Le Canada veut réduire le recours à la détention pour les immigrants

Selon nos informations, les personnes immigrantes se qualifiant pour cette détention hors les murs seraient prises en charge par un intervenant d’un organisme.
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Selon nos informations, les personnes immigrantes se qualifiant pour cette détention hors les murs seraient prises en charge par un intervenant d’un organisme.

Loin des politiques de Donald Trump aux États-Unis, Sécurité publique Canada envisage de réduire le recours à la détention des immigrants. Le Devoir a appris que le ministère annoncera « d’ici quelques semaines » des solutions de rechange qui pourraient notamment prendre la forme d’une surveillance dans la collectivité.

Selon nos informations, les personnes immigrantes se qualifiant pour cette détention hors les murs seraient donc prises en charge par un intervenant d’un organisme.

Au Québec, ce serait la Société John Howard, un organisme canadien dont la mission est de favoriser le traitement juste et humanitaire des personnes incarcérées, qui s’occuperait de cette supervision dans la collectivité.

Ces solutions de rechange pourraient notamment permettre d’éviter à un enfant de devoir être détenu avec ses parents ou l’un d’eux dans un centre de détention, ce qui est un pas dans la bonne direction, selon Jenny Jeanes, responsable du programme de détention chez Action Réfugiés Montréal. « Si on veut favoriser l’unité familiale et qu’on ne veut pas avoir d’enfants au centre de détention, c’est sûr qu’il faut avoir ces solutions de rechange, dit-elle. Ce qu’on ne sait pas, c’est si c’est ce nouveau programme va s’appliquer pour les motifs [de vérification] d’identité. »

Elle aimerait aussi que la vulnérabilité de la personne soit prise en compte dans le choix de la remise en liberté. « Une famille, un enfant, une femme enceinte, une personne âgée ou malade… Certaines personnes vivent difficilement la détention. »

Pas d’enfants en détention

Selon le cabinet du ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, une directive a par ailleurs été donnée en novembre dernier à l’intention de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) voulant assurer l’unité familiale et que la détention des enfants ne soit « qu’une solution de dernier recours », a indiqué le cabinet de M. Goodale.

Or, selon les données de l’ASFC qui démontrent une tendance à la baisse ces dernières années, 155 mineurs se sont tout de même retrouvés dans un centre de détention au Canada l’an dernier (du 1er avril au 31 décembre 2017). De ce nombre, la majorité (89) ont fait l’objet d’une ordonnance de détention, les autres (66) ayant été simplement « hébergés » avec leurs parents. C’est au Québec que le nombre d’enfants en centre de détention est le plus grand, avec 79 enfants ayant été détenus et 23 enfants hébergés l’an dernier.

Les plus récentes statistiques de détention des mineurs pour 2018 ne sont pas disponibles, mais Jenny Jeanes, qui visite en moyenne deux fois par semaine le centre de détention de Laval, a recensé 26 enfants incarcérés avec leurs parents depuis le début de l’année. Mais ces chiffres ne sont que partiels, puisqu’elle n’y est pas la fin de semaine, précise-t-elle. Jusqu’ici, la plupart des enfants qu’elle a rencontrés ne sont pas détenus et accompagnent leurs parents.

Il arrive en effet que des enfants soient séparés des parents et placés chez un membre de la famille ou parfois dans des familles d’accueil du DPJ. Mais elle reconnaît que cela n’a rien à voir avec ce qui se passe à l’heure actuelle dans le sud des États-Unis. « Au Canada et au Québec en général, on voit que l’unité familiale est respectée la plupart du temps », dit Mme Jeanes.

Avec ou sans enfants ?

Originaire du Mexique, Norma a été incarcérée au centre de détention de Laval avec son enfant. En 2013, après sept ans au Québec, où, insiste-t-elle, elle a travaillé légalement et payé ses impôts, elle s’est retrouvée sans permis de travail et sans statut légal, mais continuait de vivre au Québec non loin de sa soeur, qui avait fait une demande d’asile. Jusqu’au jour où les agents d’immigration sont venus l’arrêter à son domicile et l’ont menottée devant sa fille de deux ans.

