Fermont et son mythique mur

À Fermont, 95% des 2500 résidents permanents vivent dans une habitation de la minière Arcelor Mittal, avec obligation, pour la plupart, de la rendre à la compagnie quand ils partiront.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Fermont, 95% des 2500 résidents permanents vivent dans une habitation de la minière Arcelor Mittal, avec obligation, pour la plupart, de la rendre à la compagnie quand ils partiront.

Il y a toutes sortes de bouts du monde. Et tous dépaysent. Ils sont proches ou lointains et n’appartiennent qu’à celui ou celle qui croit les atteindre. À chacun ses bouts du monde. Ceux de notre collaboratrice Monique Durand se trouvent au nord du Québec et au Labrador. Quatrième article d’une série de huit.

Quelle étrange impression elle dégage, cette communauté du bout du monde réglée au quart de tour, au quart de travail. 8 h du matin : la moitié de la ville s’en va à la mine, gaillarde, l’autre moitié s’en va au lit, crevée. 20 h, ça recommence. Comme une danse bien apprise. Fermont, née autour de l’extraction du fer, est située à 565 kilomètres au nord de Baie-Comeau, au bout d’une route en partie cabossée et plutôt dangereuse. Une ville où les hommes marchent une boîte à lunch à la main et les femmes, un enfant. Une cinquantaine de petits Fermontois sont nés l’année dernière. Les 0-49 ans composent 80 % de la population. Une ville avec des parterres semés de ballons roses et de glissades vertes, des parcs, des terrains de sports, un lac Daviault pour se baigner et un mont Daviault pour grimper. Une ville où l’on entend les avertisseurs sonores des camions, pick-up et autres jeeps au milieu du chant des geais gris et des bruants à gorge blanche.

Au pays des grands barrages hydroélectriques, Fermont en a un peu la forme, construite dans une palissade haute de cinq étages, longue de plus d’un kilomètre. C’est le fameux mur d’inspiration scandinave, qui fait écran aux vents du Nord, où logent des centaines de travailleurs et leur famille. Le mythique mur de Fermont abrite aussi l’essentiel des services, Metro COOP, Rona, SAQ, SAAQ, une pharmacie, un restaurant et un bar… de danseuses. Au pied de la palissade ont poussé des quartiers, des rues. Il y a, par exemple, une rue pour les travailleurs de la santé, une autre pour les policiers de la SQ. Et tout un quartier dit de « venelles », de petites rues étroites où des centaines de maisons de bois sont alignées, de toutes les couleurs, que jouxtent de grands abris pour garer les véhicules. J’habite l’appartement 9 de la venelle 7 avec deux « colocs » : Jean-Philippe, un ambulancier, et Pierre-Luc, un technicien en traitement des eaux.

Photo: Monique Durand

Ici, 95 % des 2500 résidents permanents vivent dans une habitation de la minière Arcelor Mittal, avec obligation, pour la plupart, de la rendre à la compagnie quand ils partiront. Pas question d’en devenir propriétaire ou de la léguer aux enfants. « Fermont n’est pas une ville normale », m’avait dit une résidente de Labrador City, agglomération voisine et terre-neuvienne. Choquant à entendre ? Bon, ils ne se choquent pas facilement, les Fermontois. Sont habitués à se faire poser des questions du genre : Pourquoi es-tu allé t’enterrer là pour l’amour ? Philippe, 22 ans, a une réponse immédiate : « À cause des salaires. » Après un an comme électricien au concentrateur, le jeune homme, venu de Jonquière, gagne 110 000 $ par année. « Ça vaut bien le sacrifice d’être loin », assure-t-il.

« Bon midi, la gang, bienvenue au Rock Show ! » Tous les midis, Karl Gagné-Côté ouvre son émission à la radio communautaire avec ces mots. « Fermont est une sorte de bulle, quelque chose d’un peu non orthodoxe, une petite cité paisible, tissée serré, où l’air est pur », m’explique, en sortant du studio, le trentenaire né en Abitibi. « Me sentir enfermé ici ? Pas le moins du monde. J’y suis bien, on a tout ce qu’il nous faut, on s’implique dans des activités, on se fait des soupers entre amis, on vit, quoi ! Comme vous autres en bas ! »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La ville de Fermont est construite dans une palissade haute de cinq étages, longue de plus d’un kilomètre. Et au pied de ce mur ont poussé des quartiers, des rues.

