Pourquoi les talons hauts tombent à plat?

Au boulot ou dans la rue, dans toutes les circonstances, petites ou grandes, les talons élevés semblent avoir de moins en moins la cote. Selon un sondage américain, les souliers à talons ont accusé un recul des ventes de 12% en 2017.
Photo: Seth Wenig Associated Press Au boulot ou dans la rue, dans toutes les circonstances, petites ou grandes, les talons élevés semblent avoir de moins en moins la cote. Selon un sondage américain, les souliers à talons ont accusé un recul des ventes de 12% en 2017.

En japonais, chaussure se dit kutsu et douleur, kutsuu. Alors, après avoir travaillé huit heures durant juchée sur des talons aiguilles, pour un boulot alimentaire dans un hôtel, la comédienne Yumi Ishikawa a gazouillé qu’elle espérait « faire disparaître l’habitude de voir les femmes porter des talons et des escarpins au travail » et lancé le mot-clic #KuToo, jouant de la similarité entre kutsu et kutsuu, mais aussi de la rime avec #MeToo.

Une pétition a suivi. Le mouvement de contestation a fait mouche dans un pays réputé passablement inégalitaire et où beaucoup d’entreprises imposent de stricts codes vestimentaires, dont le port de talons hauts par les employées.

Le ministre du Travail du Japon a refusé de légiférer. Et la culture de la kutsuu en kutsu se perpétue.

La stratégie de protestation a pourtant fait ses preuves ailleurs dans le monde. Les Philippines interdisent le port forcé des talons aiguilles depuis deux ans. La Colombie-Britannique a modifié son code du travail dans le même sens à peu près en même temps. Westminster a débattu du problème et jugé que les lois britanniques interdisant la discrimination le réglaient déjà.

Ce n’est que la pointe politique d’un iceberg social. Dans les faits, au boulot, dans la rue, comme dans toutes les circonstances, petites ou grandes, les talons élevés semblent avoir de moins en moins la cote. La tendance est aux souliers de sport et aux sandales à semelles plates.

 Il n’y a pas un seul et unique événement culturel ou politique pour expliquer les changements de mode des chaussures des femmes. Mais évidemment, dans le lot complexe, il faut aussi considérer les rapports de plus en plus égalitaires entre les hommes et les femmes, qui rejettent les restrictions vestimentaires au travail ou ailleurs.

Un sondage américain du NPD Group, spécialiste des études de marché, établissait déjà en 2017 un recul des ventes de souliers à talons de 12 % et une hausse des ventes de souliers de course de 37 % chez les consommatrices. Et cette tendance n’avait rien à voir avec les prix ou l’offre, au contraire, les talons voyant leur prix reculer de 48 % en moyenne.

Le magazine allemand Stern vient de publier un reportage de trois pages sous le titre « Descends, détends-toi » n’annonçant rien de moins que « la fin de l’ère des talons hauts ». L’article note que les chaussures à talons plats sont partout, dans la rue comme sur les podiums des défilés de haute couture. La tendance serait liée à « des progrès en matière d’égalité des sexes ».

La question du confort

« Je remarque aussi la baisse de popularité des talons aiguilles », dit le professeur Luca Marchetti, de l’École de mode de l’UQAM, joint en Europe. Il ne trouve rien de futile ou de superficiel à s’interroger sur les apparences. « La chaussure est un très bon sujet pour tenter de comprendre un peu mieux ce qui se passe dans nos sociétés », selon lui.

L’abandon du talon, y compris sur les podiums, ne s’est pas fait en quelques années. Le professeur Marchetti explique qu’en mode comme en toute autre facette culturelle, l’innovation peut-être créée dans un groupe marginal et rester en dormance pendant des années et des décennies avant de se répandre rapidement jusqu’à se massifier.

Il raconte une anecdote éclairante remontant au début du siècle. Au rendez-vous annuel du design mondial de Milan, il se rappelle avoir vu « une dame très importante et très connue de la mode » portant une cape noire audacieuse, très tendance, et… des Birkenstocks.

