Tous se rencontrent au Bla-Bla de Schefferville

L’auberge Guest House où est mort le premier ministre Maurice Duplessis, le 7 septembre 1959.
Photo: Monique Durand L’auberge Guest House où est mort le premier ministre Maurice Duplessis, le 7 septembre 1959.

Il y a toutes sortes de bouts du monde. Et tous dépaysent. Ils sont proches ou lointains et n’appartiennent qu’à celui ou celle qui croit les atteindre. À chacun ses bouts du monde. Ceux de notre collaboratrice Monique Durand se trouvent au nord du Québec et au Labrador. Troisième article de huit.

Il vente. À travers la fenêtre givrée de ma petite chambre, en ce 23 décembre, je vois la neige tournoyer au pied d’une longue épinette, comme un serpent qui se mord la queue. J’ai choisi la chambre du fond. Sans savoir que c’est là, dans ce décor demeuré presque inchangé, où pendent des cintres cabossés et une ampoule nue, qu’est mort Maurice Duplessis le 7 septembre 1959. L’aurais-je su que ça n’aurait rien changé.

Gilles Porlier a acheté cette auberge appelée Guest House en 1984, quand Schefferville a « fermé » et qu’elle s’est vidée d’un coup, avec la fin des activités de la minière IOC. Lui, Gilles, est resté. Il s’est dit que la ville continuerait à vivre, même « fermée ».

Parce que deux communautés autochtones, les Innus et les Naskapis, y poursuivraient leur vie, s’accroîtraient en nombre et auraient besoin de produits et services de tous types. Avec le temps, outre le Guest House, l’homme d’affaires a tout acheté ce qui pouvait s’acheter, la station-service, le garage municipal, le service d’ambulance, l’épicerie.

« Il nous manquait un endroit pour pouvoir manger à toute heure », raconte-t-il. À l’époque, seul l’hôtel Royal servait des repas à heure fixe. « Les Autochtones s’étonnaient que les Blancs aient tous faim en même temps ! » rigole-t-il. Gilles Porlier ouvre le Bla-Bla.

Photo: Monique Durand Dès ses débuts, le Bla-Bla devient non seulement le restaurant de Schefferville, mais le lieu de rencontre par excellencee dans le Nord du Québec.

Dès ses débuts, le Bla-Bla devient non seulement le restaurant de Schefferville, mais le lieu de rencontre par excellence, des Innus, des Naskapis, des Blancs, des visiteurs de passage, une institution au 54e parallèle du Nord québécois. On vient s’y réchauffer les doigts, et surtout le coeur.

Tout un personnage, Gilles Porlier. Volubile, truculent, amateur de lecture et de peinture, parfois mécène. Pas un visage qu’il ne connaisse à Schefferville. « Y en a qui me perçoivent comme un requin, d’autres, dit-il, comme un bienfaiteur. » Gaspésien d’origine, il a embrassé la vie nordique quand il avait 18 ans. Il en a maintenant 69. « Nous, au Nord, on est des spéciaux. » Dans ses établissements, il embauche souvent des hommes et des femmes qui veulent repartir le compteur à zéro, venus dans ce bout du monde pour échapper à une vie dont ils ne veulent plus, se trouver, se retrouver. Ou bien retomber encore plus creux. « Ils ne sont pas nombreux à tougher le Nord », assène Gilles.

Il y a deux ans, il a rénové le Bla-Bla de fond en comble. « C’était le temps », fait-il. Disparue, l’odeur incrustée de graisse à patates frites. Disparus, les vieux sièges à tourniquet où les amants de la dive bière venaient finir la nuit. Décoration entièrement revue. Tables et chaises neuves. Four à pizza plus efficace. Davantage de couleurs et de lumière.

 
Photo: Monique Durand Gilles Porlier, entrepreneur et homme d’affaires. Pas un visage qu’il ne connaisse à Schefferville.

Et signe que les temps changent, Gilles affichera bientôt sous la dénomination Bla-Bla le mot Kamamukan, « lieu de rassemblement » en langue autochtone.

