Le «Nobel d’informatique» est décerné à Yoshua Bengio

Yoshua Bengio est lauréat du prix Turing pour ses travaux menés dans le domaine de l’apprentissage profond, un sous-domaine de l’intelligence artificielle.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Yoshua Bengio est lauréat du prix Turing pour ses travaux menés dans le domaine de l’apprentissage profond, un sous-domaine de l’intelligence artificielle.

Déjà auréolé au Québec comme à l’étranger, le professeur de l’Université de Montréal et directeur scientifique de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila) Yoshua Bengio obtiendra l’ultime récompense pour ses travaux menés depuis plus de 30 ans en apprentissage profond. Le chercheur montréalais et ses collègues Yann LeCun et Geoffrey Hinton recevront en juin prochain le prestigieux prix Turing de l’Association for Computing Machinery (ACM), considéré comme le « prix Nobel de l’informatique ».

L’ACM annoncera mercredi l’attribution du prix Turing 2018 au trio de chercheurs, décrits par l’organisation comme « les pères de la révolution de l’apprentissage profond ». « En travaillant ensemble et de manière indépendante, les trois chercheurs ont bâti les fondements conceptuels de l’intelligence artificielle », souligne le communiqué dévoilant les noms des gagnants du prix créé en hommage au mathématicien britannique Alan M. Turing. Cette récompense est assortie d’une bourse d’un million de dollars américains offerte par Google.

« D’une certaine manière, c’est comme atteindre le sommet. Tu ne peux pas aller plus haut que ça », se réjouit M. Bengio en entrevue au Devoir, tout en précisant que ses deux collègues et lui ne sont pas les seuls à avoir fait avancer la recherche en IA. « Je pense qu’il faut faire attention pour ne pas aller à l’excès dans la glorification de héros. Ce n’est pas la réalité. »

 
À voir: notre entrevue avec Yoshua Bengio​

 

Des systèmes qui « apprennent »

Yoshua Bengio, Yann LeCun et Geoffrey Hinton sont lauréats du prix Turing pour les travaux qu’ils ont menés ensemble ou en parallèle dans le domaine de l’apprentissage profond, un sous-domaine de l’intelligence artificielle. Leur principale contribution est liée au développement des réseaux de neurones profonds, inspirés du cerveau humain, qui ont permis le développement de technologies aujourd’hui utilisées par des milliards de personnes sur les téléphones intelligents, en médecine ou encore dans le domaine des banques et des assurances.

En informatique traditionnelle, le programmeur dicte toutes les instructions à l’ordinateur. Dans les réseaux de neurones, l’ordinateur reçoit des informations du programmeur, mais parvient ensuite à établir ses propres connexions pour en arriver à une conclusion. Par exemple, si on lui montre la photo d’une personne, il peut décortiquer l’image et créer de nouvelles connexions pour finalement déterminer le nom de la personne représentée.

« La clé de ces systèmes, c’est qu’ils apprennent, et qu’on n’a pas besoin de leur dire comment ils doivent faire les calculs », résume M. Bengio.

Continuer d’y croire

À Montréal, Yoshua Bengio a commencé à étudier les réseaux de neurones à la fin des années 1980. Il s’est d’abord intéressé à la reconnaissance de la parole, puis à celle des formes dans les images et des caractères manuscrits.

« Le plus important, c’est dans les années 2000, quand on a compris l’importance de la profondeur. C’est-à-dire que nos réseaux de neurones traitent l’information à plusieurs niveaux, explique-t-il. Ça a été un tournant qui nous a amenés aux applications d’aujourd’hui. »

Après avoir attiré l’attention de la communauté scientifique au tournant des années 1990, les réseaux de neurones ont été laissés de côté par la suite, au profit d’une autre technologie jugée plus prometteuse. « Au début des années 2000, c’était rendu difficile de publier des articles dans ce domaine. Il fallait que je torde le bras de mes étudiants pour qu’ils acceptent de travailler sur ces sujets-là, parce qu’ils avaient peur de ne pas avoir de travail en sortant. Aujourd’hui, c’est bien le contraire », affirme le chercheur en souriant.

Bengio, Hinton et LeCun, eux, ont continué d’y croire et sont parvenus à réaliser des avancées significatives en reconnaissance de la parole et des objets, puis en traduction automatique entre 2010 et 2014. « Ce sont trois domaines où les progrès ont été assez fantastiques et qui ont complètement renversé ce qui existait avant. L’industrie a adopté tout ça très, très vite. »

Encore du travail

Les recherches menées par Yoshua Bengio et ses collègues ont permis de rendre les ordinateurs plus « intelligents », mais selon le Montréalais, beaucoup de recherche fondamentale reste à faire pour approfondir notre compréhension du cerveau humain et tenter d’appliquer nos connaissances à l’intelligence artificielle.

« Ça progresse assez vite, mais on ne sait pas du tout combien de temps ça va prendre pour atteindre le niveau d’intelligence des humains. Des décennies probablement, peut-être même des siècles. »

Son succès, le professeur Bengio l’attribue à son travail, à son entêtement, à un peu de chance, mais aussi à la société qui l’a accueilli lorsqu’il a décidé de quitter sa France natale pour étudier à Montréal.

« Je suis éternellement reconnaissant envers le Québec de m’avoir donné un milieu où je me suis développé et épanoui, affirme-t-il. J’ai construit ici des racines et j’ai envie que ce qu’on fait dans la recherche, ça retourne d’une certaine manière à la communauté et aux gens qui ont créé cette société que j’aime beaucoup. »

Et maintenant ? Quand on est un pionnier dans son domaine, qu’on dirige presque tout ce qui touche à l’intelligence artificielle à Montréal et qu’on reçoit le plus prestigieux prix d’entre tous, qu’est-ce qui nous attend ?

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de gagner des prix, tranche Yoshua Bengio. Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est de comprendre. Comprendre l’intelligence et la manière avec laquelle la société peut en tirer le meilleur parti. Et ça, c’est sans fin. »