Toutes deux ont été emmenées au centre de détention de Laval, où elles ont passé quelques jours logées et nourries, mais constamment surveillées. « Dans le centre de détention, tu es totalement isolée. Pour moi, c’était une prison, dit-elle. Ma fille ne comprenait pas où on était. Elle avait peur. »

Norma reconnaît qu’elle était contente d’avoir sa fille avec elle, mais elle aurait préféré qu’elle soit avec sa soeur, loin des barbelés et des agents en uniforme. « Il faisait chaud et il n’y avait pas de médicaments pour elle. »

Aurait-il fallu laisser la petite à sa tante ? « Certains disent que c’est mieux que l’enfant ne soit pas détenu, mais c’est faux », croit Cécile Rousseau, directrice scientifique au SHERPA et spécialiste de la psychiatrie transculturelle. Elle évoque une célèbre étude concernant les bombardements de Londres pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui avait démontré que les enfants qui avaient été séparés de leur famille et envoyés dans les campagnes à l’abri des combats s’en sortaient beaucoup moins bien que ceux qui étaient restés avec leurs parents. « La séparation d’avec les parents a un plus grand potentiel traumatique, souligne-t-elle. Car même si le parent ne va pas bien, il sent qu’il peut tout de même en prendre soin et ça le protège partiellement. »

En dehors, les enfants

À l’opposé, Jean-Nicolas Beuze, représentant au Canada du Haut-commissariat aux réfugiés, estime qu’il n’est pas toujours dans l’intérêt supérieur de l’enfant de le garder en détention avec son père ou sa mère, surtout si un membre de la famille ou un proche peut en prendre soin. Cet ancien d’UNICEF soutient qu’il peut être « extrêmement traumatisant » pour un enfant d’être privé de sa liberté. « Même s’il est avec ses parents et qu’il peut jouer dans la cour au foot, sa vision va être biaisée par cette expérience d’emprisonnement, alors qu’il n’est coupable de rien. Ça aura un impact sur la confiance qu’il va avoir plus tard dans les adultes. »

En attendant les solutions de rechange à la détention, le gouvernement a néanmoins confirmé qu’il va de l’avant avec la construction d’un nouveau centre de détention plus spacieux à Laval, pour lequel il a investi 138 millions. Un architecte en est à finaliser sa conception et l’ouverture des portes est prévue pour 2021, nous dit-on.

2 commentaires
  • Michaël Lessard - Abonné 23 juin 2018 13 h 04

    Merci pour cet article

    Votre article est de qualité et il est important de voir comment nous, dans ce contexte de politiques cruelles aux États-Unis, traitons les personnes qui cognent à notre porte au Québec et au Canada.

    Avant 2017, des enfants et des familles innocentes se retrouvaient parfois en *prison* (littéralement) faute de places dans des centres de détention. C'était une violation des droits humains, dont des droits des enfants, au Canada, mais cela fut corrigé en grande partie!

    La majorité des gens qui veulet immigrer peuvent être suivis ou supervisés sans les détenir. Non seulement cela coûterait moins cher collectivement, mais en plus c'est plus humain que des centres de détention qui sont pratiquement des prisons.

  • Michaël Lessard - Abonné 23 juin 2018 13 h 14

    Complément d'information : fiche détaillée sur cette situation au Canada/Québec

    FIche détaillée sur cette situation :
    https://www.globaldetentionproject.org/countries/americas/canada

    Addendum - Aussi, même s'il y aura toujours des personnes jugées risquées, les centres de détention doivent avoir offrir de meilleures conditions (être moins comme une prison). Le Canada est aussi un des rares pays à ne pas avoir un temps limite de détention.