La Nouvelle-Orléans, la mal-aimée des bayous

Au moment de sa fondation, il y a 300 ans, «le choix de La Nouvelle-Orléans fut d'abord stratégique».
Photo: Judi Bottoni Associated Press Au moment de sa fondation, il y a 300 ans, «le choix de La Nouvelle-Orléans fut d'abord stratégique».

Il y a 300 ans, le Montréalais Jean-Baptiste de Bienville fondait La Nouvelle-Orléans. La mémoire de cette grande ville française, qui deviendra tour à tour un important lieu d’esclavage, le refuge des Acadiens et le lieu d’une florissante vie culturelle française et antillaise, est toujours vivante. Premier d’une série de trois textes.

Loin du tumulte touristique, c’est un des endroits les plus paisibles de l’ancien quartier français de La Nouvelle-Orléans. Lorsqu’en 2011 Vincent Marcello entreprit d’excaver sa cour pour construire une piscine à l’arrière de sa maison de Rampart Street, il eut la bonne idée de demander d’abord à Ryan Gray de faire quelques fouilles. Il n’a pas fallu longtemps pour que l’archéologue tombe sur une première caisse en bois. Ce n’était que l’un des centaines de cercueils du cimetière Saint-Louis, le tout premier de La Nouvelle-Orléans où furent enterrés dès 1718 les premiers habitants de la ville.

Les 15 corps trouvés dans sa cour furent transportés à trois pâtés de maisons de là dans le nouveau cimetière Saint-Louis. Les corneilles silencieuses se tiennent aujourd’hui fièrement sur ces tombes construites en hauteur afin de résister aux inondations.

« Ici, si on ne fait pas attention, les cercueils peuvent être inondés et se mettre à flotter sur l’eau », lance en riant le gardien de ce cimetière où se côtoient depuis des siècles des Couture, des Guérin, des Maxent et des Joubert dans un délicieux désordre macabre digne de la capitale du Mardi gras.

Six ans après sa fondation, La Nouvelle-Orléans avait déjà essuyé plusieurs ouragans et il fallait construire des levées pour la protéger des inondations. Ces mêmes levées qui ont cédé en 2005 lorsque l’ouragan Katrina fit plus de 1500 morts et inonda la moitié de la ville sous plus d’un mètre d’eau. Alors, pourquoi s’installer à 160 kilomètres de l’estuaire au milieu des tempêtes, des moustiques et d’un Mississippi qui débordait en permanence ?

Un choix stratégique

« Le choix de La Nouvelle-Orléans fut d’abord stratégique », explique John Lawrence, qui dirige la Historic New Orleans Collection, qui a pignon sur rue dans la vieille Maison Mérieult, une des plus belles de la ville. La Louisiane fait la jonction entre les colonies des Espagnols et des Anglais, dont elle bloque l’avancement vers l’ouest.

« Les Français ont créé la ville ici pour protéger l’embouchure du Mississippi par lequel ils remontaient jusqu’aux Grands Lacs. Sa position offrait aussi un accès à la mer par le lac Pontchartrain. Par ici arrivaient les peaux d’ours et de buffles. Mais ce n’était pas un lieu très attirant. »

On y venait parce qu’on était militaire, engagé ou religieux, dit-il. On y envoyait les prostituées, les prisonniers et les trafiquants de sel. Le premier arrivage d’esclaves date d’ailleurs de 1720, dit M. Lawrence, dont la grand-mère, née en 1896, fut la dernière de la famille à parler français. Il n’est pas certain que les condamnés qui faisaient le choix de La Nouvelle-Orléans firent le bon tant la mortalité était importante. L’ouragan qui dévasta la ville en 1722 offrit l’occasion de la reconstruire entièrement selon le plan en damier des villes nouvelles construites à cette époque en France. Un plan qui subsiste presque à l’identique dans le très touristique French Quarter, aussi surnommé le « Vieux Carré ».

Contre l’opinion de plusieurs, c’est Jean-Baptiste de Bienville qui imposa le site de La Nouvelle-Orléans. Cet aventurier parmi les plus jeunes de la famille Le Moyne (voir l’encadré) avait depuis longtemps exploré la région avec son frère, d’Iberville, qui a cartographié l’estuaire du Mississippi dont Cavelier de La Salle n’avait jamais pu retrouver l’embouchure.

Élève de la marine dès l’âge de 12 ans, capitaine à 21 ans, Bienville fréquente depuis longtemps les « petites nations » amérindiennes alliées aux Français. Il parle le mobile, une langue amérindienne utilisée pour les échanges dans la région. On dit même qu’à l’image des Amérindiens de ce temps il avait un serpent tatoué sur tout le corps dont la tête, dit la rumeur, se terminait au niveau du sexe.

Une vision continentale

Pour l’historienne Cécile Vidal, de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, Bienville sera « l’élément de continuité durant toute cette époque », soit près de 40 ans. Il fera le lien entre les diverses administrations qui se succéderont. À plusieurs reprises, c’est à lui que l’on fit appel pour assurer la stabilité de la colonie.

« Bienville connaît parfaitement ce territoire qu’il a arpenté maintes fois avec son frère d’Iberville, d’ailleurs mort et enterré à La Havane, dit Joseph Gagné, de l’Université Laval. C’est un des derniers grands personnages de la Nouvelle-France. Sa vie montre que, pour les Français, ce n’était pas le Canada qui comptait, ni la Louisiane ni les Illinois. C’était le continent tout entier ! »

À Montréal et à Québec, on ne voit pas toujours d’un très bon oeil cette nouvelle colonie qui accapare l’énergie et l’argent de la métropole, dit M. Gagné. Le gouverneur Louis-Hector-de-Callière s’oppose d’ailleurs ouvertement à son développement. Et pour cause, les coureurs des bois hors la loi se réfugient le long du Mississippi, et La Nouvelle-Orléans offre un nouveau débouché aux fourrures qui commencent à se faire rares dans la vallée du Saint-Laurent.

