Devrait-on surveiller ceux qui surveillent notre crédit?

Guy Cormier avait déjà exprimé il y a une dizaine de jours son insatisfaction devant la performance d’Equifax. «Son service n’est pas à la hauteur des standards de Desjardins.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Guy Cormier avait déjà exprimé il y a une dizaine de jours son insatisfaction devant la performance d’Equifax. «Son service n’est pas à la hauteur des standards de Desjardins.»

Des firmes privées comme Equifax et TransUnion devraient-elles être le seul recours d’institutions comme Desjardins en matière de surveillance du crédit ? Plusieurs voix s’élèvent pour dire qu’une réflexion s’impose — et plus tôt que tard.

« Il y a certainement lieu d’avoir un débat sur la question », disait mardi l’avocat Alexandre Plourde, analyste pour l’organisme Option consommateurs. « Il y a de grands problèmes avec le système actuel en matière d’agences de crédit. »

La veille, c’est le président et chef de la direction de Desjardins, Guy Cormier, qui proposait la même démarche. « La décision qu’on a prise [en réaction au vol des données de 2,7 millions de membres de Desjardins], c’est de se tourner vers l’entreprise qui offre ce service [de surveillance] et qui a 70 % de parts de marché, a-t-il rappelé. On a constaté dans les jours suivants qu’il y avait des enjeux, et on a pris des mesures pour les pallier. Cela dit, est-ce que ça doit être deux-trois entreprises au Canada qui pilotent tout ça ? La question se pose. »

Desjardins n’a pas voulu préciser mardi à quel genre d’autres services elle songe. Mais Guy Cormier avait déjà exprimé il y a une dizaine de jours son insatisfaction devant la performance d’Equifax. « Son service n’est pas à la hauteur des standards de Desjardins. » Les longs délais d’attente, les pannes de système et les communications difficiles en français représentaient selon M. Cormier une « situation déplorable et inacceptable ».

« La gestion du crédit devrait-elle devenir un bien public, qu’un organisme gouvernemental fasse le travail ? » se demande Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées ou publiques. La France a choisi un modèle où l’État contrôle le processus, par un fichier national centralisé qui est géré par la Banque de France.

« Je serais porté à laisser ça dans le privé, ajoute M. Nadeau, mais on a le problème que les deux compagnies sont, à mon avis, très inefficaces. Alors, oui, il y a certainement une réflexion à faire là-dessus. »

Failles

Les problèmes soulignés sont variés. Le commissaire à la protection de la vie privée du Canada avait mis en lumière dans un rapport en avril « des lacunes déconcertantes au sein d’une entreprise [Equifax] qui dispose de vastes quantités de renseignements personnels extrêmement sensibles et qui joue un rôle majeur dans notre secteur financier ».

Son enquête portait sur un vol massif de données au sein de la compagnie (celle-ci n’a pas répondu à nos demandes d’information mardi). En 2017, un pirate avait pu accéder aux renseignements personnels de 143 millions de personnes fichées par Equifax, dont 19 000 Canadiens.

La gestion du crédit devrait-elle devenir un bien public, qu’un organisme gouvernemental fasse le travail ? 

Au-delà de ce constat qui concerne la protection des données, Alexandre Plourde affirme qu’il y a des problèmes avec l’utilisation que les deux compagnies en font. « À la base, c’est de l’information qui doit servir à une personne ou à une institution qui veut me prêter de l’argent. C’est légitime. Mais ce qu’on a vu, c’est qu’on utilise les données en matière d’assurances — pour déterminer le risque qu’il y a à assurer quelqu’un —, en matière d’emploi ou pour louer un logement. »

Il y a aussi l’enjeu des erreurs que peuvent contenir les dossiers de chaque individu. Là-dessus, les données manquent. Mais un rapport d’Option consommateurs publié en 2013 disait que « les dossiers de crédit contiendraient un taux d’erreurs assez élevé qui devrait alarmer les autorités gouvernementales ».

« Il n’y a pas de chiffre solide, mais des études disent qu’un cinquième des dossiers pourraient contenir des erreurs, indique Alexandre Plourde. Ça peut être très difficile de contester une mauvaise inscription, et ça peut avoir des conséquences importantes. »

Le rapport d’Option consommateurs notait que, « dans le contrat qu’Equifax fait signer à ses membres, l’agence se dégage de toute responsabilité pour tout dommage subi ou coût engagé par le client découlant de toute inexactitude ou omission dans les données, et ce, même si cela est dû à une négligence de la part d’Equifax ».

Des divergences

Aussi, une même personne pourra trouver des inscriptions différentes à son dossier selon qu’elle le consulte chez l’une ou l’autre des agences. L’Agence de la consommation en matière financière du Canada recommande d’ailleurs de « demander une copie de votre dossier de crédit à Equifax Canada et à TransUnion Canada, [car] chaque bureau de crédit peut avoir de l’information différente sur la façon dont vous avez utilisé le crédit ».

Tout bien considéré, Alexandre Plourde constate qu’il y a de nombreuses lacunes… et peu de recours pour ceux qui en sont victimes. « Je ne sais pas si avoir un système étatique réglerait le problème. Mais ça prendrait assurément une réglementation plus stricte, avec des pouvoirs d’application concrets. »

Au cabinet du ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, on indiquait mardi soir qu’Ottawa « examine continuellement le cadre de réglementation du secteur financier fédéral », mais que c’est aux provinces qu’échoit la responsabilité de réglementer les agences d’évaluation de crédit.

