Les Autochtones, un passé colonial à revisiter

La Cour suprême du Canada vient de statuer que le gouvernement n’a pas à consulter les Premières Nations avant de statuer sur quoi que ce soit.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne La Cour suprême du Canada vient de statuer que le gouvernement n’a pas à consulter les Premières Nations avant de statuer sur quoi que ce soit.

Comment, à travers une actualité brûlante, envisager l’histoire de la France et celle du Québec à la lumière de leur expérience coloniale respective ? Entre la nostalgie d’un temps perdu et la repentance parfois sans conséquence qui s’érige dans les consciences, quelle réconciliation avec l’histoire est encore possible ? Si la France n’en a pas fini avec son passé colonial, rappelle l’historien Benjamin Stora, ce passé qui ne veut pas passer trouve aussi des équivalents particuliers de ce côté-ci de l’Atlantique. Comment tirer des leçons conséquentes d’expériences différentes ?

Pour Michèle Audette, il « est clair qu’on perpétue un vieux système colonial, mais rapiécé au goût du jour ». Ce qui change, à son sens, tient à une mobilisation jamais vue auparavant chez les Autochtones. « Il y a tellement de gens mobilisés chez les Autochtones maintenant. En partie à cause des nouveaux moyens technologiques, les réseaux sociaux. »

Ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ), puis de Femmes autochtones du Canada (AFAC), Michèle Audette a aussi été, entre 2004 et 2008, sous-ministre associée au ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration du gouvernement du Québec, chargée du secrétariat à la Condition féminine. Il n’est guère de dossier concernant les Autochtones où elle n’a pas mis le nez. « J’ai dit oui d’emblée à cette discussion organisée par Le Devoir et Le Monde, très honorée de pouvoir y participer. »

La mise en récit

L’écrivaine Alice Zeniter ne fait pas secret du fait qu’il n’est pas question des peuples autochtones d’Amérique du Nord dans son oeuvre. Elle croit cependant que cette histoire des Autochtones en Amérique du Nord croise la sienne dans ce rapport qu’elle prête à l’importance du récit dans nos sociétés. « La mise en récit est un pouvoir auquel on ne pense pas d’emblée » et qu’illustre pourtant la condition autochtone. Dans un entretien téléphonique, la romancière observe qu’on parle volontiers d’économie, de politique, d’enjeux sociaux, mais qu’on oublie trop vite qu’au fondement de tout cela se trouve la capacité d’une société à se mettre en récit, à se raconter. « La prérogative de se mettre en récit est un outil de domination très important. Une population privée de cela — comme l’ont été plusieurs sociétés parce qu’elles étaient de culture orale ou parce que privées d’alphabétisation — se trouve forcément dans une situation particulière. » Le récit peut-il devenir une arme ?

Michèle Audette dit avoir confiance en l’avenir des peuples autochtones parce qu’« on utilise désormais une des armes les plus importantes pour lutter : l’éducation. La réappropriation culturelle a fait de grands pas. Cela fait des gens plus forts. On échange plus que jamais. Par exemple, l’importance du foin d’odeur. On n’en parlait presque plus. Et c’est revenu. Pour perler, c’est la même chose. Dans mon perlage, j’emprunte désormais aux traditions ojibwées et micmaques. »

Pouvoir des Autochtones

La Cour suprême du Canada vient de statuer que le gouvernement n’a pas à consulter les Premières Nations avant de statuer sur quoi que ce soit. « Que ce soit par la guerre ou des décisions politiques, on nous a enlevé notre fierté, notre dignité, cette capacité de nous mobiliser. On reste néanmoins inscrits dans une structure extrêmement colonialiste. Les Autochtones restent absents des tables de décision. »

En l’occurrence, croit plus que jamais Alice Zeniter, « l’écriture est une arme » ou, du moins, elle peut être un outil dans un combat. Chose certaine, « le point de jonction entre mon travail et la question autochtone se situe là, dans une réflexion sur l’écriture comme outil de domination, comme moyen aussi de lutter contre une invisibilisation. Le roman permet de s’intéresser à cela ».

« Mais le rapport à l’enracinement par l’écriture arrive-t-il trop tard ou, du moins, en décalage, dans une forme de revanche à prendre qui s’avère trop tardive ? » C’est aussi ce qu’Alice Zeniter se demande. « Que peut un récit qui arrive après un récit dominant ? »

Programmation complète

Autochtones, histoire coloniale: comment composer avec l’héritage du passé?

Participants :
Michèle Audette, ex-présidente de Femmes autochtones du Québec et militante autochtone

Benjamin Stora, historien et professeur à l’Université Paris 13

Stanley Vollant, chirurgien innu

Alice Zeniter, écrivaine et dramaturge, lauréate du prix Goncourt des lycéens 2017

Animateur :

Jean-François Nadeau historien et chroniqueur au Devoir

26 octobre, de 15 h 30 à 17 h

Salle Bourgie du MBAM