Les études médiévales comme champ de bataille

Des membres des Soldats d’Odin, en Finlande
Photo: Minna Raitavuo / Lehtikuva / AP Des membres des Soldats d’Odin, en Finlande

Chaque époque refait son Moyen Âge. La nôtre combine un mélange d’admiration pour son exotisme et d’interprétation plus ou moins fantasmée. À preuve, la réaction au tragique incendie de Notre-Dame de Paris comme la passion immodérée pour la série Game of Thrones (HBO) campée dans un monde médiéval fantaisiste. Faut-il vraiment ajouter les McManoirs de nos banlieues ?

Les études savantes n’échappent pas à la règle de la relecture, comme va encore en faire la preuve le 54e International Congress of Medieval Studies qui se réunit à compter de jeudi à l’université Western de Kalamazoo, au Michigan.

Le pèlerinage universitaire — les pros disent vers K’zoo, tout simplement — rassemble environ 3000 étudiants et professeurs du monde entier venus participer à quelque 550 ateliers et conférences. Une dizaine de spécialistes de quatre universités québécoises (Concordia, McGill, Laval et UQAM) feront le voyage.

« Le niveau est extrêmement élevé », résume Geneviève Pigeon, des études religieuses de l’UQAM, qui s’y rendra pour la quatrième fois. « Les salles sont pleines à craquer. C’est dense, c’est brillant. »

Les études médiévales sont aussi de plus en plus traversées par des tensions idéologiques et théoriques très ancrées dans le présent. Le K’zoo est devenu un champ de bataille.

Les Vikings et l’alt-right

Deux tendances se démarquent. L’une regrette un Moyen Âge (pour les dates, en gros, de l’an 500 à 1500) supposé plus pur ; l’autre ne le trouve pas assez diversifié.

Dans le premier cas, des courants de l’extrême droite nationaliste et raciste recommencent à détourner des symboles médiévaux à leur profit. Des néonazis ont défilé sous des runes à Charlottesville en 2017. Le terroriste norvégien Anders Behring Breivik comme le tueur de Christchurch ont évoqué les croisades. Les sites de propagande de l’alt-right abondent de références nostalgiques aux Vikings, aux Celtes, aux Goths. À revers, le groupe armé État islamiste veut reconstruire un califat moyenâgeux.

On connaît la chanson noire. L’Ahnernerbe (héritage ancestral) des SS se passionnait déjà pour le « patrimoine de la race indo-européenne ».

« L’utilisation du Moyen Âge à des fins idéologiques n’est pas nouvelle », résume Michael Van Dussen, médiéviste du Département de littérature anglaise de McGill. « Les Allemands l’ont fait au XIXe et au XXe siècle. Les Français, les Italiens, les Anglais, les Polonais, les Suédois ou les Danois ont aussi tenté de revitaliser leurs traditions du Moyen Âge pour appuyer leurs propagandes nationalistes. »

Ces mouvements ont aussi donné des recherches philologiques exceptionnelles, l’édition de textes anciens par exemple. « Comme médiévistes, nous devons vivre avec ces réalités, dit encore le professeur. Mais nous ne devons pas rester indifférents face aux nouvelles utilisations idéologiques du Moyen Âge. »

 
Photo: HBO Scène tirée de «Game of Thrones», qui présente une vision fantasmée du Moyen Âge.

La Medieval Academy et 28 groupes associés ont condamné par voie de communiqué les interprétations délirantes d’une Europe moyenâgeuse « pure et blanche ». Le groupe Pharos du Vassar College documente et critique l’appropriation de la culture gréco-romaine par les groupuscules haineux tout en militant pour des lectures « politiquement progressistes » de l’Antiquité. Un atelier du K’zoo de samedi propose un débat sur l’enlèvement et le viol dans la perspective de la pureté raciale manipulée par l’extrême droite (alt-right).

Geneviève Pigeon, tout aussi outrée que son collègue Van Dussen par les appropriations politiques, cite l’exemple du groupe québécois Les fils d’Odin qui utilise aussi des runes scandinaves. « Ça me préoccupe et ça me fâche, dit-elle. Mais la réalité de ces groupes est moins présente ici. Nous avons le luxe de la distance. »

Les médiévistes colorés

Le tiraillement vient aussi de l’interne. Dans cet autre cas, une nouvelle branche souhaite ardemment décoloniser les études du Moyen Âge, accusées de racisme structurel et d’européocentrisme généralisé. En présentant les tensions de ce monde scolaire, le New York Times se demandait méchamment le week-end dernier si ce monde n’a pas finalement son propre problème de suprémacistes blancs.

Le groupe Medievist of Color se réclame du « pouvoir de la différence », souhaite la diversification des études, active une critique constante de leur « biais » mâle et blanc. Le programme du K’zoo va un peu dans le sens des nouvelles recherches souhaitées. Jeudi à 15 h 30, un atelier pose carrément la question des transgenres et des queers au Moyen Âge, mais aussi celle de la binarité de genre dans la chrétienté médiévale.

Geneviève Pigeon avoue avoir transformé son enseignement à partir de certaines nouvelles tendances théoriques. Elle donne l’exemple de l’écocritique, qui étudie la réaction de certaines sociétés d’il y a 1000 ans aux transformations climatiques. Elle-même va présenter au K’zoo 2019 une analyse de la mythologie scandinave dans la série d’animation Trollhunters de Guillermo Del Toro.

« La question des personnes racisées brasse beaucoup depuis deux ou trois ans, dit Mme Pigeon. On se demande si le Moyen Âge, ce n’est que l’Europe blanche chrétienne. On se pose la question de l’origine du savoir. La bibliothèque d’Alexandrie n’était pas à Paris. On se questionne sur les rapports entre l’Islam et la Chrétienté. »

Le professeur Van Dussen tire une leçon générale de tout ce brouhaha intellectuel qui arrive maintenant au grand public par l’entremise des médias.

« Je crois que c’est important de dire à nos étudiants et à nos sociétés que ce temps lointain était aussi complexe que le nôtre, mais compliqué de manière différente, dit le savant, tout à fait à jour dans ces épisodes de Game of Thrones. Il faut aussi comprendre que cette histoire n’est pas terminée. Elle se poursuit sous des formes très actuelles. »