Entre déception et enthousiasme

Le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a été dévoilé lundi.
Photo: Andrew Meade Agence France-Presse Le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a été dévoilé lundi.

Des figures autochtones du Québec ont réservé un accueil mitigé au rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA). Plusieurs auraient voulu que l’Enquête ait une incidence plus concrète et permette, par exemple, de faire la lumière sur chacune des disparitions, tandis que d’autres se réjouissent qu’on ait enfin nommé le racisme systémique inhérent à l’histoire du Canada.

On en perd encore, des filles et des sœurs


La présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, aurait souhaité que l’ENFFADA utilise son pouvoir d’enquêter directement sur la réalité des femmes autochtones. « On a toujours été assez critiques du fait que la commission n’a pas exercé son pouvoir de [citer des gens à comparaître], a-t-elle dit. Elle aurait pu demander à un policier de venir témoigner pour raconter ce qui s’est passé finalement, ce qu’il a fait. Cela aurait pu montrer à la population en général qu’on dit la vérité quand on déclare que la justice ne s’applique pas. […]. C’est important pour nous, la défaillance au niveau du système de justice et de la sécurité publique. »

Mme Michel se réjouit par contre que l’Enquête ait donné lieu à « une grande sensibilisation sur la réalité des enjeux [liés aux femmes autochtones] dans l’Ouest et ici, au Québec, parce que ça existe aussi ici, au Québec ». Mais le plus gros reste à faire pour renverser la tendance et rétablir la confiance entre les communautés autochtones et les autorités. « On en perd encore, des filles et des soeurs », dit-elle.

« Maintenant, c’est à nous, en tant qu’organisation, de pousser les choses. On est prêts à travailler avec ceux qui veulent vraiment apporter un changement dans le système de sécurité et le système de justice pour que nos femmes, nos soeurs, nos amies, nos mères soient en sécurité. »

Des nominations politiques ?

Pour Pierrot Ross-Tremblay, sociologue innu et professeur à l’Université Laurentienne, il est difficile d’assumer, dans la population, les éléments d’un rapport pareil. Il dit, comme beaucoup d’autres, être encore à le lire et à l’analyser. « Quand on regarde le régime destiné aux Autochtones au Canada, il y a tellement de niveaux de critiques possibles que le public se perd là-dedans. C’est bien normal. »

Il n’en demeure pas moins que le sociologue conçoit la commission comme le résultat de nominations essentiellement politiques, rappelant que Michèle Audette a été candidate deux fois pour le Parti libéral. « Leurs analyses tournent les coins rond. Il faudrait donner le contexte. Ces commissions-là sont faites pour nous anesthésier. Pour comprendre le schéma génocidaire, il faudrait l’expliquer bien plus. Il est normal que la population, à qui l’on balance ça tout d’un coup, n’y comprenne rien. Au fond, c’est une commission coloniale et politique. Elle prend les femmes comme un bouclier humain en disant : “Vous ne pouvez pas être contre les femmes.” » Quels résultats peut-on attendre de travaux semblables ? « À la veille d’élections, le rapport ne risque pas de changer les fondements du gouvernement. D’ordinaire, les commissions ne conduisent d’ailleurs à rien. »

Mélissa Mollen-Dupuis, du mouvement Idle No More, est pour sa part très enthousiaste à l’égard du rapport. « Je suis encore à le lire, mais le mot “génocide”, qui est décrié, fait sens pour les communautés autochtones. Il y a bien, au fil de l’histoire, une politique qui tend à faire disparaître les communautés autochtones, tant culturellement que physiquement. Mais je comprends très bien que ce soit difficile à recevoir pour une partie de la population. Pour elle, c’est tout neuf, comme l’est encore la question des pensionnats ou des prêtres abuseurs. On apprend ces choses alors qu’elles se réalisent depuis plus d’un siècle ! »

Quand on parle de génocide, dit Mélissa Mollen-Dupuis, « on s’attend à voir des gens poignardés, tués ». Mais le fait d’avoir été privés de services, pourtant tenus pour acquis par le reste de la population, et d’en recevoir à la place d’autres, qui ont pour fonction de vous faire perdre votre identité, n’encourage pas la confiance. « Tout le monde doit être fier d’aller à l’université, mais pour les Autochtones, cela correspondait à l’aboutissement d’une entreprise d’abus de toutes sortes qui ont eu des incidences sur la langue, la culture et même la capacité d’être parent. »

Je n’ai pas besoin de l’article 2 sur la prévention et la répression du crime de génocide pour me confirmer que c’en est bien un ! Nous avons nos histoires familiales pour le confirmer.

La chroniqueuse autochtone Maïtée Labrecque-Saganash pense pour sa part que les gens ont été trop prompts à réagir au rapport, surtout devant le mot « génocide ». « Je n’ai pas besoin de l’article 2 sur la prévention et la répression du crime de génocide pour me confirmer que c’en est bien un ! Nous avons nos histoires familiales pour le confirmer. Peut-être manque-t-il la connaissance de cette histoire pour qu’on le comprenne ? »

Colonialisme et racisme

Pour Michèle Rouleau, ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec et aujourd’hui productrice de cinéma, l’ENFFADA est passé à côté d’une occasion unique de faire la lumière sur les causes entourant les disparitions de femmes autochtones passées et peut-être celles à venir. Déplorant que tout le débat porte présentement sur l’utilisation du mot « génocide », elle ajoute que « le coeur du problème, c’est l’attitude colonialiste et le racisme. Il faut le nommer, il est là, dans les institutions. Le sexisme et la misogynie aussi sont présents, et pas seulement dans les institutions, aussi au sein des Premières Nations et des gouvernements locaux ».

Au sujet des corps policiers, elle précise : « C’est simple. Ils détestent les Autochtones en général. » Elle cite à cet effet un policier de la Gendarmerie royale interrogé dans le cadre du film Ce silence qui tue, de Kim Obomsawin, qui dit que « ça ne valait pas la peine » de faire des efforts pour « cette sorte de monde là ».