Ce matin, comme tous les matins, le patron sirote un long café au Bla-Bla. C’est là qu’il règle les problèmes quotidiens. Et qu’il aime parler aux visiteurs de passage. « Pour apprendre ce qui arrive au reste du monde. » Il retourne parfois en Gaspésie, pas souvent. Il revient d’une marche à Compostelle. « Je me suis accordé un moment d’arrêt en mouvement. »

Il nous manquait un endroit pour pouvoir manger à toute heure. Les Autochtones s’étonnaient que les Blancs aient tous faim en même temps ! 

 

Ampoules aux pieds, il a marché des kilomètres. Longues et lentes réflexions dans l’éblouissement des cathédrales sur son chemin plutôt que l’éblouissement des bancs de neige. « Je suis un des seuls Blancs qui restent maintenant à Schefferville. » Reviendra-t-il au Sud ? Québec, Sept-Îles, Gaspé ? « Sais pas, suis pas rendu là encore. »

À midi, Nemenemiss est venue manger une pizza au Bla-Bla avec ses cousines. « T’es la fille à Gaston, non ? » lui lance Gilles. Elle passe les Fêtes dans son Schefferville natal. Victime d’intimidation et de menaces parce qu’elle avait étudié à Québec, chez les Blancs, elle avait quitté la ville minière en plein désarroi. On l’avait traitée de « pomme » ; rouge à l’extérieur, blanche à l’intérieur. Nemenemiss n’a plus voulu revenir ici pendant des années. « C’est le Wapikoni mobile qui m’a sauvée. »

Le Wapikoni mobile, créé par la cinéaste Manon Barbeau, fait le tour des communautés autochtones depuis des années pour laisser s’exprimer les jeunes dans des films qu’ils conçoivent avec l’aide de professionnels. « J’y ai fait la découverte de moi-même, une découverte identitaire et féministe. »

Après des études au Cégep de Sept-Îles et à l’Université du Québec à Chicoutimi, la jeune femme a été embauchée au Centre d’aide aux victimes d’actes criminels sur la Côte-Nord. Une perle rare et reconnue. Quand elle revient chez elle maintenant, dans cette ville qui l’avait repoussée, c’est la tête haute.

   

Début d’après-midi. Aérogare de Schefferville. Scène étrange, théâtre muet. Des proches sont venus accueillir un couple de Kawawachikamach qui revient de Québec. Ce qui, en cette veille de Noël, aurait dû être embrassades et cris joyeux de retrouvailles n’est qu’étreintes silencieuses et mots tus. Un nourrisson de la communauté naskapie, âgé de quatre jours, est mort après l’accouchement. Les parents reviennent sans leur petit homme, qui a mis neuf mois à venir au monde et quatre jours à en partir.

Dehors, sur le tarmac, Gilles, aussi entrepreneur de pompes funèbres, a déposé de ses mains nues le petit corps dans un cercueil blanc, deux fois long comme une boîte à chaussures. Puis il l’a enfoui dans son interminable corbillard noir. Un petit violon blanc dans un grand piano noir.

Ensuite, accompagné de Jenny, une employée de confiance, il a parcouru les 12 kilomètres qui séparent Schefferville de Kawawachikamach avec le colis blanc derrière. Ils n’ont pas dit un mot de tout le trajet. En arrivant, Gilles s’est présenté à la demeure de la famille. « Quoi dire ? » Il a demandé un drap et une table. « J’ai été professionnel, c’est tout ce que je pouvais faire. » Il y a déposé le cercueil blanc, ouvert sur le visage d’angelot. « Comme un bébé qui dort. »

   

Retour au Bla-Bla. Le téléphone sonne. Gilles a oublié d’apporter un lutrin à Kawawachikamach pour y déposer le livre où parents et amis écriront des mots de sympathie. « Demain matin sans faute », promet-il.

Dehors, il fait – 42 degrés. C’est l’heure crépusculaire du Nord, avec sa lumière hallucinante, irréelle. Je m’y promène, habitée par les mots jamais oubliés de l’écrivaine Gabrielle Roy : « C’est l’heure la plus glorieuse, écrivait-elle au retour d’un voyage dans l’Ungava, celle qui comble l’espérance infinie des hommes. »

Tout à l’heure, le père Noël sillonnera les rues de Schefferville, assis dans la boîte arrière d’un pick-up. Il ira peut-être finir sa tournée au Bla-Bla. Moi, je finirai la mienne au Guest House, dans la petite chambre du fond.