Environnement, éducation et laïcité au menu du Monde Festival

«La CAQ énonce des idées qu’elle nous prête, mais qui ne font pas partie de notre rapport», a déploré Gérard Bouchard (au centre), en référence au rapport de la commission sur les accommodements raisonnables au Québec déposé en 2008. Il était accompagné de Fatima Houda-Pepin, Patrick Weil et Valentine Zuber dans un panel sur la laïcité animé par Francine Pelletier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «La CAQ énonce des idées qu’elle nous prête, mais qui ne font pas partie de notre rapport», a déploré Gérard Bouchard (au centre), en référence au rapport de la commission sur les accommodements raisonnables au Québec déposé en 2008. Il était accompagné de Fatima Houda-Pepin, Patrick Weil et Valentine Zuber dans un panel sur la laïcité animé par Francine Pelletier.

Urgence climatique, laïcité et identité et éducation, les regards français et québécois se sont croisés vendredi sur plusieurs enjeux qui alimentent en ce moment le débat public des deux côtés de l’Atlantique lors de la première montréalaise du Monde Festival. Si les défis sont souvent les mêmes, les réalités dans lesquelles ils s'inscrivent sont souvent complètement différentes, ont exposé les invités. Ce partenariat entre les quotidiens français Le Monde et québécois Le Devoir a attiré plus de 3000 personnes vendredi. Un événement que les organisateurs souhaitent voir devenir un rendez-vous. 

Environnement : accords de papier et décisions de façade

D’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, la lutte contre les changements climatiques manque d’actions concrètes et s’accompagne plutôt d’« accords de papier » et de « décision de façade », ont déploré les participants à un panel sur l’urgence climatique.

« Depuis une dizaine d’années en France, les gouvernements successifs refilent la patate chaude des décisions énergétiques à prendre à leurs successeurs. Chaque gouvernement prend des décisions de politiques publiques qui sont du pur affichage de façade », a déclaré l’ex-ministre française de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie Delphine Batho lors de la conférence « Urgence climatique : les politiques sont-ils responsables ? ».

Un constat qui se colle également à la réalité canadienne et québécoise, selon François Delorme, qui enseigne l’économie de l’environnement à l’Université Sherbrooke.

« Il y a des pas dans la bonne direction, mais en même temps, il y a aussi beaucoup d’incohérences. Par exemple, chez nous, on annonce une taxe sur le carbone, mais on subventionne les énergies fossiles [et] on devient tous propriétaires d’un oléoduc », a souligné M. Delorme.

Selon les panélistes, un des exemples de cette difficulté d’agir est l’Accord de Paris sur le climat.

« L’Accord de Paris, c’est un pari politique. Depuis le départ, on en connaît les failles et les limites. On sait qu’il est historique […] diplomatiquement […] mais la condition pour que ce soit possible, c’est que l’accord dépend de l’addition des engagements volontaires des différents États ; engagements qui ne sont [actuellement] pas respectés », a déploré Mme Batho.

Le cofondateur de l’organisme écologiste Équiterre Sidney Ribaux estime quant à lui qu’il faut tout de même voir avec optimisme de tels accords.

« L’Accord de Paris, c’est un gain diplomatique qu’on ne réalise pas tous […] mais il faut se rappeler qu’il y a des forces énormes qui militent contre la signature de cet accord-là, des gens qui ont des intérêts pour tenter de tasser ces accords-là […] et en dépit de ça, alors que dans d’autres négociations à l’échelle internationale sur le climat on est arrivés à un accord, qui n’est pas parfait, mais qui a un impact énorme sur les politiques publiques à travers le monde et sur le message que ça envoie aux entreprises », a dit M. Ribaux.

Améli Pineda

 
 

Redéfinir l’école dans nos sociétés multiculturelles

Malgré leurs différences, la France et le Québec font face aux mêmes défis.

