De la science et de la laïcité

Le réseau RAPS a mené une enquête dans la foulée du projet de charte des valeurs du Parti québécois en 2013.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le réseau RAPS a mené une enquête dans la foulée du projet de charte des valeurs du Parti québécois en 2013.

Peut-on prévoir l’impact social du projet de loi 21 ? L’effet sur les enfants du port de signes religieux par les enseignants ? Dans tout le débat sur le projet de loi sur la laïcité, les données probantes ont fait défaut, et d’autres ont été éludées.

À maintes reprises, le gouvernement Legault s’est vu réclamer des études scientifiques, notamment pour justifier l’interdiction du port de signes religieux par les enseignants. Si les études sur le sujet font défaut, d’autres enquêtes menées au Québec peuvent apporter un début de réponse sur les éventuels effets d’une loi sur la laïcité.

« Il y a de très bonnes raisons philosophiques pour appuyer une loi sur la laïcité. Mais ce que la science nous dit, c’est que, lors de crises précédentes, il n’y a pas eu de bénéfices observés dans la population. » Ce dur constat, c’est celui posé par Cécile Rousseau, directrice du réseau Recherche et action sur les polarisations sociales (RAPS), mandaté par le ministère de la Santé et des Services sociaux pour intervenir lors de signalements pour radicalisation violente.

Elle était aux premières loges lors des débats soulevés par la commission Bouchard-Taylor (2008) et la charte des valeurs du Parti québécois (2013), deux moments où des enquêtes ont mesuré les effets collatéraux individuels, communautaires et collectifs d’une polarisation du discours ambiant.

Identité et radicalisation

Un des constats les plus préoccupants est celui mis en relief par une étude longitudinale menée par le RAPS en 2015, dans huit cégeps de la région de Montréal, et six autres collèges au Québec en 2017 sur les déterminants de la radicalisation violente. En 2017, une association claire a été établie entre les jeunes se réclamant d’une identité très forte (Québécois d’origine, musulmane, juive ou autre) et leur sympathie à l’égard de mouvements radicaux violents. Ce qui n’était pas le cas en 2015. « On est dans des vases communicants », soutient la chercheuse.

En 2014, une autre enquête menée auprès de 400 étudiants de l’UQAM, à majorité d’origine québécoise, notait que le débat sur la charte des valeurs avait stimulé le port de signes religieux chez 10 % d’entre eux. Près du quart se sentaient « moins comme Québécois » après ces débats, et plus attachés au Canada.

Les lois peuvent « favoriser ce type de repli identitaire. Il y a là un voyant lumineux », s’inquiète la chercheuse. Elle a vu ce même phénomène lors de son travail effectué auprès de réfugiés. « Après la guerre en Irak, dans certains quartiers, de jeunes filles ont adopté le port du voile. Ça devenait un geste politique plus qu’un signe religieux. Ça a été observé ailleurs dans le monde », explique-t-elle.

À la lumière de ce que nous savons du passé, il sera d’autant plus primordial que le gouvernement effectue un suivi scientifique serré de l’impact de sa loi

En 2013, 2015 et 2017, une autre étude sur la violence à l’école a quant à elle mesuré l’incidence de conflits interethniques auprès de plus de 50 000 élèves du primaire et du secondaire au Québec. Les premiers rapportaient 2,3 conflits interraciaux ou interreligieux en 2013, comparativement à 3,5 en 2015. « Dans l’après-Trump, cela a aussi été mesuré chez 2000 étudiants. Les conflits de ce type augmentent quand il y a une perception qu’il est légitime d’agresser quelqu’un de différent », dit-elle.

Même si le Québec semble moins englué que les États-Unis par les discours polarisés visant les minorités ethniques ou religieuses, il n’est pas à l’abri d’une escalade. « On reçoit de plus en plus de références pour des cas de radicalisation venant du SPVM, des écoles et du système de santé. La lourdeur et la sévérité de cas sont en augmentation. » Plusieurs groupes radicaux de tout acabit gagnent du terrain, dit-elle, il faut être conscient qu’une loi peut influer sur les perceptions et le contexte social.

De là à dire que le projet de loi 21 va encourager la radicalisation, il n’y a qu’un pas que la scientifique refuse de franchir. « Non, il ne faut pas faire ce genre d’amalgame. Mais à la lumière de ce que nous savons du passé, il sera d’autant plus primordial que le gouvernement effectue un suivi scientifique serré de l’impact de sa loi. »