De la concentration de la presse ou pas de presse du tout

Le quotidien <em>Le Soleil</em> a consacré une large part de sa page une de mardi aux difficultés financières du groupe auquel il appartient.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le quotidien Le Soleil a consacré une large part de sa page une de mardi aux difficultés financières du groupe auquel il appartient.

Les ennuis financiers de Groupe Capitales Médias (GCM) font craindre une plus grande concentration de la presse ou la disparition de six quotidiens régionaux, ainsi qu’un effet domino sur l’ensemble de l’écosystème médiatique québécois.

Au lendemain de l’aide d’urgence de 5 millions octroyée par Québec à GCM, une reprise éventuelle de ces journaux par Québecor a continué de faire réagir la scène politique et suscité des réactions mitigées auprès d’experts des médias.

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée », juge Pier-André Bouchard St-Amant, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). L’économiste craint qu’un seul propriétaire d’une série de quotidiens en région mette en péril la diversité de l’information.

Un avis que partage Colette Brin, directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval. « Dans plusieurs villes, les deux principales sources d’information seraient essentiellement Québecor et Radio-Canada. » Elle souligne toutefois qu'il n'y a pas de « solution parfaite » à cette sortie de crise et qu’un rachat de la multinationale aurait l’avantage de garder en vie les publications de GCM.

À Québec, le Parti libéral, le Parti québécois et Québec solidaire ont déjà fait part de leurs craintes d’une plus grande concentration de la presse.

« C’est peut-être mieux d’avoir plusieurs médias concentrés — pour ce que peut représenter le terme concentration — que pas de médias du tout », répond en entretien au Devoir Pierre Karl Péladeau.

Quant à l’indépendance journalistique, le grand patron de Québecor se veut rassurant : les journalistes des médias de son groupe font leur travail en toute indépendance, comme le prescrit leur convention collective, martèle-t-il. « L’indépendance des journalistes est extrêmement importante, tout comme celle des chroniqueurs. »

Offre rejetée

Québecor a déposé la semaine dernière une offre pour acquérir les six quotidiens de GCM, offre qui a été refusée par Québec. Plutôt que d’accepter la proposition « raisonnable » déposée par le géant des télécommunications, le gouvernement Legault a plutôt « opté pour une voie différente », celle de la justice, déplore M. Péladeau.

« On ne sait pas s’il va y avoir des acquéreurs ou des offres tellement peu alléchantes que le tribunal va conclure que c’est peut-être mieux de liquider l’entreprise », avance-t-il.

Acculé à la faillite, GCM a demandé lundi la protection des tribunaux contre ses créanciers. Pour éviter la fermeture des journaux, dont Le Soleil et Le Droit, le gouvernement Legault a consenti un prêt à l’entreprise en provenance d’Investissement Québec. GCM pourra ainsi poursuivre ses activités « intégralement » au moins jusqu’à la fin de l’année, a fait savoir le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon.

Pierre Karl Péladeau se montre vague lorsqu’il est interrogé à savoir s’il ferme — ou non — la porte à une future acquisition de GCM désormais. « Lorsqu’on fait appel au tribunal », il y a beaucoup « d’inconnues », dit-il. Il n’en demeure pas moins que, selon lui, Québecor est le « seul groupe au Québec » capable de mettre en place des économies d’échelle pour assurer la pérennité des salles de rédaction de GCM.

En péril

Un rachat de GCM par Québecor pourrait affaiblir d’autres acteurs de l’industrie médiatique. Puisque Québecor possède sa propre agence de presse — l’agence QMI — elle mettrait vraisemblablement fin à l’abonnement des six journaux à La Presse canadienne (PC), filiale québécoise de Canadian Press. Ce que confirme M. Péladeau. « On n’en aurait pas besoin, je ne raconterai pas d’histoire. »

Pierre Saint-Arnaud, reporter de longue date à la PC, s’était inquiété lundi de cette éventualité et de la mort annoncée de son employeur. « Enlevez la PC de l’équation et c’est TOUT l’écosystème de l’information qui va souffrir énormément parce que nos abonnés, dont les ressources ne cessent de diminuer depuis des années, vont devoir rediriger leurs propres ressources vers les tâches que nous accomplissions pour eux », a-t-il écrit sur Facebook.

À la Guilde canadienne des médias, syndicat qui regroupe plus de 5000 travailleurs des médias dont ceux de la PC, on indique suivre « la situation de près ».

Solutions

Les ennuis financiers qu’éprouve l’industrie de la presse — avec la chute des revenus publicitaires au profit de Google et Facebook, notamment — y jouent pour quelque chose, observe Pier-André Bouchard St-Amant, de l’ENAP, qui voit d’un bon œil une taxe potentielle pour ces plateformes. « Il y a eu beaucoup de concentration et là on est rendu à vivre des effets dominos qu’on ne devrait pas observer dans une industrie plus saine. »

Entre 2012 et 2017, les quotidiens ont perdu 53 % de leurs revenus en publicité, selon un rapport publié il y a quelques jours par le Centre d’étude sur les médias. Au même moment, les « plateformes numériques hors médias » ont vu leur récolte publicitaire grimper de 122 %.

« Les journaux n’arrivent pas à trouver des solutions pour pallier cette chute », relève Colette Brin, de l’Université Laval. Ceux qui se tirent le mieux d’affaire ont soit des fondations ou des propriétaires qui sont prêts à perdre de l’argent, ou encore qui ont un lectorat mondial. »

Pier-André Bouchard St-Amant suggère notamment de créer des fonds de « capitaux patients ». L’idée serait de créer une fiducie dans laquelle investisseurs privés et État, par exemple, injecteraient une somme. Cet argent placé, une partie des revenus boursiers générés pourraient être versés aux médias.

« On pourrait aussi encourager des gens à y mettre de l’argent avec des crédits d’impôt, comme c’est le cas pour le Fonds de solidarité FTQ », suggère le professeur St-Amant. Et des journalistes pourraient être chargés de disposer des sommes versés au média pour garantir l’indépendance de la presse, précise-t-il.

Le Fonds de solidarité FTQ n’a pas écarté mardi la possibilité de jouer un rôle dans la relance des journaux de GCM.

De son côté, la CSN, qui représente une majorité des travailleurs de l’information de GCM, a proposé que les travailleurs des quotidiens se rassemblent en coopérative et deviennent actionnaires, en partenariat avec d’éventuels investisseurs.

Le Devoir a évoqué pour sa part une forme d’alliance avec Le Soleil de Québec, mais qu'il était trop tôt pour en définir les tenants et aboutissants.

GCM publie aussi Le Droit à Gatineau, Le Quotidien à Saguenay, Le Nouvelliste à Trois-Rivières, La Tribune à Sherbrooke et La Voix de l’Est à Granby.

Dettes de GCM

Créances totales : 25,9 millions

Ventilation partielle :
  • Investissement Québec (créancier garanti) : 8 millions
  • Parmi les créances non garanties :
    • Abonnements perçus d’avance : 4,9 millions
    • Obligations prestations définies : 4 millions
    • Salaires, vacances et autres : 3,4 millions
    • Imprimeries Transcontinental : 984 119 $
    • Agents et camelots : 188 361 $
    • Recycle Médias : 178 153 $
    • Édifice 410 Charest : 134 647 $
    • Fiducie Desjardins : 128 995 $
    • La Presse canadienne : 96 002 $
    • Le Devoir : 11 566 $