La tendance de la fine pointe est devenue un phénomène de masse. Cette sandale de moine créée en Allemagne en 1774 a maintenant ce que les professionnels appellent son « fashionmoment ». Il s’en est vendu 25 millions de paires en 2017.

Le professeur Marchetti lie cette mode en partie à la culture « bobo », bien synthétisée par le critique culturel David Brooks dans son essai Bobos in Paradise (2000). Cette classe urbaine branchée et éduquée des « bourgeois bohèmes » adopte des habitudes de consommation beaucoup moins ostentatoires et cherche souvent à imiter les codes vestimentaires des classes populaires en privilégiant authenticité et confort.

« Avec un collier de diamants, on se démarque tout de suite, dit le spécialiste de la mode. Avec des talons hauts aussi, on affiche très bien une certaine distinction. Des vêtements plus sobres et passe-partout permettent de niveler les différences, au moins dans les apparences. »

Sa collègue Mariette Julien prend le problème à rebours. Elle note que les styles des vêtements ne changent pas beaucoup depuis des décennies.

« Du point de vue du design, on porte à peu près les mêmes choses depuis les années 1980 », dit la professeure associée de l’UQAM, auteure des essais Éthique de la mode féminine et La mode hypersexualisée. « Ce qui fait la différence, c’est la manière de construire son look, avec des coiffures, les chirurgies, les tatouages et les accessoires. La chaussure est devenue un élément de mode extrêmement important. Si on porte une minijupe, on ne la porte plus comme dans les années 1960 avec des escarpins, mais avec des baskets qui changent complètement la dynamique. »

La professeure Julien éloigne aussi l’explication facile et évidente selon laquelle la disparition croissante des talons hauts serait due à la recherche de confort. « On ne choisit jamais simplement une mode parce qu’elle est confortable, tranche-t-elle. Dans le discours, on le présente ainsi, mais ça ne tient pas puisque les femmes sont prêtes à souffrir de bien d’autres manières, des régimes au botox en passant par les tatouages, pour magnifier leur beauté et se soumettre aux normes. »

Des causes et des effets

D’où vient le changement alors ? Reprenons la question : pourquoi les talons s’aplatissent-ils ?

« Il n’y a pas un seul et unique événement culturel ou politique pour expliquer les changements de mode des chaussures des femmes, répond la professeure Julien. Mais évidemment, dans le lot complexe, il faut aussi considérer les rapports de plus en plus égalitaires entre les hommes et les femmes, qui rejettent les restrictions vestimentaires au travail ou ailleurs. »

La critique des talons, mais aussi de biens d’autres articles de mode, a commencé dans les cercles féministes de la deuxième vague. Toutes les normes de beauté imposées par les hommes et l’industrie pouvaient alors être présentées comme autant de formes de subordination et d’oppression des femmes.

« En 1973, j’ai abandonné les pratiques de beauté, soutenue par la force des milliers de femmes hétérosexuelles et lesbiennes autour de moi qui les rejetaient également », a écrit la féministe radicale Sheila Jeffreys dans Beauty and Misogyny (2005). « J’ai arrêté de me teindre les cheveux en couleur sable mi-doré et je les ai coupés court. J’ai arrêté de me maquiller. J’ai arrêté de porter des talons hauts et, finalement, j’ai abandonné les jupes. »

Luca Marchetti observe que cette attitude anti-ornementation cohabite avec son exact contraire. Il cite le récent film Une fille facile, de la réalisatrice Rebecca Zlotowski, mettant en vedette Zahia Dehar, mannequin et ancienne travailleuse du sexe. Dans une récente entrevue à la télé, cette dernière a donné sa propre définition de la liberté vestimentaire :

« J’aimerais bien pouvoir un jour avoir un rendez-vous professionnel et ne plus me poser la question : est-ce que j’ose porter ce décolleté ou pas ? Est-ce que je vais être prise au sérieux ou pas si j’ai un décolleté ? J’ai envie de me faire respecter en minijupe et talons aiguilles. »

Les blogues populaires et les pages d’opinion de médias très sérieux comme The Guardian relaient constamment des disputes dans le ton, avec, d’un bord, des féministes disant que chacune peut bien s’habiller comme elle le veut et, d’un autre bord, d’autres féministes soulignant que le stiletto n’est pas un exemple de libération.