« La Louisiane n’est pas du tout une soeur cadette de la Nouvelle-France, dit Cécile Vidal. En théorie, la Louisiane dépend de Québec, mais, très tôt, on la traitera comme une colonie séparée. À La Nouvelle-Orléans, le commerce des fourrures perdra rapidement de son importance au profit des plantations de tabac et de coton. [...] L’antagonisme est évident ». D’ailleurs, Bienville sera toujours accusé de privilégier ses amis canadiens.

« Pensez qu’en temps de guerre, quand les Anglais bloquent l’Atlantique et l’entrée du Saint-Laurent, il faut jusqu’à dix mois pour remonter à Québec par le Mississippi, explique Joseph Gagné. Pendant la guerre, le gouverneur de Québec sera deux ans sans pratiquement aucune nouvelle de La Nouvelle-Orléans. Du golfe du Mexique, il est beaucoup plus simple d’aller prendre ses ordres directement en France. »

Une ville méprisée

Au moment de la Conquête, certains n’hésiteront pourtant pas à proposer de transporter tous les colons de la vallée du Saint-Laurent vers la Louisiane, soit plus de 60 000 personnes. Sur un mur du petit musée de la rue Royal, dans le vieux Quartier français, on trouve un document manuscrit intitulé Essai sur les moyens de transporter en Louisiane la peuplade du Canada en cas qu’on prit le parti de le céder aux Anglais ou de l’abandonner. À Paris, l’essai anonyme sera mis sur les tablettes. Seuls quelques militaires et religieux trouveront refuge à La Nouvelle-Orléans.

Même si ses fondateurs sont Canadiens, la ville échappe rapidement à l’univers de la Nouvelle-France. Durant les premières années, ses habitants rêvent de commercer avec les Espagnols qui sont à Vera Cruz. On cherche des mines d’argent, mais c’est le tabac et le sucre qui vont rapidement s’imposer.

« Ici, c’était le royaume des aventuriers, affirme Howard Margot, conservateur de la Historic New Orleans Collection. Comme rien ne marchait très bien et que les plantations vivotaient, on faisait de la contrebande. On a appris à vivre de tout. »

Pour l’historien, aujourd’hui encore, c’est un peu ça le charme de La Nouvelle-Orléans. Celui d’une ville française, antillaise et acadienne devenue le royaume de la débrouille. C’est d’ailleurs à cause de son importante population créole et parce qu’elle a longtemps conservé une présence française souvent associée au libertinage que « La Nouvelle-Orléans n’a jamais été totalement intégrée à l’imaginaire américain », croit Cécile Vidal.

L’historienne est convaincue que c’est cette réputation qui explique le mépris dont sera l’objet La Nouvelle-Orléans lors des ravages de l’ouragan Katrina. À l’époque, dans un éditorial du Boston Globe intitulé Time to Move to Higher Ground (Il est temps de prendre de la hauteur), le géologue Timothy M. Kusky avait même proposé de ne pas reconstruire la ville, pourtant un joyau du golfe du Mexique.


Une famille qui embrassait le continent

L’homme qui fonde La Nouvelle-Orléans est pour l’essentiel inconnu dans sa ville natale, Montréal. Peut-être parce qu’après être parti combattre les Anglais à Terre-Neuve et à la baie James avec son frère d’Iberville, il passera l’essentiel de sa vie en Louisiane et ne reverra jamais les rives du Saint-Laurent. Bienville est pourtant l’un des plus jeunes frères d’une famille montréalaise exceptionnelle, qui embrasse à elle seule tout le continent. Fondée par Charles Le Moyne, fils d’un aubergiste de Dieppe, la famille deviendra en quelques années la plus riche de Montréal.

Au service du roi de France, ses fils sillonnent littéralement le continent. Le plus connu est Pierre Le Moyne d’Iberville, militaire, corsaire et explorateur, qui deviendra le plus illustre combattant de la Nouvelle-France. Ses exploits jalonnent la baie d’Hudson, Terre-Neuve, l’Acadie, la Louisiane et les Antilles. Il meurt d’ailleurs à Cuba en 1706. Durant la première moitié du XVIIIe siècle, la famille ne compte pas moins quatre gouverneurs à Montréal, à Rochefort, en Guyane et en Louisiane.

« C’est une famille très unie, qui représente à la fois une véritable entreprise familiale et un vaste réseau d’influence et de communication, explique Mike Davis, qui lui a consacré son mémoire de maîtrise à l’Université McGill. Les frères sont toujours en contact les uns avec les autres. Ainsi Bienville est-il des trois voyages que d’Iberville fit en Louisiane. Il y vivra 20 ans, surtout à Fort Condé, le premier site de Mobile en amont sur la rivière du même nom. La plupart des frères parlent les langues amérindiennes et ont même été adoptés par certaines tribus. »

Étrangement, dit l’historien et généalogiste Marcel Fournier, les Le Moyne n’ont pas laissé de descendants au Québec. Bienville mourra à Paris, à 84 ans, rue Vivienne, à deux pas des jardins du Palais-Royal. Aujourd’hui, seule une petite plaque y rappelle les exploits du fondateur de La Nouvelle-Orléans.