Une île, une rivière, un homme

Garland Nadeau connaît par cœur la rivière Saint-Paul, l’une des plus belles rivières à saumon du Québec. Pour lui, la rivière est une messe et la pêche, sa liturgie.
Photo: Monique Durand Garland Nadeau connaît par cœur la rivière Saint-Paul, l’une des plus belles rivières à saumon du Québec. Pour lui, la rivière est une messe et la pêche, sa liturgie.

Il y a toutes sortes de bouts du monde. Mais, tous, ils dépaysent. Ils sont proches ou lointains et n’appartiennent qu’à celui ou celle qui croit les atteindre. À chacun ses bouts du monde. Ceux de notre collaboratrice Monique Durand se trouvent au nord. Elle nous propose cet été une série de bouts du monde cueillis au fil de ses voyages dans le nord du Québec et au Labrador. Septième article de huit.

Garland Nadeau est né à Rivière-Saint-Paul, à 50 kilomètres à l’ouest de Blanc-Sablon, dans un paysage lunaire. Arbres chétifs, pas de terres arables, de l’eau qu’il fallait recueillir dans les ruisseaux l’été ou ramener en blocs de glace l’hiver. Il a poussé comme poussent les fleurs sauvages, le thé du Labrador et la chicoutai, baigné dans les vents et les embruns. Sa mère a accouché de onze enfants. Son père travaillait pour le gouvernement, chargé de la réfrigération des produits de la pêche. « Ma famille était privilégiée par rapport aux autres, des familles de pêcheurs pauvres. » Dans son coin de pays, le passé s’est étiré plus longtemps qu’ailleurs. Pas d’électricité, pas de télé, pas de communications avec l’extérieur, sauf en barque ou en traîneau à chiens, pas de routes dignes de ce nom, sauf celles que le petit Garland a ouvertes en lui-même.

Comme bien d’autres à l’époque sur la Basse-Côte-Nord, la famille de Garland quittait le village pour passer l’été sur une île, plus proche des lieux de pêche. Son île à lui s’appelait l’île aux Esquimaux, un grand caillou tombé dans le golfe du Saint-Laurent, juste en face de Rivière-Saint-Paul. « Sur l’île, j’ai tellement regardé les étoiles, le soleil, les vagues. J’ai ressenti tout jeune ma petitesse devant l’immensité. » Il a beaucoup lu aussi. Des livres qu’un frère aîné s’était procurés à bord d’un navire qui s’arrêtait à Blanc-Sablon et faisait office de bibliothèque, un beau bateau-livres. L’été de ses 12 ans, Garland s’est tapé Guerre et paix de Tolstoï et La république de Platon. Oui, oui, 12 ans ! « J’ai tout relu dans la vingtaine, parce que, p’tit gars, je n’avais pas compris grand-chose ! » lance-t-il dans un éclat de rire. Le garçon a grandi dans les pages qu’il tournait et l’ondulation des tourbières et de la mer. Ça lui a fait une âme ondulante, entre la joie et le désenchantement, la réflexion et les facéties. « Je me suis toujours interrogé sur le sens de la vie. »

Photo: Monique Durand Être méditatif, autodidacte, un brin philosophe, il se sent un peu seul dans son village. Seul de son espèce.

Un matin d’août 1969, Garland avait 13 ans, il a dit au revoir à son île. Il est monté à bord d’une barque, a traversé sur la terre ferme, puis grimpé dans un camion qui l’a conduit à l’aéroport de Blanc-Sablon. De là, il s’est envolé pour Sherbrooke, autant dire pour la planète Mars. Le gouvernement québécois offrait des bourses d’études en ville à quelques jeunes de milieux isolés. Garland n’y a pas été forcé, mais fortement incité. Ses parents souhaitaient pour lui le meilleur. Il a quitté son pays lunaire pour la jungle asphaltée, qu’il n’a jamais cessé de ressentir comme un exil, « sauf quand je jouais au hockey. »

Après quelques années à Sherbrooke, il part travailler dans l’Ouest canadien. Rien n’y fait, il a le mal du pays, le mal du caillou. À 28 ans, il décide de rentrer au bercail, non pas triomphant, mais piteux. « J’avais l’impression de décevoir mes parents, d’être un perdant. Il m’a fallu des années avant de me dire que j’avais le droit d’y revenir et d’y vivre. » Il réintègre sa vie sur la Basse-Côte-Nord et adopte le métier de la plupart des hommes de son patelin, celui de pêcheur.

