Les jeunes trans surreprésentés chez les itinérants de la métropole

Sabryna est au nombre des 25 jeunes qui comptent depuis janvier sur les services offerts par la nouvelle Clinique Trans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sabryna est au nombre des 25 jeunes qui comptent depuis janvier sur les services offerts par la nouvelle Clinique Trans.

Taux de suicide, toxicomanie et itinérance explosent chez les jeunes trans et non binaires. Montréal vient de se doter d’une clinique de rue pour mettre fin à cette spirale infernale et combler un manque criant dans les services de santé.

C’est l’histoire d’une chute qui n’en finit plus. D’abord, l’intimidation à l’école, les notes qui dégringolent, l’abandon scolaire, puis le départ pour la grande ville, où tout devrait mieux aller. Mais la souffrance sourde continue de coller à la peau. Un jour, tout bascule : tentative de suicide, transport à l’urgence, déboulant en zigzag dans les dédales d’un système de santé, plus habitué à traiter les crises cardiaques que la détresse identitaire.

« Tous mes amis ont eu des idées suicidaires. Mais on dirait qu’il n’y a pas de place pour nous dans le système de santé. Moi, j’ai eu de l’aide. Eux, ils n’ont pas de médecin ou de psy qui les comprennent, et ils commandent leurs médicaments sur Internet », affirme Sabryna, une jeune femme trans de 24 ans, qui a réchappé d’une longue dégringolade.

Sabryna fait partie des 25 jeunes qui ont pu compter depuis janvier sur la nouvelle Clinique Trans, ouverte en janvier dernier par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, dans le cadre du programme destiné aux jeunes de la rue.

En décembre 2017, la Dre Anne-Sophie Thommeret-Carrière, omnipraticienne à la Clinique Jeunes de la rue, se heurte pour la première fois à cette réalité. « Mon premier patient est arrivé en me disant : “Je ne suis bien nulle part, je vais me suicider. Faites quelque chose.” », dit-elle. Un patient rebuté par un système de santé qui n’a pas pris au sérieux son appel à l’aide, sa demande pour recevoir des hormones et pour mettre fin à l’incompatibilité entre son sexe à la naissance et son identité de genre.

« Il y a des personnes trans qui décèdent par suicide sur les listes d’attente pour obtenir l’hormonothérapie, lance la Dre Thommeret. Ce n’est pas une maladie, être trans, c’est la dysphorie qui crée la souffrance, et c’est ça qu’il faut traiter rapidement ! »

C’est ce non-sens qui a forcé la Clinique Jeunes de la rue à ouvrir un programme pointu pour ces jeunes en pleine crise d’identité, de plus en plus nombreux.

Un phénomène croissant

Sur la rue, à Montréal comme ailleurs, on observe une proportion démesurée de jeunes trans, hommes, femmes ou non binaires, parmi les sans-abri. « Même si ce n’est pas la majorité, les trans sont surreprésentés (dans la rue). Or, entre 14 et 25 ans, c’est un moment crucial dans leur développement. L’itinérance a le potentiel de compromettre leur avenir », explique Matthieu Tancrède, infirmier praticien spécialisé au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Même si ce n’est pas la majorité, les trans sont surreprésentés [dans la rue]. Or, entre 14 et 25 ans, c’est un moment crucial dans leur développement. L’itinérance a le potentiel de compromettre leur avenir.

Si l’ouverture de la Clinique Trans est trop récente à Montréal pour mesurer le phénomène dans la métropole, une étude pancanadienne menée en 2016 par le Homeless Hub de Toronto a déjà chiffré à 30 % la proportion de personnes LGBTQ chez les jeunes itinérants de moins de 25 ans.

En octobre 2018, on apprenait que plus de la moitié des jeunes hommes trans de 11 à 19 ans, 30 % des jeunes femmes trans et près de 42 % des jeunes non binaires avaient tenté de mettre fin à leurs jours, selon une étude publiée par l’American Academy of Pediatrics. La même année, l’enquête du National Transgender Discrimination Survey, aux États-Unis, révélait que 19 % des patients trans et non binaires se sont vu refuser l’accès à des soins à l’hôpital ou par leur médecin en raison de leur identité de genre ; 28 % avaient été harcelés et 2 % carrément violentés.

Affronter le système

Sabryna confie, elle aussi, « fuir les hôpitaux comme la peste ». Pourquoi ? « Il faut avoir une évaluation chez un sexologue ou un psychiatre au privé pour obtenir des hormones. C’est comme si on devait se justifier d’être assez trans à leur goût, comme s’ils savaient mieux que moi si je suis trans », dit-elle.

