Deux nations, deux laïcités

Au Québec, depuis la crise qui a mené à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, plusieurs gouvernements ont tenté d’encadrer le port de ces signes religieux.
Photo: iStock Au Québec, depuis la crise qui a mené à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, plusieurs gouvernements ont tenté d’encadrer le port de ces signes religieux.

Autre pays, autres moeurs… et autre vision de la laïcité. Dans le contexte social et législatif français, parions que le gouvernement caquiste actuel n’aurait pas connu autant de résistance à sa proposition de loi la semaine dernière interdisant le port des signes religieux pour les juges, les policiers et les enseignants. Car dans l’Hexagone, et ce, depuis au moins 100 ans avec l’adoption de la loi de 1905 consacrant la séparation de l’Église et de l’État, les fonctionnaires de l’État ne peuvent pas porter un signe religieux ostentatoire. Exit la croix au cou, la kippa juive ou le foulard islamique pour les personnes en position d’autorité, y compris pour le personnel enseignant des écoles publiques. Une excellente chose, peut-être plus encore pour les maîtres d’école que pour tout autre fonctionnaire, insiste le politologue français Patrick Weil.

« Car les enseignants ont une autorité sur les enfants mineurs, dont la conscience est en cours de construction. Pour moi, un enseignant a encore plus de pouvoir qu’un policier, car il passe plus de temps avec l’enfant. Le policier, lui, ne passe pas autant de temps avec l’adulte. Et celui-ci a des moyens d’aller devant le tribunal se défendre, ce que les enfants n’ont pas, a-t-il soutenu. L’idée est que la liberté de conscience, c’est-à-dire le for intérieur, doit être protégée de l’expression d’un culte par des personnes en situation d’influence. […] C’est le devoir de neutralité. »

Le politologue, qui a aussi appuyé l’interdiction du port du voile pour les élèves dans les écoles en France en tant que membre de la commission Stasi, discutera de laïcité en compagnie de l’historienne française Valentine Zuber, du sociologue québécois Gérard Bouchard et de l’ex-politicienne Fatima Houda-Pepin dans le cadre du Monde Festival. Intitulée « La laïcité d’abstention ou de collaboration ? », la conférence fait référence à des concepts développés par Valentine Zuber, qui voit dans le second un type de laïcité où chacun a un rôle à jouer. Un type de laïcité vers lequel glisse le président français, Emmanuel Macron, qui se montre très prudent et tient à ménager les sensibilités, a observé Mme Zuber.

L’État qui sanctionne

Mais l’État doit-il vraiment imposer sa vision en légiférant ou laisser les citoyens vivre leur religion comme ils l’entendent ?

Pour Patrick Weil, l’État ne brime pas les droits, au contraire. Il est d’abord le garant de la liberté de conscience. En cela, il se doit d’édicter des lois et de garantir qu’elles seront respectées. En France, il est clairement stipulé dans la loi qu’une personne peut être passible de prison si elle exerce une pression sur autrui pour le contraindre à exercer un culte ou à l’empêcher de le faire. « [L’État] doit toujours intervenir si on veut faire respecter la loi. Si vous ne faites que proclamer des libertés en ne faisant rien pour assurer qu’elles soient respectées, ça ne veut rien dire. »

Nous aussi [en France], on a des débats, on n’a pas trouvé notre équilibre. […] Aux États-Unis, c’est pareil, c’est un sujet qui divise partout dans les sociétés démocratiques.

Selon lui, cela ne va pas à l’encontre de la liberté de culte, pas plus que cela n’envoie un message de manque d’ouverture. « La question est de savoir comment on explique ces limitations. On ne les explique pas par la volonté d’empêcher la personne de croire en son dieu, on les explique en disant que les signes religieux peuvent avoir des impacts sur l’enfant, a dit M. Weil. La loi de 1905 n’a pas été écrite contre les immigrants, elle a été faite par rapport aux Français eux-mêmes. Après, oui, ça peut avoir un impact sur les immigrants, mais le raisonnement tenu n’a rien à voir avec l’immigration. Il ne faut pas tout rapporter à cela. »

Les échecs du Québec

Au Québec, depuis la crise qui a mené à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, plusieurs gouvernements ont tenté d’encadrer le port de ces signes religieux. En vain. La charte des valeurs du Parti québécois au pouvoir, qui, comme le fait la France, a tenté de les prohiber chez le personnel de l’État et d’exiger que les services publics soient donnés et reçus à visage découvert, a échoué et coûté l’élection au gouvernement. Proposée par les libéraux, la loi sur la neutralité religieuse de l’État, qui oblige aussi d’avoir le visage découvert pour recevoir ou donner un service public, a été adoptée l’an dernier au terme de débats houleux, mais est actuellement contestée devant les tribunaux.

Patrick Weil reconnaît que chaque pays a son histoire… et ses démêlés avec la laïcité. « Nous aussi, on a des débats, on n’a pas trouvé notre équilibre. […] Aux États-Unis, c’est pareil, c’est un sujet qui divise partout dans les sociétés démocratiques. » Raison de plus d’en débattre.

Le Monde Festival: laïcité d’abstention ou laïcité de collaboration?

Participants :
Gérard Bouchard, sociologue et historien

Fatima Houda-Pepin, ex-politicienne et politologue

Patrick Weil, politologue

Valentine Zuber, historienne et directrice d’études à l’École pratique des hautes études

Animatrice :

Francine Pelletier, chroniqueuse au Devoir

26 octobre, 17 h 30 à 19 h

Salle Bourgie du MBAM

Consultez la programmation complète du Monde Festival.