mené quatre actions. Comme n’importe quel fonds, ils ont défini leur thèse d’investissement (leur cible) : ils investissent dans des entreprises montréalaises qui s’attaquent aux objectifs de développement durable (ODD) orphelins. Les Nations unies ont déterminé 17 ODD pour lesquels il est urgent de mobiliser du capital privé, soit des investisseurs et des entreprises. Les ODD environnementaux sont plus populaires que les causes sociales.

Ensuite, les neuf étudiants ont cherché des alliés, dans la communauté financière et dans la société civile. Puis, ils ont recensé les acteurs de l’écosystème communautaire et social montréalais et ils les ont rencontrés pour comprendre les enjeux particuliers à la métropole. Ils rencontrent aussi des porteurs de projets et des investisseurs. « Steve Petterson nous a prévenus : l’investissement d’impact est encore peu connu. On ne peut pas rassembler une somme cible et trouver des projets par la suite, comme les fonds traditionnels, explique Maxime Lakat. Les investisseurs que nous approchons veulent savoir en amont dans quels projets précis ils s’impliquent. » Ajoutons qu’en investissement d’impact, on peut privilégier l’impact ou le rendement. Les investissements d’impact dans des technologies propres et en biotech privilégient généralement le rendement. En optant pour les ODD orphelins, les membres du NSVF privilégient l’impact. Les investisseurs qui les encourageront voudront d’autant plus savoir à quelles retombées sociales ils contribuent.

Qui sont ces investisseurs ? « Nous rencontrons trois groupes, répond Bhoomika Saxena. Des institutions financières et des entreprises, que nous approchons à travers leur responsabilité sociale ou à travers leur désir d’implication locale. Des individus fortunés et des investisseurs d’impact, comme Anges Québec. Et pour chaque dollar d’investissement recueilli, le National Social Value Fund nous en donne tout autant. »

Et les projets ? Les membres du Montreal Social Value Fund souhaitent avoir réalisé leur premier investissement à la fin du printemps 2020. « Lorsqu’on rencontre une organisation, on cherche à comprendre le problème auquel s’attaquent les fondateurs et leurs motivations, explique Lina Dieudonné. Pourquoi ont-ils lancé le projet ? L’impact positif est-il au coeur du modèle ? La solution est-elle pérenne ? D’où viendront les revenus ? »

Influencer les employeurs

Des fonds gérés par des étudiants, il en existe déjà. On peut citer Desautels Capital Management (DMC) et Front Row Ventures. Ce dernier investit dans des entreprises lancées par des étudiants. Mais la particularité du NCVF tient à son objectif : il ne s’agit pas d’initier les étudiants à l’investissement, mais plutôt de former de futurs employés qui contribueront à changer le visage de la finance dans différents secteurs de la société.

Bhoomika Saxena a été recrutée par le géant BlackRock, une société de gestion d’actifs traditionnelle qui compte une petite division de finance durable. « Je souhaite inciter mes futurs collègues à intégrer les principes de la finance durable à l’évaluation de leurs dossiers », dit-elle.

Tanya Gandhi se dirige vers la consultation. « Un consultant pense en fonction des résultats. Je voudrais qu’on ajoute la question suivante : la solution que nous proposons au client peut-elle prendre aussi en considération un impact social et environnemental positif ? »

Lina Dieudonné, quant à elle, vise le secteur des politiques publiques. « L’expérience au MSVF m’apprend que j’ai du pouvoir et m’enseigne le courage. » Quant à Maxime Lakat, gérer le fonds développe son sens critique. « L’université ne nous apprend pas à remettre en question les modèles et les paradigmes. La finance qui se dit responsable ne l’est pas nécessairement. Il faut être vigilant. »

Le National Social Value Fund et le Montreal Social Value Fund s’inscrivent dans un mouvement étudiant mondial qui revendique des engagements et des actions en matière de transition économique et écologique. On peut citer deux exemples européens : le « Manifeste étudiant sur le développement durable dans l’enseignement supérieur » et le « Manifeste étudiant pour un réveil écologique ». Au Québec, mentionnons la déclaration « Changer l’éducation universitaire au Québec sur la finance durable », lancée en octobre 2019, au Colloque PRI sur l’investissement responsable. C’est dans cette mouvance que le Montreal Social Value Fund s’apprête à renouveler la moitié de ses membres, pour remplacer ceux qui rejoindront le marché du travail. La première cohorte était composée uniquement d’étudiants de McGill. Pour la prochaine, on songe à ratisser plus large.