Où est passée l’empathie?

Nous retirons énormément de bénéfices à nous soucier d’autrui. C’est d’ailleurs cette compréhension mutuelle qui est à l’origine de notre coopération… et de notre survie!
Photo: John Ulan La Presse Canadienne Nous retirons énormément de bénéfices à nous soucier d’autrui. C’est d’ailleurs cette compréhension mutuelle qui est à l’origine de notre coopération… et de notre survie!

« L’humanité vit un déficit d’empathie. » C’est l’ancien président américain, Barack Obama, qui faisait cette affirmation il y a dix ans, ajoutant du même souffle que cela constituait un véritable enjeu de société. Au dire de plusieurs patients, c’est plutôt le milieu de la santé qui semble manquer d’empathie. Cette faculté serait-elle en voie d’extinction ?

« L’empathie est extrêmement valorisée et médiatisée. On la met en avant, mais sans nécessairement la comprendre », estime Charles-Antoine Barbeau-Meunier, qui s’est penché sur cet effritement de l’empathie dans le milieu de la santé. Un angle de recherche tout naturel pour celui qui a choisi de poursuivre des études en médecine à l’Université de Sherbrooke après une maîtrise en sociologie.

L’empathie, c’est cette capacité de s’identifier à l’autre dans ce qu’il ressent, d’être un miroir de ses émotions. Mais elle ne s’arrête pas là, prévient Charles-Antoine Barbeau-Meunier. « Il doit aussi y avoir cette envie d’aider l’autre et de soulager sa souffrance. En comprenant son état affectif, cela permet d’avoir une réponse appropriée et de bien diriger ses actions. Si on ne prend pas le temps de comprendre ce qu’il ressent, on risque de ne pas répondre correctement à ses besoins. »

Cette qualité est particulièrement recherchée dans un contexte de soins : les patients espèrent de l’écoute et de la compassion à leur égard alors qu’ils vivent des moments éprouvants. La réalité est parfois bien différente. Les nombreuses histoires de patients déçus par un manque d’empathie de la part d’un professionnel de la santé sont là pour le prouver.

Le noeud du problème ne semble pas se trouver dans la formation des médecins. « L’enseignement qu’on reçoit est une approche centrée sur le patient. On nous enseigne comment annoncer une mauvaise nouvelle avec tact et sensibilité, comment être à l’écoute et nourrir un lien de confiance. On apprend à s’identifier aux patients », explique M. Barbeau-Meunier. Mais la réalité rattrape les étudiants assez rapidement.

On pourra enseigner l’empathie autant qu’on le souhaite, mais si les conditions ne permettent pas de la mettre en pratique, ça n’aboutira à rien

« Quand on arrive dans les milieux de soin, on se rend compte que ce n’est pas ça qui est mis en pratique », déplore celui qui y voit un réel paradoxe entre la formation reçue et ce qui se produit sur le terrain. Les conditions de travail exigeantes, les contraintes de temps et les soucis de productivité ne constituent certainement pas un milieu propice à la propension de l’empathie ! « On pourra enseigner l’empathie autant qu’on le souhaite, si les conditions ne permettent pas de la mettre en pratique, ça n’aboutira à rien. »

Selon certaines études, c’est d’ailleurs à partir de la troisième année de formation, au moment où les étudiants font leur entrée en milieu hospitalier, que le niveau d’empathie subirait un déclin.

Le plus récent sondage mené par l’Association médicale canadienne révèle que près du tiers des médecins ont signalé un épuisement professionnel élevé alors que 38 % des résidents en médecine se trouvaient dans la même situation. Peut-on établir un lien entre la santé mentale des médecins et cet effritement de l’empathie ?

« Tout à fait, soutient M. Barbeau-Meunier. Un soignant qui est trop épuisé ou trop tendu va continuer de faire son travail, mais l’empathie devient comme une goutte d’eau qui fait déborder le vase déjà trop plein. On doit alors distribuer nos réserves d’empathie selon nos moyens. »

La clé de l’évolution

Nous retirons pourtant énormément de bénéfices à nous soucier d’autrui. C’est d’ailleurs cette compréhension mutuelle qui est à l’origine de notre coopération… et de notre survie ! « C’est la coopération qui nous a amenés là où nous sommes aujourd’hui et cette coopération s’appuie sur l’empathie », explique Charles-Antoine Barbeau-Meunier. « Il ne suffisait pas de comprendre ce que les autres souhaitaient, il fallait avoir un souci empathique, une forme d’altruisme, et être sensible au bien-être d’autrui. Sans empathie, la société n’aurait pas pu tenir. »

Alors que l’empathie nous a sauvés, son déclin risque-t-il de nous détruire ? Difficile de répondre à cette question. Il reste qu’une société qui prône la compétitivité et la performance met sérieusement des bâtons dans les roues de l’empathie. « Lorsqu’on considère les autres comme des rivaux ou une menace à notre accomplissement, il est plus difficile d’être empathique », reconnaît l’étudiant.

Empathie, sympathie ou compassion?

On confond souvent ces trois termes, mais ils ont chacun leur signification propre.

Empathie : capacité de ressentir les émotions d’une autre personne, de les comprendre et de répondre aux besoins de cette personne avec cohérence.

Sympathie : sentiment de bienveillance d’une personne envers une autre.

Compassion : désir d’alléger les souffrances d’autrui.

Avons-nous tous la même propension à l’empathie ? Nous savons à tout le moins que cette faculté se développe tôt dans la vie. « La résonance affective (c’est-à-dire la reproduction des émotions) apparaît très tôt après la naissance, par l’imitation par exemple », constate Philip Jackson, de l’École de psychologique de l’Université Laval. « La composante cognitive apparaît entre 3 et 5 ans et elle correspond à la capacité d’inférer les états affectifs d’une autre personne. Cela, tout comme la régulation émotionnelle, continue de se bâtir jusqu’à l’âge adulte, voire au-delà », poursuit-il.

Dans certains cas, des troubles neurologiques inhibent ou réduisent la capacité d’éprouver de l’empathie. C’est ce qui se produit chez les individus souffrant d’un trouble de personnalité antisociale et du spectre de l’autisme. En comprenant bien les processus neurologiques qui ont cours lorsqu’une personne est empathique, il serait possible de stimuler les zones du cerveau qui lui sont associées. Le laboratoire de Philip Jackson se penche activement là-dessus. « Grâce à la stimulation magnétique, nous examinons si changer l’excitabilité dans des régions précises du cerveau change un comportement associé à l’empathie, par exemple l’évaluation de la douleur », explique-t-il.