Yakoutsk, cité de l’extrême

Devant l’hôtel du gouvernement de la République de Sakha, Lénine domine de son effrayante certitude, défiant, au garde-à-vous et bras levé, la brume, le froid et le genre humain.
Photo: Mladen Antonov Agence France-Presse Devant l’hôtel du gouvernement de la République de Sakha, Lénine domine de son effrayante certitude, défiant, au garde-à-vous et bras levé, la brume, le froid et le genre humain.

Sibérie. Mot chargé, surchargé de froid et de glace, d’affect, d’histoire et d’exils. Notre collaboratrice rentre d’un voyage dans la République de Sakha, à 400 km du cercle arctique. En cette période de Noël, elle nous raconte ce coin du pôle Nord, ceux et celles qui l’habitent, avec leurs grandeurs et leurs misères. Elle nous fait entrer dans l’âme du froid. Premier article de trois.

Il est 7h. Deux jeunes chiens fous s’ébrouent de leur nuit. Il fait –45 °C dehors. En ce début décembre, le jour se lèvera vers 10 h, pour se coucher vers 14 h. Sous mes yeux, sur la fenêtre calfeutrée de mon hôtel, une coagulation de neige, de glace et de frimas, cristalline.

La ville, en train de s’animer, fume de partout. Pots d’échappement des voitures et surtout une brume qui recouvre tout le paysage, mélange de condensation et de pollution. « C’est la respiration de la ville », dit avec poésie Marianna, directrice du Département de français de l’Université de Yakoutsk. Quand l’hiver atteindra son pic en janvier et en février, cette brume rendra la cité quasi aveugle, empêchant les humains de voir le bout de leur bras, et les automobilistes de discerner passants, autres véhicules et feux de circulation.

Pour ajouter à ce monde vaporeux, un peu irréel, de longues cheminées aux quatre coins de la cité expulsent une fumée blanchâtre, alors que la chaleur et l’énergie sont soufflées dans d’énormes cylindres qui courent dans les quartiers, jusque dans chaque maison. « Ce n’est pas toujours très joli, dit Samona, une résidente de Yakoutsk, mais c’est notre architecture industrielle. » Ici, dans la seule ville au monde entièrement construite sur le pergélisol, rien ne peut être enterré, ni fils électriques, ni conduites d’eau, ni rien du tout. Le sol est gelé jusqu’à 250 mètres de profondeur.

Photo: Monique Durand Nurgouina gagne environ 2000$CAN par mois en vendant son poisson au marché aux poissons de Yakoutsk.

Par quel bout commencer pour raconter ce voyage ? Par quel bout glacé ? Je suis à Yakoutsk, située au nord-est de la Sibérie, à 14 fuseaux horaires de Montréal, 5000 km à l’est de Moscou et près du cercle arctique. Au 62e parallèle. À titre de comparaison, Schefferville est au 54e et Kuujjuaq, au 58e. Du Québec, on y accède soit vers l’ouest en passant par Séoul, en Corée du Sud, soit vers l’est, en passant par Vienne, en Autriche.

Yakoutsk est la capitale de la République de Sakha, aussi appelée Yakoutie, lointaine république de la Fédération de Russie, au nord de la Chine. Les Yakoutes, peuple autochtone appartenant à la famille turco-mongole, forment environ la moitié de la population, l’autre moitié étant composée de Russes. Yakoutsk a poussé au milieu de l’infinie plaine sibérienne. Comptant aujourd’hui 300 000 habitants, elle s’est développée grâce à son riche sous-sol rempli d’or, de diamant, de charbon. S’y sont agglomérés les gens « des régions », quittant leur isba — maison de bois —, souvent sans eau courante, pour les commodités urbaines. La ville a aussi, en grande partie, poussé forcée, comme dans travaux forcés. Sous Staline furent déportés en Sibérie des millions de personnes, qui construisirent pistes, routes, chemins de fer. Ils furent nombreux à y laisser leur peau. Libérés, certains de ces damnés ont fait souche à Yakoutsk.

« Geler » les voitures et les enfants

Toujours à la fenêtre de mon hôtel. Des femmes avancent dans l’exhalaison glaciale, de pied en cap enveloppées de fourrure, zibeline, renard, vison. Le pas rapide, la main devant la bouche pour filtrer l’air coupant, altières pèlerines du froid comme dans un tableau de Jean-Paul Lemieux. J’observe leur ballet silencieux dans la cité extrême et aperçois bientôt Vadim, mon bienveillant guide et interprète, venu me chercher en taxi. Nous allons visiter le marché aux poissons.