« C’est vrai que Fermont peut se comparer davantage à un camp de travail qu’à une ville », concède Geneviève Richard, originaire du Bas-Saint-Laurent, qui y réside depuis 12 ans et travaille aussi à la radio communautaire. « Vivre dans le mur, sans balcon, j’ai trouvé ça difficile, je m’y suis parfois sentie enfermée, avoue-t-elle. Quand on est déménagé dans une maison avec deux portes qui donnent sur l’extérieur, nous en avions fait la demande à la compagnie, ce fut une vraie révolution ! »

« Fermont est une ville d’hommes, poursuit Geneviève, avec environ trois gars pour une fille. » Je ne peux m’empêcher de lui poser une question qui exaspère les Fermontois et les Fermontoises : comment peut-il y avoir un seul bar qui en soit un de danseuses ? Ouf, au secours ! « C’est comme ça depuis des années. Il est fréquenté par les travailleurs de la mine aussi bien que les éducatrices des CPE, les enseignantes et les infirmières. C’est notre seul bar. J’y vais de temps à autre. »

Je vais verser une larme en partant d’ici. J’avais 19 ans quand je suis arrivée dans le Nord.

Travailleurs temporaires

Certains, certaines, ne supportent pas cette vie-là dans cette ville-là. Si cette communauté nordique incarne une grande respiration et une chance à saisir pour les uns, elle représente l’enfermement pour d’autres. « Mes deux enfants sont nés dans le Nord, à Gagnon, raconte Diane Mainville, bibliothécaire, employée de la Ville. Quand la mine de Gagnon a fermé, en 1985, on s’est installé ici. Ma fille Julie vit maintenant à Montréal, travaille à l’Université McGill et ne veut rien savoir de Fermont. Tandis que mon fils Jean-Simon travaille comme dynamiteur à la mine et ne se voit pas ailleurs qu’ici. »

Photo: Monique Durand La population de Fermont est composée à 80% de citoyens de moins de 50 ans.

Aux résidents permanents s’ajoutent depuis quelques années, par centaines, des travailleurs « volants », ceux que l’on appelle les fly-in, fly-out. Ils « s’ajoutent », sans se mêler vraiment aux autres Fermontois. Ces hommes arrivent en avion de Montréal, de Québec, passent 14 jours d’affilée à la mine à raison de 12 heures par jour, et repartent chez eux en avion pour 14 jours. À ce rythme, pas le temps de faire grand-chose à Fermont, sinon y ronfler d’épuisement dans les chambres fournies par la compagnie.

La présence de ces travailleurs n’est pas sans conséquences. « Ils utilisent nos services qui ne sont pas conçus pour desservir tant de monde, explique Karl. Plutôt que d’aller attendre des heures dans les salles d’urgence de Montréal ou de Québec, ils viennent se faire soigner à notre centre de santé. Ou chez notre dentiste, qui est aussi un fly-in, fly-out ! » Plus préoccupant, les minières seraient moins tentées d’investir dans la ville, d’améliorer les immeubles, les infrastructures, les parcs à cause de cette frange volante de la population qui s’accroît sans cesse. « J’en veux pas aux fly-in, fly-out, mais j’en veux aux compagnies qui ont imaginé ce système, proteste l’homme de radio. On a l’impression qu’elles ont oublié qu’avec la mine venait une ville ! »

Je quitte l’appartement 9 de la venelle 7 à regret, sans avoir pu saluer mes colocs. Un vol d’outardes passe, avec leurs cris si caractéristiques et si poignants. « On ne fait que passer à Fermont », m’avait dit Geneviève. On y arrive dans la force de la jeunesse, on s’en va quand sonne la retraite, sans se retourner. En sachant que l’adaptation au Sud ne sera pas toujours rose et que tant d’amis vont nous manquer. « Je vais verser une larme en partant d’ici, souffle Diane, j’avais 19 ans quand je suis arrivée dans le Nord. » On passe à Fermont l’instant d’une vie.