L’art de s’ouvrir à l’autre

Ouverte au plus grand nombre, l’exposition «Et si…?» sera présentée jusqu’en janvier 2019.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ouverte au plus grand nombre, l’exposition «Et si…?» sera présentée jusqu’en janvier 2019.

N’oubliez pas de faire un câlin à la murale. Vous verrez : elle parle. » C’était le conseil donné par la pédopsychiatre Cécile Rousseau à propos d’une oeuvre de la nouvelle exposition du Musée des beaux-arts de Montréal Et si… ?, fruit de la recherche-intervention qu’elle a menée avec son groupe de chercheurs du SHERPA, affilié au CSSS de la Montagne.

Et effectivement, quand on tend l’oreille à ce bas-relief composé de petits carrés d’argile, des créations originales des élèves de l’école Marie du Saint-Sacrement et de ceux d’une école musulmane touchés de près par les attentats à la mosquée de Québec, on l’entend bel et bien parler. « C’est bien quand on est différent. Pour moi, on est tous des humains et on est un peu tous pareils », dit une voix d’enfant qui sort d’un haut-parleur derrière le mur.

Ces sages paroles sont justement au coeur du projet de recherche, réalisé en collaboration avec le Musée des beaux-arts mais également des artistes et des art-thérapeutes, des organismes communautaires et des résidents de Montréal et Québec issus de divers milieux culturels et socio-économiques. Il faut bien soigner ce sacro-saint « vivre-ensemble ». « L’idée n’est pas de bâtir un grand récit partagé. On est loin de dire qu’on a des valeurs communes, mais plutôt de dire ce qu’on peut percevoir d’humain et de semblable à nous chez l’autre à travers ces histoires dessinées ou dansées », explique Cécile Rousseau, également professeure à l’Université McGill. « C’est de déposer ses valises ou plutôt de fouiller dedans pour voir ce qui nous rapproche là-dedans. »

Déjà, les attentats du 11 septembre 2001 avaient, non pas agi comme déclencheur, mais révélé le climat de terreur qui régnait à l’époque, croit-elle. Dans ce contexte de polarisations sociales, des études de son équipe comparant sur dix ans, entre 1998 et 2008, les niveaux de discrimination perçue par les communautés de Montréal avaient conclu à une augmentation de ceux-ci. Et la crise des accommodements raisonnables, suivie de celle de la charte des valeurs québécoises, n’aurait fait que cristalliser ce sentiment d’exclusion. À défaut de contrer la « vague », il fallait en limiter les ravages, estime Mme Rousseau. « Pour nous, la façon de protéger le tissu social était de créer une multitude de liens, que ce soit entre les communautés ou les générations, pour arriver à une cohésion entre les groupes, un ferment du vivre-ensemble. »

 

L’art qui donne confiance

Arrivée au Québec en 2001, Shahista Hussein, une mère de famille musulmane originaire de la Tanzanie, s’est complètement laissée emporter par ce projet artistique. Avec d’autres parents d’enfants fréquentant les écoles Barclay et Barthélémy-Vimont à Montréal, elle a osé prendre le pinceau, inspirée par l’histoire des oiseaux migrateurs que lui ont racontée les intervenants de l’Organisation des jeunes de Parc-Extension. « C’était la première fois que j’entendais parler de ces oiseaux qui vont au sud l’hiver. Chez nous, c’est toujours l’été et ils ne vont nulle part », dit-elle en riant.

Shahista était loin de se douter que ses tableaux d’oiseaux migrateurs se retrouveraient au Musée des beaux-arts de Montréal. Mais elle se doutait encore moins qu’elle allait au fil du projet devenir une femme plus autonome, se faire des amis, et créer elle-même un projet d’entraide bénévole pour les résidents de son quartier. « Avant, j’avais peur et je ne sortais jamais sans mon mari ou ma belle-famille. Mais maintenant, je fais tout par moi-même. J’ai appris à avoir confiance en moi », raconte-t-elle. « Mes enfants étaient fiers. Ils étaient surpris de me voir peindre. Ils pensent que je ne sais que cuisiner ! »

Coordonnatrice de la plupart des projets artistiques au SHERPA, Claire Lyke s’est impliquée plus particulièrement dans celui de la danse intergénérationnelle, qui a réuni des enfants et des personnes âgées de deux résidences de l’arrondissement Saint-Laurent. Malgré leurs différences d’âge, d’origine, de langue, de capacité physique et de goûts musicaux — les aînés redoutaient le rock un peu trop déjanté des jeunes —, ils ont aisément pu « connecter ensemble », se réjouit Mme Lyke. « De voir ces gens tous différents avoir du plaisir, faire des folies et ressentir des émotions a été un réel plaisir », admet-elle. « Ils nous ont dit avoir une meilleure compréhension de la réalité de l’autre. »

À l’école secondaire Lucien-Pagé, des jeunes d’une classe d’accueil et d’une classe ordinaire ont appris à se connaître et à faire tomber les murs en créant Pluralité, un spectacle mêlant théâtre et rap. Dans Hochelaga-Maisonneuve, des résidents d’un HLM ont oeuvré ensemble à la création d’une peinture murale multicolore et sonore… qui elle aussi parle si on tend l’oreille.

Pas de l’art-thérapie

Cécile Rousseau a dirigé maintes recherches alliant la création artistique et la santé mentale des enfants, notamment des réfugiés, mais cette fois, il s’agissait davantage d’une intervention communautaire. « Ce n’est pas de l’art-thérapie. L’idée de base est que les humains se définissent autour de grands récits, qu’ils soient nationalistes, religieux, idéologiques et politiques. Ils s’opposent et légitiment la violence. On est tellement loin de l’autre. Il faut qu’on se rapproche. »

D’où l’objectif de créer, dans des environnements locaux, des connexions basées sur autres choses que nos différences. « Une personne peut être différente de moi, mais je peux partager avec elle le même vécu de parent, d’enfant, de femme. »

Pour ce faire, l’art, cette « puissante courroie de transmission », est le moyen tout désigné, souligne la chercheuse. « Parler, c’est bien aussi, mais ça peut créer des fossés, comme dans les chicanes de couples », dit-elle. « On ne dit pas qu’il ne faut pas discuter, mais dans un couple, on peut être en désaccord total sur des grands principes et quand même vivre assez bien au quotidien avec l’autre. Et l’art, c’est une autre façon de se parler, de transmettre et de réparer les liens rompus. On pense que c’est particulièrement important en ce moment. » Ouverte au plus grand nombre, l’exposition Et si… ?  sera présentée jusqu’en janvier 2019.