C’est sans compter le dérapage survenu après son appel à l’aide logé à un centre de crise pour le suicide. « Les policiers sont débarqués, m’ont brassée, ont ri de moi parce que je pleurais, et m’ont traitée “comme un gars”. »

La méconnaissance de la réalité trans et non binaire dépasse encore souvent médecins, personnel hospitalier, policiers et ambulanciers. La peur du rejet, d’être scruté comme un objet étrange ou de la discrimination amène bon nombre de personnes trans à reporter leurs visites médicales ou à ne pas consulter du tout, selon une étude publiée dans Transgender Health en 2017. Ce faisant, elles sont trois fois plus à risque de sombrer dans la dépression que la population générale.

« Imaginer un jeune de la rue, déjà instable, devoir payer pour obtenir une évaluation psychologique, en cabinet privé, ou attendre des mois pour une évaluation à l’hôpital, ça ne tient pas la route. Ici, on réclame un consentement éclairé du patient, sans avoir à passer par l’hôpital », explique l’infirmier Matthieu Tancrède.

L’équipe de la Clinique Trans a été formée pour entourer ces jeunes pour qui la transition vers une autre identité est souvent un des seuls remèdes aux souffrances vécues depuis des années. « Pour certains, la dysphorie est clairement identifiée et à la source de la souffrance, alors que pour d’autres, ça fait longtemps que ça couve, mais c’est difficile pour eux d’arriver à cette évidence-là », explique Élaine Polflit, chef par intérim de l’administration des programmes des équipes Itinérance.

 

Des soins ciblés

Au fil des rencontres, le diagnostic se peaufine et, très souvent, des traitements hormonaux sont nécessaires pour apaiser la dysphorie de genre.

« Pour plusieurs trans, avoir des règles ou une érection matinale, c’est un rappel quotidien qu’ils sont nés dans le mauvais corps. Pour cela, les hormones agissent très vite et ont rapidement un effet bénéfique sur leur détresse », explique la Dre Thommeret.

Les jeunes sont ensuite conseillés par des psychologues, aidés pour mettre fin à leurs dépendances, pour se trouver un toit, un travail, et s’ils le souhaitent, pour changer leur état civil.

Pour Sabryna, après son passage épique à l’hôpital, la Clinique Trans a eu l’effet d’une bouée de secours. « Aller à l’hôpital, où on m’appelait monsieur Sabryna, c’était humiliant, déshumanisant. Je n’y allais plus, je laissais les problèmes de santé s’accumuler. Ici, ils m’ont écoutée. Avec les hormones, mon corps et mes comportements ont commencé à changer », dit celle qui bénéficie maintenant d’une formation en entreprise grâce à la clinique.

À la Clinique Trans, Sabryna se fait maintenant appeler Sabryna. Par tout le monde, réceptionnistes et dentiste compris. « Ici, on les accueille en se disant qu’il n’y a pas que deux boîtes, monsieur ou madame, et que le spectre est bien plus large que cela. Il y a aussi des non binaires, des patients qui veulent se faire enlever les seins, mais veulent garder leur nom féminin. »

Bientôt, Sabryna espère pouvoir changer son nom à l’état civil. Ce sera un grand pas. « À la clinique, je me sens bien. Sinon, je sors peu de chez moi. Parce que partout où je vais, ça reste encore difficile d’être dans une société qui n’est pas faite pour moi. »


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8 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 13 mai 2019 05 h 32

    Un drame humain inconnu jusqu'ici

    Votre article, Mme paré, m'a vraiment secoué ce matin. Dure réveille sur ce monde que je ne connais pas. La clinique est un fil de vie pour toutes ces personnes. Et les personnes qui leur tend la main sont habitées d'un humanisme hors du commun.

  • Jacques Morissette - Inscrit 13 mai 2019 08 h 47

    La quête du bonheur et, entre autres, les transgenres.

    L'être humain a cette aptitude de changer les choses quasi uniquement à partir de sa volonté en pensant y trouver son bonheur, ailleurs que là où on se trouve. Entre autres, c'est l'histoire de bien des dictateurs et un grand nombre ont fait couler beaucoup de sang, à partir de ce point de vue, sans nécessairement y trouver le bonheur qu'ils cherchaient.

    Cela dit, en tant que personne, on peut très bien décider de voyager ailleurs à partir juste de sa volonté, pensant ne pas être heureux là où on est. On peut devenir un dictateur pour soi, à partir de ce point de vue. En effet, le mal qui habite en nous, entre autres, n'est pas toujours le meilleur indice pour avancer là où il faudrait.

    Je veux juste mettre un petit bémol de prudence à ceux qui pensent que le vrai bien être se trouve ailleurs. Il est parfois dans l'attente, peut-être, de trouver vraiment sa propre voie. A-t-on vraiment toujours le choix? D'autant plus, s'en sortir, c'est plus facile ensuite de l'appeler bêtement prison. Force est d'admettre que de trouver son identité n'est pas toujours de tout repos.

