Infirmières au bout du monde

Mary Spingle a été infirmière pendant 30 ans aux dispensaires de Vieux-Fort et de Rivière-Saint-Paul, à l'ouest de Blanc-Sablon.
Photo: Monique Durand Mary Spingle a été infirmière pendant 30 ans aux dispensaires de Vieux-Fort et de Rivière-Saint-Paul, à l'ouest de Blanc-Sablon.

Il y a toutes sortes de bouts du monde. Mais, tous, ils dépaysent. Ils sont proches ou lointains et n’appartiennent qu’à celui ou celle qui croit les atteindre. À chacun ses bouts du monde. Ceux de notre collaboratrice Monique Durand se trouvent au Nord. Elle nous propose cet été une série de bouts du monde cueillis au fil de ses voyages dans le nord du Québec et au Labrador. Sixième article de huit.

Au bout du monde, il y a toujours une infirmière. C’est Linda, Mary, Gisèle, Madeleine, oeuvrant corps et âme dans les dispensaires isolés de la Basse-Côte-Nord. Elles ont été formées à l’Université de Montréal ou aux cégeps de Saint-Jérôme, de Sept-Îles, de Thetford. Elles ont eu envie d’une autre existence que celle des cités et des centres hospitaliers, une existence plus palpitante, plus libre. Ce sont des femmes de terrain, désireuses d’entendre les maux, de prendre le temps. Des esprits indépendants, que ne rebute pas une dose de danger. « Je me revois à Harrington Harbour, raconte Gisèle Guillemette, aujourd’hui infirmière à Kegaska, tenant le soluté au-dessus du patient que nous avions étendu dans le fond d’une barque, puis transféré dans une camionnette, jusqu’à l’aéroport. Par chance, la brume s’était dissipée, l’avion était là pour l’emmener à Québec. » « Un jour, se souvient Mary Spingle, une femme nous arrive en train d’accoucher prématurément, le travail déjà très avancé. » Mary Spingle a servi pendant plus de trente ans dans les dispensaires de Vieux-Fort et de Rivière-Saint-Paul, à l’ouest de Blanc-Sablon. « J’ai appelé ma collègue en renfort et à deux, on a sauvé la mère et le bébé. Le jeune homme a 17 ans aujourd’hui, beau comme un coeur. »

Linda, Mary, Gisèle, Madeleine, des êtres allergiques à la routine. « C’est tellement sécurisant, la routine », fait Jacques Otis. Oui oui, au bout du monde, il y a quelques fois un infirmier ! « J’ai toujours été un être extrême, aimant travailler en milieu extrême. » Jacques assure les soins depuis des années au dispensaire de Saint-Augustin. « Nos fonctions sont plus variées, plus intéressantes, on a plus d’autonomie et les salaires sont meilleurs. »

Photo: Monique Durand Dispensaire de Harrington Harbour (grand bâtiment jaune en arrière-plan) sur la Basse-Côte-Nord

« Faut avoir du caractère pour travailler au bout du monde ! » s’exclame Madeleine Saint-Gelais qui était bien là, au rendez-vous fixé. 2 h du matin, elle m’attendait sur le quai, dans la nuit de La Tabatière où déjà se mêlait un peu de jour en cette mi-juin. Elle était venue à ma rencontre pendant une escale du navire Bella Desgagnés, à bord duquel je remontais de Blanc-Sablon à Kegaska. Elle était bien là, flamboyante de vitalité. « Ma force ? Je ne panique pas. Des fois, c’est moi qui calme le médecin. » Elle en a vu d’autres, Madeleine. À commencer par un cancer dont elle a souffert il y a quelques années. La maladie, la douleur, le découragement, le système de santé, elle connaît. « Mes patients, ici à La Tabatière, me nourrissent intérieurement autant que je les nourris. »

Savoir gérer des crises, assumer certains risques, se débrouiller, c’est un peu ce qui les caractérise toutes, tous. Aimer vivre sur le flanc des volcans, pour ainsi dire. Mais ce ne sont pas les volcans qui les guettent, c’est le vent sournois, la brume, les routes fermées, les tempêtes, le noir de la nuit quand on est seuls et que le téléavertisseur se met à hurler et qu’on ignore ce qui nous attend. Un accident de la route ? Une crise cardiaque ? Une hémorragie ? « En pleine action, je n’ai pas le temps de penser que je suis seule », confie Gisèle.