9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 17 juillet 2019 00 h 25

    Biais idéologique

    «Je serais porté à laisser ça dans le privé, ajoute M. Nadeau, mais on a le problème que les deux compagnies sont, à mon avis, très inefficaces.»

    L'article nous montre toutes les horreurs de cette entreprise privé, mais il serait «porté à laisser ça dans le privé». Pourquoi? Je ne vois pas d'autres raisons qu'un biais idéologique en faveur du privé basé sur rien de concret.

    • Nadia Alexan - Abonnée 17 juillet 2019 05 h 03

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Jodoin. Effectivement, les deux entreprises privées ont démontré qu'elles ne sont pas fiables.
      Je suis surprise que Michel Nadeau préfère laisser une telle responsabilité colossale dans les mains du privé. C'est le gouvernement qui devrait gérer les données de ces citoyens, pas une entreprise privée qui se décharge de toute responsabilité en mettant le fardeau de ses propres erreurs sur les individus qu'elle est censée protéger.
      Je pense que l'expérience globale et universelle nous a démontré que le privé nous coute plus cher, en plus d'être plus inefficace, que ce soit dans l'administration de l'eau, de l'électricité, de la santé, ou de tout autre service, le public est toujours mieux.

    • Jean Lacoursière - Abonné 17 juillet 2019 06 h 57

      Exact !

    • Jean-Yves Arès - Abonné 18 juillet 2019 13 h 26


      Et si Nadeau avait suggéré que le mandat soit donné a une entreprise d'État, cela n'aurait pas été un biais idéologique?

  • Denis Paquette - Abonné 17 juillet 2019 04 h 51

    le crédit est-il non seulement devenu un besoin mais également une nécessité importante

    le crédit va-t-il devenir un droit protégé par l'état,en sommes nous , peu a peu rendus la, le crédir serait-il devenu un droit, mais également une necessité formelle propre a notre époque et oui sommes suffisamment évolué pour percevoir le credit non seulement comme une necessitée mais également comme un besoin propre a notre époque

  • Jean Lacoursière - Abonné 17 juillet 2019 07 h 08

    Des compagnies privées médiocres ont prise sur notre vie

    J'ai récemment tenté d'avoir une soumission d'un assureur archi-connu pour mon assurance habitation. Je suis locataire.

    L'assureur voulait avoir accès à mon dossier de crédit pour m'offrir la soumission la plus basse possible, disait-il. Sans cet accès, ma prime d'assurance serait plus élevée.

    Je lui ai demandé de me faire deux soumissions : a) l'une en supposant que mon dossier de crédit était nickel ; b) l'autre en supposant que je ne lui donne pas accès à mon dossier de crédit.

    Je n'ai eu une soumission que pour le cas b). Je ne donne jamais accès à mon dossier de crédit pour faire du commerce ordinaire.

    Même histoire avec une compagnie de téléphonie il y a trois ans. Elle voulait mon numéro de permis de conduire, probablement pour vérifier mon dossier de crédit. J'ai refusé.

    Il y a cinq ans, un locateur voulait mon numéro de permis de conduire. J'ai refusé en disant que ce qu'il venait de me demander était illégal. Il m'a loué sonappartement quand même.

    On est assaillis de toutes parts... .

    • Jean-Yves Arès - Abonné 18 juillet 2019 13 h 47

      Même Québec Science demande "obligatoirement" votre date de naissance pour vous vendre un abonnement !

      Big Brother est arriver non pas par l'État mais bien pas le commerce, ou l'individu est maintenant une proie bien personnalisée, ce qui permet de partager sa "carcasse" commercialisable en groupe.

      Dire qu'il n'y a pas si longtemps on se scandalisait a l'idée que l'État puisse obliger a présenter une carte d'identité sur demande.

      Là cette identité on ne la vous demande pas, on la réquisitionne a toute occasion. Même a votre insu.

      http://img110.xooimage.com/files/3/9/8/qu-bec-scie
      (Et non, je ne me suis pas abonné)

  • Carole Gagné - Abonnée 17 juillet 2019 09 h 17

    QUESTION SUR LE DOSSIER DESJARDINS

    DOSSIER DES CAISSES POPULAIRES DESJARDINS
    Question concernant Desjardins...
    Est-ce que les banques acceptent d’ouvrir un nouveau compte aux clients qui proviennent de la liste volée des membres de Desjardins.
    Un nouveau client dont les informations personnelles font partie de la liste volée chez Desjardins serait, théoriquement, un danger et un risque pour une banque car l’information sur le client n’est pas confidentielle au départ, donc à risque. On pourrait dire qu’il y a un danger de contamination du systéme de la banque qui accueillerait le membre de Desjardins dont l’information personnelle est en circulation criminelle.
    Aucun média n’a abordé cette question particulière...

  • Gilles Bonin - Abonné 17 juillet 2019 09 h 20

    Toujours

    l'éternelle question: Qui surveille le surveillant? Ça tient un temps et puis on finit par perdre le fil de qui surveille qui... Et ça recommence. C'est dans la nature humaine: l'imperfection. Par acquis de conscience, on inventa la vertu... Oups! mais la vertu selon qui? Ah! m... ça recommence...