Politiciens et collègues saluent l’oeil aiguisé de Garnotte

Même s’il a égratigné leur amour-propre, parfois flatté leur ego et fait damner leurs attachés de presse, les cibles de Garnotte confessent avoir la plupart du temps aimé les supplices de ce gentil bourreau. La patte du caricaturiste visait juste, concèdent hommes et femmes politiques, aidant même à gonfler leur popularité, humour en bandoulière. Garnotte ? Pour le meilleur et pour le rire.

« Je dois tellement lui manquer ! » lance à la blague l’ex-premier ministre Jean Charest, joint à Paris, copieusement harponné par la plume de Garnotte au fil de sa longue carrière politique.

Plus d’une fois croqué en Petit Prince frisotté ou affublé d’un nez rouge pendant la crise des « casseroles » de 2012, Jean Charest garde un souvenir attendri de l’humanité de Garnotte. Notamment des coups de griffe le montrant avec son épouse sur les plaines d’Abraham lors de la venue de Paul McCartney. « J’espère qu’il va chanter Michelle !, disait Michou ». L’ex-chef libéral décelait chez Garnotte une lucidité désarmante. Un souvenir en particulier ? Un autre dessin montrant Michou, devenue vedette après son premier livre photo, faisant de l’ombre à un Charest, penaud, de retour au bercail après la présentation de son Plan Nord, le chapeau de cow-boy transpercé de flèches… « Il avait visé là où ça fait mal ! »

Je dois tellement lui manquer !

L’ex-chef libéral affirme avoir toujours vu la caricature comme une sorte de « baromètre de l’opinion publique ». « Les gens en politique, s’ils sont intelligents, doivent regarder les caricatures ! »

Idem pour Denis Coderre, ex-maire de Montréal, bouc émissaire chéri de notre virtuose du crayon, immortalisé en Jules César et combien de fois moulé dans les seyantes culottes de l’uniforme des Expos de Montréal. « Garnotte n’a jamais été mesquin, jamais déplacé », confie l’ex-magistrat, qui garde jalousement dans ses cartons celle qui l’a dépeint en Maurice Richard, monté aux barricades pour défendre les arbitres francophones de la LNH, victimes de sobriquets racistes.

 
Illustration: Pascal Élie, caricaturiste au «Devoir»

 
Illustration: André-Philippe Côté, caricaturiste au «Soleil»

Et comment ne pas parler du mythique couple Coderre-Labeaume, incarné en Laurel et Hardy par la mine hilare de Garnotte. Dur à avaler ? « Non, les caricaturistes, ce sont un peu comme nos agents. Faire une caricature, c’est comme faire le Bye Bye, lance Coderre. Je peux dire que Garnotte a contribué à une part de ma carrière. »

Celle qui a goûté au stylet railleur de plusieurs générations de caricaturistes, l’ex-première ministre Pauline Marois, dit avoir vu en Garnotte un artiste capable de décocher un éditorial d’un seul trait de crayon. « Parfois ça m’a blessée, ça touche des cordes sensibles. Mais je l’ai toujours aimé, j’en ai gardé plusieurs, j’en ai même acheté ! » raconte celle, combien de fois parodiée en « Bonemine » (femme d’Abraracourcix dans Astérix) ou en maîtresse d’école, règle en main. Elle confesse avoir un faible pour un dessin la campant dans le ring, gratifiant le bras de Marc Laviolette (président du SPQ-Libre) d’un tourniquet bien senti, ou en chef guide, rejointe autour d’un feu par nulle autre que Jacques Parizeau, alias Belette vibrante.

Parfois ça m’a blessée, ça touche des cordes sensibles. Mais je l’ai toujours aimé, j’en ai gardé plusieurs, j’en ai même acheté.