« Nous sommes les yeux et les oreilles du médecin, dit Mary, au téléphone, on lui explique le mieux possible ce que l’on constate chez le patient. » « On ausculte, on évalue, on fait des liens, abonde Gisèle, on suppose qu’il s’agit de telle ou telle pathologie. » Leur collègue de Rivière-Saint-Paul, Linda Chevalier, renchérit : « Ici, on n’a pas tout l’équipement d’une urgence hospitalière. Alors on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. »

Une question les hante perpétuellement : « Ai-je fait tout ce que je pouvais faire ? » Gisèle se remémore le jour où un patient est mort sur sa chaise, dans la salle d’attente du dispensaire. « J’ai tenté de le réanimer en le massant pendant 50 minutes. J’étais seule, je ne pouvais pas téléphoner en massant. Le protocole, dans ces circonstances, exige que nous massions jusqu’à épuisement. J’ai interrompu la manoeuvre quand un membre de la famille est arrivé et m’a incitée à arrêter. C’était peine perdue. » Agir au meilleur de leurs connaissances et selon les règles de l’art, voilà ce qu’ils font, conscients de leurs limites. « Je ne suis pas Dieu le Père », résume Jacques.

J’ai tenté de le réanimer en le massant pendant 50 minutes. J’étais seule, je ne pouvais pas téléphoner en massant. Le protocole, dans ces circonstances, exige que nous massions jusqu’à épuisement. J’ai interrompu la manoeuvre quand un membre de la famille est arrivé et m’a incitée à arrêter. C’était peine perdue.

Une autorité morale

Photo: Monique Durand Linda Chevalier, infirmière au dispensaire de Rivière-Saint-Paul

En milieu isolé, ces soignants représentent une certaine autorité morale, souvent la seule autorité tout court. « On est travailleuse sociale, psychologue, policière, médiatrice, plombière, électricienne et j’en passe », déclare Linda. « On ramasse un peu tout ce que les autres ne veulent pas toucher : les cas de violence, la maladie mentale, les querelles », poursuit Jacques. Infirmière, infirmier, ils ont un statut. Avec les obligations correspondantes, parfois lourdes à porter. « À vrai dire, je n’ai pas de vie, confesse Linda, je suis toujours en consultation ! Les gens du village m’arrêtent pour me parler de leurs bobos. » « Tu dors juste d’une oreille, avec la pagette en fonction », raconte Mary.

« Une infirmière doit être sans tache et garder sa place », professe Madeleine. Dans ces lieux où tout le monde se connaît, le statut d’infirmière comporte une sorte d’obligation de réserve et de bonne distance. « Je socialise très peu, dit Gisèle, et pas question de prendre une goutte d’alcool, je suis seule, je n’ai aucune relève. » « À l’épicerie, les gens regardent ce qu’il y a dans mon panier, rigole-t-elle, je suis celle qui leur recommande un régime santé ! »

Et leur sécurité dans tout ça ? Le meurtre récent de la jeune technologiste médicale Chloé Labrie à Kuujjuaq a remis cette question au coeur de leur quotidien. « Les gens savent où j’habite, relate Gisèle, je barre ma porte la nuit pour éviter qu’on entre sans frapper. » « Quand je suis appelée la nuit et que je crois avoir affaire à un gars saoul ou agressif, explique Linda, je viens au dispensaire accompagnée d’une personne de confiance. » Vivent-elles constamment dans la peur ? Non. Elles sont prudentes, c’est tout.

En quoi la vie est-elle bonne dans votre bout du monde, leur ai-je demandé ? « Mais la vie est bonne partout, Madame ! Du moment qu’on est bien avec soi », répond Jacques du tac au tac. « Je prends soin des miens, dit Linda, infirmière dans le village où elle est née. Pour moi, y a rien de plus beau. » « Quand je commencerai à compter mes heures et que je n’aurai plus mon intuition médicale, alors je partirai », assure Gisèle. Madeleine passe la moitié de l’année à Montréal et l’autre moitié sur la Basse-Côte. « Au bout du monde, je n’entends plus la ville. Quel repos », souffle-t-elle, debout sous les étoiles dans la nuit de La Tabatière, devant le Bella Desgagnés amarré. « Mais si t’es pas bien dans ta peau, oublie ça. »