Nous roulons dans le matin pétrifié de Yakoutsk. « Ici, on dit qu’on « gèle » les voitures », fait Vadim. « On les recouvre d’un matériel isolant et elles restent là, dans nos entrées ou dans nos cours jusqu’à la saison plus douce. » Autrefois, raconte-t-il, ceux qui en avaient les moyens démarraient le moteur de leur véhicule en octobre et l’éteignaient en mars. Nous rions. Même chose pour les bateaux sur la Léna, le fleuve qui jouxte la ville. Ils gèlent sur place jusqu’à la fonte des glaces. On « gèle » aussi les enfants certains jours. « On les garde à la maison quand la température est inférieure à -47 °C », poursuit Vadim.

C’est l’antinomie de la dolce vita

 

Non, ce ne sont pas des baguettes et des petits pains alignés derrière la vendeuse. Ce sont des poissons de toutes sortes et de toutes tailles, vendus dans l’état où le froid de Sibérie les a congelés après leur capture. Nurgouiana travaille de 9 h à 19 h en plein air, devant son étal. « Mon métier est difficile parce que je suis toujours debout et au grand froid, dit-elle, mais je gagne bien ma vie. » Nurgouiana gagne environ 100 000 roubles par mois (2000 dollars canadiens). Ses beaux poissons seront parfois dégustés congelés, tranchés en fines lamelles, légèrement salés et poivrés, avec un doigt — ou deux — de vodka ; c’est fin et délicieux.

Yakoutsk est une ville moderne, où le revenu par habitant est plus élevé qu’ailleurs en Russie. Le salaire russe moyen, d’après la Banque mondiale, est d’environ 1100 $. Y disparaissent peu à peu les habitations traditionnelles de bois, au profit d’édifices en hauteur. Vu sur les bords de la Léna, dans le quartier huppé simplement appelé « le 202 », des tours d’habitation qui ressemblent de près aux complexes domiciliaires érigés à Montréal, au bord du Saint-Laurent.

La cité abrite l’une des dix universités fédérales de Russie, 17 000 étudiants, 1600 membres du personnel. Elle est parsemée de théâtres, de musées, dont celui, réputé, du Mammouth. La Russie, jusque dans ses confins, reste vigoureusement attachée à la musique, à la danse, aux lettres, à tout ce qui s’appelle culture et réchauffe l’âme en l’élevant vers le soleil.

Ici, vous pourrez manger japonais, chinois, italien, russe, géorgien. Vous y trouverez un pub irlandais, une brasserie belge et un établissement offrant aux plus téméraires un bizarroïde canadian dish, la poutine. Oui, on vend de la poutine au pays de Poutine, et jusqu’à Yakoutsk ! En revanche, vous n’y trouverez aucun McDo, Burger King ou autres Pizza Hut. Ni sur l’avenue Lénine, artère la plus importante, ni autour de la place Ordjonikidzé, au centre-ville.

Si les ex-pays satellites de la Russie soviétique, baltes et transcaucasiens notamment, ont déboulonné leurs statues de Lénine, ce dernier trône encore en diverses poses dans les grandes villes de Sibérie, Novossibirsk, Irkoutsk, Vladivostok. À Yakoutsk, devant l’hôtel du gouvernement de la République de Sakha, il domine de son effrayante certitude, défiant, au garde-à-vous et bras levé, la brume, le froid et le genre humain.

« Yakoutsk, une ville au froid extrême ? Nous ne la percevons plus ainsi depuis qu’on a mis en place des transports en commun efficaces », dit Natalia, une retraitée. « On vit quoi ! Comme vous tous ailleurs ! » lance Vadim, conscient tout de même que vivre dans ce climat paroxystique, « c’est l’antinomie de la dolce vita ». L’espérance de vie est moindre que dans le reste de la Russie et la police rapporte chaque année plusieurs décès dus au froid et nombre d’amputations.

Les Yakoutes tiennent leurs maisons, leurs hôtels, à 30 °C. Je pense à mes chers et vieux voisins gaspésiens qui chauffaient leur maison à en suffoquer. Ils avaient tellement souffert du froid. « La chaleur est une valeur ici », dit celui qui m’accompagnera pendant tout mon séjour à Yakoutsk. Vadim est professeur de latin et de français. Il passe ses vacances en France, fou du fromage brie et de la bière belge Leffe. Il souhaite que ses deux enfants aillent faire leur vie sous des latitudes plus douces. « En Provence ? » je lui demande. « Non, non, je les verrais bien à Novossibirsk, au sud de la Sibérie, pas loin de nous, à trois heures d’avion ! Il y fait moins froid. » Température moyenne l’hiver à Novossibirsk : –25 °C !

L’extrême, ça rapproche on dirait, ça soude. Comme une solidarité de la résistance, un coude-à-coude devant ce froid qui rend si vulnérable. Dans ce corps à corps quotidien avec le monstre qui guette dehors, on se réchauffe avec les êtres de chaleur que sont les Yakoutes. Liudmila, Olga, Ekaterina, Vadim, Valeri, Anton, mes étoiles de Noël cette année, c’est vous. Dans votre grand ciel du pôle Nord.