À l’étroit

Mais très vite, Garland n’en peut plus de cette existence aux habits trop petits pour lui. « Je serais devenu fou. » Il est mû par autre chose. Et cette chose s’appelle culture. L’homme est aujourd’hui le porte-parole culturel de son village, en plus d’être l’historien du coin et un conteur hors pair, un peu le Gilles Vigneault de Rivière-Saint-Paul. Il a pris sous son aile le musée du village, appelé Whiteley, du nom de l’inventeur de la trappe à morue, William Whiteley, un Américain qui fréquentait l’endroit. Le musée Whiteley fait aussi café et restaurant. Garland m’y accueille, au milieu des maquettes de goélettes, dans l’odeur de seafood chowder.

Garland est un Nadeau, par un aïeul venu de Berthier s’installer ici à la fin du XIXe siècle. Mais il ne parle ni ne comprend le français. À Rivière-Saint-Paul, d’ailleurs, comme dans la majorité des villages de la Basse-Côte-Nord, tout résonne en anglais, exclusivement ou presque. Résultat d’une histoire faite de pionniers venus de Terre-Neuve, alléchés par ce paradis pour la pêche, résultat aussi d’un long isolement qui a duré plus d’un siècle. Et puis les cours de français aux adultes n’abondent pas à Rivière-Saint-Paul ! « C’est un des regrets de ma vie, de ne pas parler la langue de mon arrière-arrière-grand-père de Berthier. » Ce qui ne l’empêche pas d’être actif au sein d’une panoplie d’associations et de regroupements de sa région immédiate, où les conversations se déroulent généralement en anglais. Mais aussitôt qu’il a affaire au français de Sept-Îles, de Québec ou de Montréal, Garland décroche. « C’est un véritable handicap. »

Nous voilà bientôt rendus sur une berge de la rivière Saint-Paul, l’une des plus belles rivières à saumon du Québec, coulant au milieu d’une nature inentamée. Notre homme la connaît par coeur, sa rivière, connaissant chaque fosse, chaque anfractuosité dans laquelle se tapit le poisson. Il la connaît d’instinct, comme s’il était lui-même un saumon, on dirait. Au bout d’un interminable fil qu’il agite avec élégance au-dessus de sa tête, il va déposer à la surface de l’eau une petite mouche, savamment choisie. Pour Garland, la rivière est une messe et la pêche, sa liturgie.

« Mais un jour, confie-t-il, je ne pêcherai plus. Quand ça mord au bout de l’hameçon, c’est une jubilation. Mais c’est aussi la mort d’une bête. » Ses yeux se brouillent. Il se fait du mauvais sang pour l’avenir de la planète, « ça me rend malade », et mesure les changements en cours. « Avant, il y avait de la glace ici jusqu’en juillet. Plus maintenant. »

Mais un jour, je ne pêcherai plus. Quand ça mord au bout de l’hameçon, c’est une jubilation. Mais c’est aussi la mort d’une bête.

Être méditatif, autodidacte, un brin philosophe, il se sent un peu seul dans son village. Seul de son espèce. « C’est parfois souffrant quand on est quelqu’un qui pense, glisse-t-il. Je suis un mystère pour les gens d’ici. » Un mystère qui vit seul, pêche, chasse, trappe, raconte des histoires, fait rire la galerie, lit des études sur les musées et le tourisme et des comptes rendus de colloques, baye aux corneilles quand la conférence téléphonique est trop longue.

Nous nous quittons. Garland, en selle sur son VTT, vient m’indiquer où est la station-service de Rivière-Saint-Paul. Il est un peu triste, fanfaronne avec le pompiste. « À bientôt, j’espère ! » Je le laisse à son immensité. Il s’en va chez lui se faire cuire un morceau de phoque. Moi, je reprends la route vers Blanc-Sablon. Chemin faisant, je souris à ses mots qui résonnent encore. « Mais c’est vous qui vivez au bout du monde, à Sept-Îles, à Montréal, à New York ! Tout ce qui me manque de la ville, c’est le poulet PFK, que les citadins n’aiment pas parce que c’est trop gras. Moi, j’adore ! »