« Quel que soit le sujet abordé (soutiens-gorge, romans à l’eau de rose, gonzo porn), une femme quelque part s’interroge à savoir si son intérêt pour la chose nie en quelque sorte sa croyance fondamentale en l’égalité des sexes, écrivait Andi Zeisler, fondatrice de Bitch Media, dans The Washington Post en 2016. Comme si l’autoflagellation publique équivalait à une analyse approfondie. Pourtant, toutes ces pièces se terminent par des sentiments familiers : c’est mon choix. Je le fais pour moi. C’est donc féministe. Mais si tel est le cas, écrire 1500 mots sur ce sujet semble un choix étrange. »

Bien noté. Arrêtons donc là la réflexion sur la kutsuu du kutsu


 
13 commentaires
  • Roxane Bertrand - Abonnée 8 juillet 2019 09 h 23

    L’égalité, ça commence dans la tête

    Les femmes seront vraiment libres de porter/dire/être ce qu’elles veulent lorsqu’elles seront capable, collectivement, de dire à ceux et celles qui leur imposent, ou suggèrent fortement via des normes sociales,.... APRÈS-VOUS!

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 9 juillet 2019 15 h 10

      Comme dans le bon vieux temps, qu'elles se rapetissent les pieds à la Geisha. C'est mieux ! La beauté de la femme se sublime dans les escapins, pas dans fes flats-baskets.

  • Lise Bélanger - Abonnée 8 juillet 2019 09 h 44

    Les talons hauts sont inconfortbles et les femmes qui en portent tout au long de leur vie, ont un écrasement des vertèbres beaucoup plus prononcé et de ce fait perdent quelques pouces de plus en vieillissant. Ceci est confirmé t documenté dansdes études de médecine américaines en autre.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 8 juillet 2019 10 h 33

      Et l’impact sur le fonctionnement des os du pied est monstrueux. C’est à l’image du corset d’autrefois ainsi qu’à la hauteur des autres mutilations que les femmes acceptent.

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 juillet 2019 11 h 04

      En fait, tous les talons, même ceux qualifiés de plats, sont non-naturels.

  • Daniel Bérubé - Inscrit 8 juillet 2019 14 h 03

    Incroyable, ce qu'un mode

    pourtant complètement inutile peut apporter parfois comme souffrances chez certaines personnes... Espérons proche le jour où ces choses seront catégoriquement classées "folies d'une époque"...

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 juillet 2019 08 h 15

      D'une époque où il fallait contrôler les femmes, une époque qui fait un retour, un «come back».

  • Steeve Gagnon - Abonné 8 juillet 2019 14 h 36

    Une chance qu'il n'y a pas de religion qui impose ça...

    • Françoise Labelle - Abonnée 9 juillet 2019 08 h 13

      Certains pratiquants catholiques, protestants ou musulmans considèrent que l'excision est requise par leur culte, tout comme certains considèrent que le voile est exigé par leur culte. Le talon haut est un moindre mal de ce point de vue.
      On peut tout obtenir de ceux qui croient que quelqu'un parle au nom d'un dieu.

  • Michel Belley - Abonné 8 juillet 2019 16 h 50

    À l'autre extrême

    Oui, à l'autre extrême, on voit de plus en plus de femmes portant des babouches (sandales de plage en caoutchouc). Tout à fait désolant de voir ça! C'est d'un esthétique...

    • Louise Collette - Abonnée 9 juillet 2019 08 h 08

      Bien d'accord.
      Et les talons hauts à l'occasion, je suis d'accord, dans certaines circonstances, je ne souhaite pas les voir disparaître complètement. La modération a bien meilleur goût.