Attendrie, la cochef de Québec solidaire, Manon Massé, vante quant à elle « l’oeil de lynx » de Garnotte, « doté d’un sens aigu de l’injustice ». « Il va nous manquer. Derrière son dessin, il y avait un être humain qui s’indigne et on en a bien besoin. »

Le départ de Garnotte, « c’est une tragédie nationale ! » rigole l’ex-chef péquiste Jean-François Lisée, qui a longtemps gardé comme fond d’écran une caricature le portraiturant, théâtral, en Cyrano de Bergerac. « Avec Garnotte, on avait l’impression qu’il riait avec nous, plutôt que de nous. Sa facture, c’était la bonne humeur, un style bon enfant. »

 
Illustration: Bado (Guy Badeaux), caricaturiste au «Droit»

 
Illustration: Boris (Jacques Goldstyn), caricaturiste à «The Gazette»

Aimés de ses pairs

En 40 ans de carrière, Garnotte a aussi laissé sa marque dans le club restreint de ceux qui ont fait du dessin de presse, un métier exigeant, leur carrière. « Michel a toutes les qualités essentielles d’un bon caricaturiste : imiter l’apparence physique des personnages, avoir de l’humour et une vision du monde bien à lui », souligne l’ex-directeur de la revue humoristique Croc, Pierre Huet, qui l’a côtoyé pendant 11 ans. « Il n’a jamais versé dans la facilité. »

Pour Jacques Goldstyn, caricaturiste à The Gazette, à la fois collègue et ami, Garnotte s’est montré souvent féroce, mais « jamais vicieux ». D’abord un tendre, féru de justice sociale. « Il a un sens de l’observation incroyable, avec une imagination débordante. Ce qui frappe dans son dessin, c’est sa capacité à créer de réelles mises en scène, confie Goldstyn. Le dessin de presse, ce n’est pas simple, dit-il. Ça prend une très grande culture politique et Michel avait en sus une position éditoriale très personnelle. »

Non, les caricaturistes, ce sont un peu comme nos agents. Faire une caricature, c’est comme faire le «Bye Bye». Je peux dire que Garnotte a contribué à une part de ma carrière.

Celui qui partage le « carré éditorial » au Devoir, Pascal Elie, ne tarit pas d’éloges à l’égard de la simplicité de Garnotte, en dessins comme dans la vie. « La simplicité, c’est sa force. En quelques traits, il va droit au but et arrive avec un gag clair. Sa moyenne au bâton est très élevée ! »

« Ça va être un grand manque. On est habitués à sa présence au quotidien », affirme Serge Chapleau, caricaturiste à La Presse, qui l’a précédé dans la page éditoriale du Devoir dans les années 1990. « On est allé une fois dans un congrès de caricaturistes au Mexique, il était une véritable star ! Son style à l’européenne était adulé, admiré. »

Avec Garnotte, on avait l’impression qu’il riait avec nous, plutôt que de nous. Sa facture, c’était la bonne humeur, un style bon enfant.

 

Yannick Landry, qui signe Ygreck dans les journaux de Québecor, se souvient d’avoir appris le dessin en recopiant, dès l’âge de 10 ans, les dessins de Garnotte et d’autres de ses « héros » publiés dans Croc. « Il laisse un trou important dans l’éditorial québécois. » La force de Garnotte, affirme de son côté André-Philipe Côté, qui signe dans Le Soleil, c’est de parvenir à camper le caractère de personnages en quelques lignes. « En plus d’avoir un regard lucide sur la politique, il a aussi le don d’exposer la vulnérabilité et la fragilité des politiciens. »

« C’est un vrai de vrai pro », scandent de leur côté Guy Badeaux, qui dessine pour Le Droit sous le nom de Bado, et Terry Mosher, vétéran de la caricature au Québec plus connu sous le nom d’Aislin. « Il y a beaucoup de bons dessinateurs, pense Bado, mais peu ont à la fois l’humour, l’idée et la capacité à imiter les personnages. Garnotte, lui, a les trois. »

Illustration: Serge Chapleau, caricaturiste à «La Presse»

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