La société amicale des tricoteuses réapparue

Au-delà de la simple boutique de laine, Société Textile était un club social, un lieu d’apprentissage, un centre communautaire consacré à la pratique de l’artisanat de nos ancêtres.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Au-delà de la simple boutique de laine, Société Textile était un club social, un lieu d’apprentissage, un centre communautaire consacré à la pratique de l’artisanat de nos ancêtres.

Dans un coin pimpant du Mile-End s’éclatait hier encore une heureuse sororité de tricoteuses du dimanche qui se réunissaient autour d’une grande table pour pratiquer leur artisanat, sous la bienveillante attention de deux meilleures amies aux doigts de fée. Or, la belle aventure de la boutique-atelier Société Textile s’est interrompue en mai dernier, « pour une plate histoire de liquidité et de taxes municipales », confie Amélie Laberge, cofondatrice de ce défunt commerce de la rue Bernard.

Qu’à cela ne tienne : celles qui ont été le cœur et l’âme de Société Textile pendant deux ans entendent bien prolonger leur plaisir, en dépit de la fermeture de leur commerce préféré. Les mercredis soir, les joyeuses habituées de la Société promènent leurs sacs de tricot dans divers bars et cafés de la ville. La dernière fois, c’est au bar Chez Suzanne qu’elles ont mixé cocktails et aiguilles.

« Quand on a annoncé la fermeture de Société Textile sur Facebook, les témoignages ont afflué. Honnêtement, je ne me doutais pas qu’on était un espace aussi précieux, et ce, pour autant de gens. Nous avons eu des témoignages du genre : “Je me souviens, quand je vous ai rencontrées, je venais de déménager à Montréal et ça me faisait du bien de vous voir, vous êtes spontanément devenues mes meilleures amies.” Je ne m’étais pas aperçue à quel point nous étions importantes pour tant de gens », réfléchit Amélie Laberge qui, avec le recul, constate comment le lieu de communauté qu’elle a créé avec sa complice Maude Levasseur était bien plus qu’un simple commerce.

« Je m’apercevais bien qu’on se faisait du fun. On déprenait le tricot d’une personne qui, plutôt que de rester seule chez elle, venait nous voir pour se faire “déprendre”. Nous avons rencontré plusieurs femmes qui arrivaient pendant leur congé de maternité pour apprendre à tricoter, puis on a vu le bébé arriver. Dans le quartier, c’était connu : t’avais intérêt à ne pas être une mère poule ou inquiète, parce que chez nous, les bébés se promenaient de bras en bras. Ces échanges étaient vraiment un grand bonheur. C’est seulement maintenant que je comprends vraiment la profondeur des liens qu’on a créés. »

Jeunes fermières urbaines

Au-delà de la simple boutique de laine, Société Textile était un club social, un lieu d’apprentissage, un centre communautaire consacré à la pratique de l’artisanat de nos ancêtres. Amélie Laberge, qui est désormais professeure « nomade » de tricot et de broderie, puise de l’inspiration chez les groupes de fermières d’antan, comme lieu de valorisation du travail des petites mains québécoises.

« Mon illumination, je l’ai eue en visionnant le documentaire sur les 100 ans des Cercles de fermières [Fermières, d’Annie St-Pierre, 2015]. Il y avait dans le film une dame (qui devait avoir 208 ans !) qui était la seule dans son village à savoir monter le métier à tisser. Elle disait qu’elle n’avait personne à qui transmettre son savoir. Je suis sortie du cinéma en me disant que cela annonçait une catastrophe… » songe Amélie Laberge, qui, en quelque sorte, se donne la mission personnelle de revaloriser le travail des femmes.

Avec Internet, les gens tricotent ensemble partout sur la planète

Et l’engouement d’une jeune cohorte de tricoteuses, qui vogue aisément entre les tutoriels YouTube, les festivals et les classes de tricot, redonne aux arts textiles son panache oublié. « Je dis souvent qu’il manque une génération entre nous, les nouvelles tricoteuses et nos grands-mères. Je pense que nos mères, elles avaient besoin d’envoyer paître le tricot, comme la cuisine et tous les autres travaux ménagers qui leur étaient imposés. »

Les tricoteuses aînées, en revanche, s’étonnent que de jeunes artisanes se réunissent autour de l’amour de la laine. « Souvent, si je dis à des femmes plus âgées qu’on se rencontre pour tricoter, elles partent à rire. C’est comme si je leur disais qu’on se rencontre pour laver nos bobettes, pour faire un petit lavage de blanc ! » s’amuse Amélie Laberge, qui, avec le soutien de son groupe Facebook et de son réseau de tricoteuses urbaines, poursuit à sa façon l’œuvre des fermières.

« Que les membres de notre club de tricot veuillent prendre la relève avec des rencontres hebdomadaires, ça m’a touchée. Pour moi, c’est la preuve tangible que je n’ai pas tout raté. « Quand c’est la quatrième fois que tu sors d’une institution financière découragée parce que le banquier t’a dit que “le tricot, c’est pour les grands-mères”, tu te dis qu’il y a du chemin à faire pour changer les mentalités. Avec Internet, les gens tricotent ensemble partout sur la planète. Il y a des stars dans le tricot, des événements, des festivals… »