L’ETS offre des excuses publiques à Kimberly Marin

Quatre ans après les faits, l’École de technologie supérieure (ETS) s’excuse finalement auprès de Kimberley Marin, victime de harcèlement sexuel pendant le rituel d’initiations en 2015.

Le Devoir révélait mardi qu’une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a conclu que l’établissement montréalais avait manqué à son obligation d’offrir « un milieu exempt de discrimination et de harcèlement » à son étudiante alors qu’il « connaissait les problèmes liés aux inconduites sexuelles pendant les initiations ».

Mais jusque-là, l’établissement montréalais refusait de s’excuser auprès de son étudiante. Le directeur général de l’ETS, François Gagnon, a fait volte-face mardi après que la décision a été rendue publique. « Au nom de l’ETS, je veux transmettre mes plus sincères excuses à Mme Marin. Ce malheureux épisode a mis en lumière des manquements de notre organisation à l’égard du traitement des plaintes de harcèlement », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Une démarche qui laisse Kimberley Marin pour le moins perplexe. « Maintenant que je sors la décision publiquement, c’est là qu’ils s’excusent ? Oui, je les accepte, leurs excuses, mais avec un pincement. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait dès le départ ? » se demande-t-elle.

 

Suivant les recommandations de la Commission, la jeune femme a reçu 34 500 $ en dommages matériels, moraux et punitifs de la part de l’ETS, de son association étudiante et des individus mis en cause, pour discrimination et harcèlement fondés sur le sexe.

L’entente conclue entre les parties — qui a permis d’éviter que le litige soit soumis au tribunal — a été signée « sans admission de responsabilité » de la part de l’ETS. Un refus de reconnaître sa faute que l’ETS ne révise pas, malgré les excuses publiques.

« Je suis plus tourné vers l’avenir », répond en entrevue François Gagnon, directeur de l’ETS depuis quatre mois. « On a eu un processus par lequel on a eu une entente et je crois que Mme Marin a été satisfaite. »

Malgré cela, Kimberley Marin réitère son désir de travailler avec la direction de l’établissement afin d’améliorer le bien-être des femmes à l’ETS. Une déclaration commune en ce sens pourrait être publiée prochainement.

Un combat de quatre ans

Tout a commencé pendant les initiations, organisées par l’association étudiante, en septembre 2015. Kimberley Marin portait une jupe hawaïenne et trois étudiants ont reçu le défi de la lui retirer. Au moment où ils se sont exécutés, ceux-ci ont du même coup descendu le bikini de la victime jusque sous ses fesses, la laissant presque nue devant une centaine de personnes, en majorité des hommes.

Ce malheureux épisode a mis en lumière des manquements de notre organisation à l’égard du traitement des plaintes de harcèlement 

Par la suite, l’étudiante à la maîtrise a cherché du soutien auprès de plusieurs intervenants. Mais partout on lui a dit : « C’est comme ça ici. » Elle a rencontré le directeur des Services aux étudiants de l’ETS, qui a banalisé l’incident, puis son association étudiante, qui s’est montrée tout aussi réfractaire. Six mois plus tard, une enquête a finalement été déclenchée par l’ETS. Celle-ci a conclu que Kimberley Marin avait bel et bien été victime de harcèlement sexuel, mais aucune mesure disciplinaire n’avait été adoptée.

En juillet 2016, Kimberley Marin a déposé une plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Celle-ci visait tant les étudiants qui ont commis le geste que l’ETS et l’association étudiante. « J’ai l’impression que la réponse de l’établissement est encore pire que l’acte en soi », mentionne-t-elle.

La Commission lui a finalement donné raison et a suggéré des mesures de redressement à l’école de génie, où les hommes sont fortement majoritaires, tant dans le corps professoral que dans l’effectif étudiant.

Recevoir les plaintes

« C’est important que les gens sachent qu’on agit », affirme en entrevue François Gagnon. À l’ETS, comme sur les autres campus, une « prise de conscience nécessaire » a été effectuée dans les dernières années, dit-il.

Un Bureau de prévention et de résolution du harcèlement (BPRH) a notamment été créé à l’ETS. Le Devoir a obtenu copie du rapport annuel 2018-2019 du BPRH. Depuis le dépôt de la plainte de Kimberley Marin — la première à jamais avoir été déposée à l’ETS —, les langues semblent s’être déliées. Du 1er mai 2018 au 30 avril 2019, 116 signalements ont été effectués. De ce nombre, neuf plaintes (six femmes et trois hommes) ont été déposées : cinq pour violences à caractère sexuel et quatre pour harcèlement psychologique. Celles-ci ont toutes été soumises à une enquête externe. L’année précédente, 11 plaintes (incluant trois plaintes collectives) avaient été déposées. Les signalements proviennent en parts égales du personnel et des étudiants. Au moins un professeur a été congédié et un étudiant, expulsé à la suite d’une enquête externe, révèle François Gagnon.

Le directeur de l’ETS nie toutefois qu’une culture du silence régnait sur le campus. « Quand on ne le sait pas, quand les gens ne s’expriment pas, c’est difficile de comprendre ce que les gens vivent. Je pense que l’ETS ne le voyait pas. »

Kristine Gagnon Lafond fait partie de celles qui se sont tournées vers le BPRH. L’été dernier, un homme lui a touché les fesses à plusieurs reprises dans un ascenseur de l’ETS. « Personne ne m’a prise au sérieux. Ils m’ont fait me sentir ridicule. Si c’était à refaire, jamais je n’entreprendrais de démarches auprès du BPRH », dit-elle. Depuis, Kristine Gagnon Lafond a quitté les bancs de l’ETS. « Pour moi, c’était trop difficile à vivre, la culture du sexisme à l’ETS. »

Kimberley Marin, elle, a fait le chemin inverse et est de retour à l’ETS pour terminer sa maîtrise. « Je l’espère, oui, que le climat a changé et, surtout, j’espère que les gens vont continuer à dénoncer. »