    • Réal Boivin - Abonné 13 mai 2019 15 h 51

      M. Morissette,

      Bien que je trouve l'initiative de cette clinique nouveau '' genre '' pertinente, votre point de vue l'est tout autant. D'ailleur, Radio-Canada nous donne une autre réalité sur les trans et non-binaire. https://ici.radio-canada.ca/info/2019/05/transgenre-sexe-detransitionneurs-transition-identite-genre-orientation/

  • Jean-René Jeffrey - Abonné 13 mai 2019 09 h 58

    Malaise

    Votre article, madame, est intéressant malgré le fait qu'il joue avec des notions qui ne font pas l'unanimité. Comme beaucoup de militants, vous insistez sur les risques élevés de suicide. D'autres statistiques démontrent que le taux de suicide des personnes trans ne diffère pas de celui des personnes qui ont des troubles psychologiques en général. Le suicide d'un individu est toujours un malheur. Et les statistiques délicates à utiliser...

    Vous utilisez l'expression «non-binaire» créée dans les départements d'études de genre. J'imagine que vous n'êtes pas sans savoir que c'est une notion qui est problématique et qui est rejetée de façon absolue par les biologistes et par bon nombre de psychologues.

    L'expression «être né dans le mauvais corps» en est une autre qui fait une jolie image mais qui ne correspond à aucune réalité. Nous ne naissons pas «dans» un corps. (comme si nous existions sans le corps et étions transplantés dans un à la naissance) Nous sommes notre corps.

    Vous écrivez: «...c’est la dysphorie qui crée la souffrance» et «Pour certains, la dysphorie est clairement identifiée et à la source de la souffrance,» Or le mot dysphorie désigne le fait que la personne est en souffrance. Être dysphorique c'est souffrir intensément. La dysphorie ne cause pas la souffrance.

    Le phénomène trans est beaucoup dans les médias actuellement. Lorsque je lis sur le sujet cela à tendance à provoquer un malaise. Ce n'est pas la première fois qu'un trouble devient à la mode et cela provoque souvent des dérapages malheureux.Nous savons depuis longtemps que médiatiser les cas de suicide crée un phénomène de contagion. Il existe des recherches qui suggèrent la même chose dans le cas du phénomène trans. D'où mon malaise.

    • Pascale Bédard - Abonnée 13 mai 2019 13 h 55

      Monsieur,
      Vous dites: «J'imagine que vous n'êtes pas sans savoir que c'est une notion (...) qui est rejetée de façon absolue par les biologistes et par bon nombre de psychologues.»
      Ce qui est faux.
      Je vous invite à lire cette lettre [2018/10/26] signées par de nombreux scientifiques renommés : https://not-binary.org/statement/

    • Jean-René Jeffrey - Abonné 13 mai 2019 20 h 45

      À Pascale Bédard - J'ai effectivement lu votre référence. Il s'agit d'une pétition à caractère politique signé par un bon nombre de personnes dans des champs très diversifiés d'activités, un grand nombre d'entre elles n'ayant rien à voir avec la biologie. Sa formulation est passablement imprécise et repose sur une certaine confusion (peut-être délibérée) entre transgenre et intergenre deux réalités très différentes qui n'ont pas grand-chose à voir avec le duo binaire / non-binaire. Ne se retrouve-t-on pas d'ailleurs ici dans une inévitable «binarité»? Qu'en pensez-vous...

    • Frédéric Côté-Boudreau - Abonné 14 mai 2019 10 h 01

      Premièrement, le genre n'est pas une notion biologique. C'est une notion sociale. Je ne comprends pas bien pourquoi ce serait aux biologistes de se prononcer pour savoir s'il existe seulement deux genres.
      Deuxièmement, même biologiquement parlant, il existe des personnes intersexes, c'est-à-dire des individus humains né-e-s avec des caractéristiques des sexes mâles et femelles. Étant donné les différentes variations (gonadiques, chromosomiques, anatomiques, hormonales), il en existe environ 13. Forcer à cadrer les intersexes comme soit mâle, soit femelle, plutôt que de les laisser choisir leur propre identité sexuelle, va forcément ne pas fonctionner. Je vous invite à parcourir la page Wikipédia sur l'intersexuation, entre autres: https://fr.wikipedia.org/wiki/Intersexuation

    • Jean-René Jeffrey - Abonné 14 mai 2019 13 h 20

      Dans mon commentaire à la réponse de Pascale Bédard j'aurais dû écrire «Intersexe» en place de «intergenre». Une coquille de ma part. On devrait lire: «...une certaine confusion (peut-être délibérée) entre transgenre et intersexe deux réalités très différentes qui n'ont pas grand-chose à voir avec le duo binaire / non-binaire.»