« Avant, on avait l’impression que l’école de la République n’avait pas besoin de se poser ces questions, car tout le monde était d’accord et venait du même moule », a souligné l’ex-président du Conseil supérieur des programmes en France, Michel Lussault, qui tentait de répondre à la question « Comment former les jeunes au monde qui vient ? ». Devant une société française désormais très peu homogène — et inégalitaire —, il croit qu’il faudra véritablement réfléchir à une culture scolaire commune. « Et avoir le courage de se demander ce qu’est l’école, et aussi ce que nous attendons de l’élève de 16 ans et ce qu’on veut qu’il sache et pourquoi ? »

Pour le philosophe Normand Baillargeon, le Québec devra aussi se poser ces questions. Il plaide pour une commission Parent 2.0, en référence à ce vaste chantier de réflexion d’il y a un demi-siècle qui avait jeté les bases de notre système d’éducation moderne. « Il est possible de trouver des gens sérieux, indépendants et représentatifs du milieu de l’éducation pour faire ça, a-t-il affirmé. Et elle devra avoir un comité scientifique. »

Les nouvelles technologies de l’information ont aussi fait partie du débat, et l’obsession de l’école pour les enseigner a été dénoncée par l’ex-directrice du Devoir, Lise Bissonnette. Selon elle, le Québec fait fausse route en voulant trop éduquer les enfants en adéquation avec les besoins de notre économie. « Aujourd’hui, si les enfants n’ont pas appris le codage et l’anglais à l’âge de cinq ans, ils sont foutus », a-t-elle lancé avec ironie, invitant à un retour aux bases et aux connaissances. « On a beaucoup trop la crainte du retard au Québec. »

Pour le journaliste et essayiste français Emmanuel Davidenkoff, les nombreux Français qui croient que le numérique ne réglera pas tout « ne veulent pas que ça marche ». Il croit qu’à un moment donné, il faudra en faire le pari. « Car la force de la preuve, elle prend du temps. Qui peut conclure de l’efficacité d’une réforme avant 5, 10, 15 ans ? » a-t-il demandé.

Lisa-Marie Gervais

 
 

Signes religieux : Gérard Bouchard estime que Legault veut aller trop vite

Le sociologue Gérard Bouchard, qui a coprésidé la commission sur les accommodements raisonnables au Québec il y a un peu plus de dix ans, a joint sa voix à celle de Charles Taylor et critique la proposition de la Coalition avenir Québec (CAQ) d’interdire les signes religieux à certains fonctionnaires.

« La CAQ énonce des idées qu’elle nous prête, mais qui ne font pas partie de notre rapport », a déploré M. Bouchard, en marge d’une conférence sur la laïcité à laquelle il participait dans le cadre de la première du Monde Festival à Montréal, vendredi.

Sans vouloir critiquer directement le premier ministre François Legault, M. Bouchard a insisté sur le fait que l’interdiction des signes religieux chez les enseignants ne figure pas dans le rapport rédigé en 2008.

« Je ne veux pas être trop sévère pour le moment, parce que visiblement, il y a des gens dans le gouvernement qui sont arrivés pas tout à fait préparés et qui sont en train d’apprendre », a-t-il dit. « Je pense que M. Legault s’est trop hâté et que là, il va prendre le temps de mieux assurer ses positions », a-t-il ajouté.

La semaine dernière, le philosophe Charles Taylor a quant à lui tenu de durs propos à l’égard du nouveau gouvernement dans une entrevue accordée à CBC. M. Taylor a qualifié de « soit très ignorant ou très intellectuellement malhonnête » l’utilisation que fait la CAQ du rapport Bouchard-Taylor.

M. Bouchard a quant à lui préféré qualifier la situation de « gênante ».

« Je ne crois pas que ce soit par malhonnêteté, mais certainement, ça peut être par ignorance », a-t-il dit.

Par ailleurs, M. Bouchard a insisté sur l’importance d’enlever le crucifix de l’Assemblée nationale et des palais de justice de la province.

« Je crois qu’on ne pourra pas avancer en matière de laïcité tant qu’on maintiendra au mur de l’Assemblée nationale le crucifix et qu’on récitera des prières avant un conseil municipal », a-t-il souligné.

M. Bouchard a confié être prêt à rencontrer M. Legault s’il lui en fait la demande.

« Je n’ai pas de rencontre prévue, mais il y a de plus en plus de gens qui apparemment lui suggèrent de me rencontrer et me suggèrent à moi de le rencontrer », a-t-il dit.

Améli Pineda