L’industrie du tabac achète l’appui de groupes «indépendants»

Le Québec et le Canada doivent rapidement adopter des «protocoles» pour forcer la transparence des intervenants prenant part aux débats publics sur la santé et le tabagisme, selon Flory Doucas, coordonnatrice de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac.
Photo: Slobodan Miljevic Getty Images Le Québec et le Canada doivent rapidement adopter des «protocoles» pour forcer la transparence des intervenants prenant part aux débats publics sur la santé et le tabagisme, selon Flory Doucas, coordonnatrice de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac.

À travers le monde, l’industrie du tabac s’est cachée dans les dernières années derrière plus d’une centaine de groupes de réflexion et d’organismes d’analyse des enjeux économiques et sociaux afin de faire valoir son opposition auprès des gouvernements, notamment sur le paquet neutre et sur l’augmentation des taxes sur ses produits, indique une vaste enquête réalisée par le quotidien britannique The Guardian sur les cinq continents.

Le stratagème, dévoilé mercredi, n’a pas épargné le Canada, où trois de ces groupes, dont l’influent Institut Fraser, sont pointés pour leur complaisance envers une industrie qui a financé plusieurs de leurs recherches en 2011 et 2012. Une compromission qui devrait inciter les législateurs à plus de vigilance face aux études promues par des experts, particulièrement devant des commissions parlementaires, estime la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac.

« L’industrie du tabac n’a pas une grande crédibilité pour défendre ses positions sur la place publique, dit Flory Doucas, coordonnatrice de la Coalition jointe au téléphone par Le Devoir. En passant par des groupes qui présentent des positions variées sur un ensemble de sujets de société, elle donne l’impression que ses arguments sont partagés par un large éventail de personnes. Elle profite aussi de la crédibilité d’experts, de leurs cercles d’influence, mais dupe surtout le public et les législateurs qui devraient aujourd’hui tirer les leçons de cette enquête. »

Selon elle, le Québec et le Canada doivent rapidement adopter des « protocoles » pour forcer la transparence des intervenants prenant part aux débats publics sur la santé et le tabagisme. Une mesure commandée par la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac que ni le provincial ni le fédéral n’ont mise en application à ce jour.

 
7 millions
C’est le nombre de décès annuels attribuables au tabac, selon l’Organisation mondiale de la Santé.

Le besoin est toutefois criant, à en croire l’équipe du Guardian qui vient de mettre en lumière ces influences discrètes en dressant la liste de 106 groupes de réflexion à travers le monde qui se sont prononcés sur le commerce du tabac et le contrôle de ce produit tout en étant financés par l’industrie du tabac. Ces groupes se sont opposés, arguments économiques et sociaux à l’appui, à l’augmentation des taxes et à l’adoption du paquet de cigarettes neutre, ont tenté de sensibiliser les législateurs aux vertus bénéfiques des nouveaux produits du tabac et au besoin du financement de la recherche par l’industrie, peut-on lire. Dans un cas extrême observé en Afrique, souligne The Guardian, l’un d’eux a même remis en question le lien entre le cancer et le tabac.

Rappelons que selon l’OMS, le tabac est à l’origine de 7 millions de décès par an à travers le monde, soit l’équivalent de quatre fois la population de Montréal. Il est aussi une cause connue ou probable de quelque vingt-cinq maladies.

Au Canada, l’Institut Fraser, tout comme la Fédération canadienne des contribuables et l’Atlantic Institute for Market Studies (AIMS), un groupe de réflexion économique tirant vers le conservatisme et le libre marché, sont nommés par le Guardian. Le quotidien britannique rapporte que l’Institut Fraser a accepté depuis 2012 près de 100 000 $ de Philip Morris International, un important vendeur de tabac dans le monde, pour « la publication d’études ». Un document public mis en ligne sur le site du marchand de cigarette et consulté par Le Devoir confirme cette contribution versée en deux montants de 50 000 $. Dans les dernières années, le groupe de Vancouver, plutôt à droite et plutôt libertarien, a prétendu que l’augmentation de taxes sur le tabac allait encourager la contrebande, une conséquence surévaluée, selon les défenseurs de la santé publique. L’AIMS a tenu les mêmes propos, tout en orchestrant la conférence d’un expert australien venu condamner le principe du paquet neutre, un combat également mené par la Fédération canadienne des contribuables, qui s’est opposée à ce principe dans deux lettres adressées à l’OMS.

Les demandes d’entrevue adressées à l’Institut Fraser par Le Devoir sont restées lettre morte mercredi. Joint par courriel, le vice-président de l’AIMS, Alex Whalen, s’est défendu pour sa part « d’avoir reçu ou de recevoir » de l’argent de l’industrie du tabac pour financer ses recherches. « En 2016, AIMS s’est prononcé sur ce sujet qui était au centre de politique publique, a-t-il expliqué. Comme toutes nos recherches, nos positions étaient fondées sur des faits, des preuves et des données qui appuyaient les points de vue de l’Institut ». Dans les faits, la visite de l’expert australien pour dénoncer en 2016 à Halifax le paquet neutre a été organisée par l’Institut des Maritimes de concert avec Crestview Strategy, une firme de communication embauchée par Rothmans, Benson Hedges pour faire du lobbying, selon la page Facebook du groupe.

Pour sa part, la Fédération canadienne des contribuables a défendu l’opacité du financement de ces travaux en rappelant avoir une politique visant à préserver l’identité de ses donateurs. « Notre intérêt pour le tabac est lié aux conséquences de la taxation sur les pertes en revenu du gouvernement à cause de la contrebande », a justifié Scott Henning, président de la fédération. Le lien de cause à effet est celui mis en avant par l’industrie pour s’opposer aux hausses de taxes.

« Personne ne va être étonné de voir que nous soutenons des groupes et organismes qui partagent les mêmes idées que nous sur des questions importantes pour notre entreprise et nos consommateurs, a commenté Éric Gagnon, directeur principal des affaires générales et réglementaires chez Imperial Tobacco. Nous sommes transparents sur ce sujet. Nous n’avons rien à cacher. »

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2019 02 h 23

    Honte à ces entreprises sans conscience.

    Je suis indignée d'apprendre qu'il y'a encore des groupes de recherche, tels que le l'Institut Fraser, avec une très mauvaise réputation, qui privilégie l'économie du marché et les entreprises à tout prix.
    Cette industrie diabolique n'a pas honte de falsifier les recherches pour vendre un produit meurtrier responsable du décès de 7 millions de personnes.
    Honte aux journalistes qui citent encore l'institut Fraser en connaissant le manque d'intégrité de ce groupe qui prétend la recherche, mais qui n'est rien d'autre qu'un lobby de propagande pour les entreprises.

  • Bernard Plante - Abonné 24 janvier 2019 09 h 16

    Tabac et pétrole, même combat

    Les stratèges du monde du tabac sont souvent les mêmes que ceux du monde pétrolier. De même, les organismes "indépendants" qui font la promotion de ces produits sont toujours des organismes de droite prônant le libre marché.

    Autrement dit, pour ces grands "stratèges" de la droite l'important est de faire avancer leurs causes et de s'en mettre plein les poches, peu importe que cela implique d'empoisonner les gens et la planète.

    Et notre nouveau gouvernement qui tente encore une fois, comme les libéraux avant eux, de nous enfoncer un nouveau pipeline dans la gorge car il trouve l'idée "intéressante". Intéressante pour qui?